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Cotentin À la pointe du goût TEXTE HÉLÈNE PIOT PHOTOS FRANÇOISE NICOL Le nord de la Manche est une presqu’île loin de tout, et ravie de l’être. Ses trésors n’en sont que mieux protégés : coquillages sortant de l’eau, produits laitiers de compétition, chefs talentueux… et une très insolite graisse à soupe. Ils sont fous, dans le Cotentin ! Des plages à perte de vue (ici, celle de Lestre et de Saint- Vaast-la-Hougue) et du fromage bio (ceux de la ferme de Belle Eau, servis avec du sésame et une gelée de romarin au restaurant Le Goût sauvage, à Saint-Lô) : bienvenue dans un savoureux bout du monde… 38 RÉGAL EN NORMANDIE MARS AVRIL 2015 RÉGAL N° 64 www.regal.fr

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CotentinÀ la pointe du goût

t e x t e h é l è n e p i o t P h o t o s f r a n ç o i s e n i c o l

Le nord de la Manche est une presqu’île loin de tout, et ravie de l’être. Ses trésors n’en sont que mieux protégés : coquillages sortant de l’eau, produits laitiers de compétition, chefs talentueux… et une très insolite graisse à soupe. Ils sont fous, dans le Cotentin !

Des plages à perte de vue (ici, celle de Lestre et de Saint-Vaast-la-Hougue) et du fromage bio (ceux de la ferme de Belle Eau, servis avec du sésame et une gelée de romarin au restaurant Le Goût sauvage, à Saint-Lô) : bienvenue dans un savoureux bout du monde…

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L a bouffe, c’est politique. Culturel, mais surtout politique. » La voix est rauque, le ton, définitif. Le sourire et le regard bleu azur sont enjoués, mais la phrase ne souffre aucune contestation. La chef Caroline Vignaud assortit son propos d’un geste vers la salle de son restau-rant, Le Goût sauvage, à Saint-Lô. En déco, du mobilier de récupération chiné ici ou là, tables en formica jaune, lampe orange-marron tout droit sortie des années soixante-dix. Dans les assiettes, des plats graphiques, délicieux, mais surtout des produits qui portent tous un nom et un prénom. « C’est important de rendre à César ce qui lui ap-partient. » Les légumes viennent de chez Laurent Bignon à Saint-Gilles, les herbes de chez Éric Hierro, également à Saint-Gilles, le pain du four-nil de Saint-Loup à Bayeux. Tout est « sourcé » : les fromages du Val de Sienne ou de la ferme de Belle Eau, le bœuf de la ferme de la Forge, les poissons de la maison Jeanne, le sarrazin de la ferme de la Chouquerie… Et bien sûr, Caroline Vignaud est membre du mouvement Slow Food.

Mais jusqu’où descend le Cotentin, au juste ? Créances ? Saint-Lô ? Plus au nord, plus au sud ? Même si, historiquement, le nom du Cotentin dérive de Coutances, personne ne s’accorde sur ses frontières exactes. Nous avons donc choisi d’y intégrer Granville. Comment faire l’impasse sur le premier port coquillier de France, ses restaurants, ses fermes et ses maraîchers d’exception ?

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• Cherbourg

• Granville

• Yvetôt-Bocage

• Le Dézert

• Saint-Germain- des-Vaux

Bricqueville-sur-Mer •

• Saint-Vaast La Hougue

• Saint-Sauveur-le-Vicomte

• Auvers

• Saint-Lô

Carteret•

• Hudimesnil

• Montfarville

• Créances

• Coutances

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Chez cette cuisinière passée par HEC, comme chez tous les pas-sionnés rencontrés pour ce reportage, on est bien loin des cli-chés normands. « P’têt’ ben qu’oui, p’têt’ ben qu’non », ce n’est pas leur genre. Un peu d’eau a coulé sous les ponts depuis Flaubert, Maupassant et Barbey d’Aurevilly, les grands peintres des mœurs normandes d’il y a deux siècles. Et le Cotentin, campé sur son sol granitique du massif armoricain et ses falaises noires sculptées par les tempêtes, n’est pas le doux bocage crayeux et friable de Seine-Maritime.

On s’en rend très vite compte à la ferme du Bois Landelle. Ses 65 hectares sont situés près de Granville, à Hudimesnil, « le vil-lage le plus bio de France : huit exploitations pour 862 habitants », lance Wilfried Léger. Catogan, sourire discret et bottes en caoutchouc, « Willow », 30 ans à peine, y élève des cochons et des vaches en prenant soin des bêtes autant que de la terre où elles paissent. Et pour cause : cette terre, il y vit en famille dans une yourte qu’il a construite, et il la partage avec d’autres pas-sionnés. Il y a là un paysan-boulanger (ex-ingénieur chimiste !) qui cultive des céréales pour les membres du collectif, pour les animaux et bien sûr pour faire du pain ; un paysan-fromager qui

transforme le lait des vaches et vend fromages et crème sur les marchés ; des « wwoofers », ces travailleurs agricoles bénévoles et itinérants, venus de tous horizons… Chaque vendredi soir, la ferme propose tous ces produits à la vente, parfois en musique, le temps d’un concert. Les meilleurs restaurants de la région sont demandeurs. Jusqu’à Paris, au magasin Terroirs d’Avenir, plébiscité par le chef Yannick Alléno, on s’arrache la magnifique viande du porc de Bayeux ou des vaches de race canadienne de Wilfried – en fait, des vaches normandes émigrées au Québec au xviie siècle, et dont la race s’était éteinte de ce côté-ci de l’Atlan-tique. Le kilo de cochon atteint sept fois le prix de porcs élevés de façon « conventionnelle » (comprenez industrielle) : autour de 11,50 € pour les particuliers, qui en redemandent néanmoins, tant la viande est goûteuse et fondante. Mais Willow n’envi-sage pas d’en produire plus. « Ce ne serait pas logique. Ce mode de vie me convient, c’est presque un choix politique. » Encore ? ! Oui, encore. Comme sont « politiques » les glaces de Domi et Isa, à Yvetôt-Bocage. En 2002, Dominique Poisson, éleveur de vaches conventionnel, a décidé de passer en bio. En 2009, avec sa femme, Isa, ils se sont lancés dans la fabrication de glaces « par gourmandise, mais surtout pour créer un lien direct avec

« Les huîtres ont le goût de leurs “merroirs”, par opposition aux terroirs : l’alchimie entre un sol, un climat et une façon de travailler. »

Christian de Longcamp, ostréiculteur à Saint-Vaast-la-Hougue.

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1. Pas d’huîtres triploïdes (génétique-ment modifiées en laboratoire pour être produites toute l’année) chez Christian de Longcamp. La chef Caroline Vignaud peut en attester ! 2. Entre Biville et Vauville, les pâturages s’avancent jusqu’en bord de mer. 3 et 4. Vaches canadiennes et porcs de Bayeux sont bichonnés à la ferme du Bois Landelle… avant d’être appréciés par tous les restaurants du coin. 5. En pots vendus à la ferme et en magasins, ou en cornets sur les festivals du coin, les glaces de Domi et Isa ont un puissant goût de lait. Difficile de choisir entre réglisse, caramel et chocolat…

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nos clients ». Leur atelier jouxte l’étable où leurs 40 vaches sont traites deux fois par jour. Difficile d’imaginer circuit plus court ! Les pots sont vendus directement à la ferme, dans presque tous les magasins bio de la Manche et sur une quinzaine de festivals, entre 8 et 10 € le litre. Pas plus cher, donc, que des glaces indus-trielles – mais bien meilleures, car réalisées avec la rhubarbe ou les mûres du jardin, voire avec du… camembert (bio évidem-ment). On est en Normandie, quand même.

Politiques, encore, les yaourts de la ferme de Belle Eau. Lassé d’élaborer des « textures épaississantes » douteuses pour un grand groupe agroalimentaire américain, Jérôme Le Marec a tout plaqué à la naissance de son premier enfant pour s’associer à Alain Régnault qui élevait des vaches bio au Dézert, non loin de Saint-Lô. Depuis, leur créativité n’a de limite que géographique : les deux hommes ne travaillent que des produits locaux. Yaourts potiron-rhubarbe, verveine-miel, fleurs de sureau et, ce prin-temps, une grande première : le yaourt aux orties ! Les élèves des trois établissements scolaires que livre la ferme de Belle Eau se-ront-ils convaincus ? Sur les marchés, dans les collectifs d’achats et à l’association de producteurs la Ruche qui dit oui, les clients,

eux, sont plus que satisfaits, tant de ces innovations que des es-sais de fromages : tommes affinées 3 à 6 mois, fromage à raclette, « rebelle-eau-chon » en clin d’œil au reblochon…

Le Cotentin, côté merMais il n’y a pas que le lait dans le Cotentin : il y a quand même aussi beaucoup d’eau. De mer. Avec 330 kilomètres de côtes, la Manche est en effet le deuxième département côtier de France (après le Finistère). Au point qu’une bonne partie des tourteaux et homards proposés dans les meilleures poisson-neries de France proviennent souvent d’ici, et non de Bretagne. Parole de Meilleur ouvrier de France, qui préfère les crusta-cés de Cherbourg à ceux « vendus plus au sud » (lire l’inter-view d’Étienne Chavrier in Régal n° 60). Pas de quoi prendre la grosse tête et faire grimper les étiquettes : ici, les prix défient toute concurrence. Un exemple ? À quelques jours de Noël, le 20 décembre, le kilo de coquilles saint-jacques Pecten maximus était affiché à 5 € le kilo sur le marché de Granville, en direct du bateau de Pascal Delacour, contre… 40 € hors taxes à Rungis. On le sait peu, mais Granville est en effet le premier port coquil-lier de France.

1 et 2. À la ferme de Belle Eau, Jérôme Le Marec est content : sa cave à fromages dégage des odeurs de fermentation ras-surantes, et ses yaourts bio n’attendent plus qu’une cuillère gourmande. On est loin de sa précédente carrière chez un géant de l’agroalimentaire ! 3. Le soleil se couche sur les parcs à huîtres de la côte est… 4. Les caseyeurs de Barfleur sont de retour de la pêche…

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Aux portes de la ville, changement de décor : les silhouettes noires des moules de bouchot alternent avec les parcs à huîtres jusqu’à Pirou, 50 kilomètres plus au nord. La bataille est rude et jamais tranchée entre les amateurs de ces huîtres de la côte ouest, réputées iodées et corsées, et les amoureux des huîtres de la côte est, censées posséder un petit goût de noisette. C’est côté est, face à l’île de Tatihou, à Saint-Vaast-la-Hougue, que Christian de Longcamp a installé ses parcs à huîtres. Chaleureux, spontané, il n’hésite jamais à sauter sur son tracteur pour emmener ses copains déguster quelques coquillages à même la plage, goût de noisette ou pas. L’ostréiculteur, comme tout le monde ici, est convaincu qu’il existe des crus pour les huîtres comme pour les vignobles, en fonction de leur emplacement. « On pourrait appe-ler ça des “merroirs”, par opposition aux terroirs : l’alchimie entre un sol, un climat et une façon de travailler. » Au cours des trois années que dure leur élevage, ses huîtres, battues par les plus grandes marées d’Europe, développent une coquille particuliè-rement dure et un muscle extrêmement tendu, qui leur garantit une longévité hors norme. Résultat : « Elles se conservent sans problème une dizaine de jours après l’achat. Et sont même parfois meilleures encore après ce laps de temps ! », assure Christian qui se

20 noix de saint-jacques • 40 g de beurre • Huile d’olive. Pour la mousseline de toPinambours • 10 topinambours • ½ oignon émincé • 25 cl de lait • Sel, poivre. Pour les toPinambours Poêlés • 8 topinambours • 20 g de beurre • Sel, poivre. Pour les chiPs de toPinambours • 2 topinambours • Huile d’arachide • Pour le jus noisette • 40 cl de jus de canard (ou de veau) • 150 g de beurre noisette.

la mousseline l Faites suer l’oignon émincé, ajoutez les topinambours épluchés. Assaisonnez et mouillez avec le lait. Laissez cuire 20 min puis mixez au mixeur. les toPinambours Poêlés l Taillez les topinambours en morceaux, faites-les sauter au beurre 25 min. les chiPs de toPinambours l Taillez finement les topinambours puis faites-les frire à l’huile. le jus noisette l Mixez le jus de canard avec le beurre noisette. le montage l Poêlez les noix de saint-jacques à l’huile et au beurre. Dressez dans les assiettes, avec les garnitures et le jus de viande n

Noix de saint-jacques aux topinambours, jus noisette

Recette de Jonathan Datin, restaurant L’Édulis à Granville

Pour 4 Personnes PréParation 35 Min cuisson 25 Min

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8 saint-jacques taillées en fines lamelles • 50 g de haddock • 1 poignée de mesclun. Pour l’esPuma de haddock • 10 cl de lait • 10 cl de crème liquide • 80 g de haddock. Pour la vinaigrette de hareng • 80 g d’œufs de hareng • 3 c. à soupe d’huile de riz • 2 c. à soupe de vinaigre de xérès • 1 c. à soupe de mirin. Pour les tuiles • 125 g de beurre • 8 cl d’eau • 60 g de farine • 100 g de sucre • 150 g de graines de sésame blanches, blondes, noires (Tanoshi) • Poivre du moulin.

l’esPuma de haddock l Faites bouillir le lait et la crème, plongez-y le haddock en dés. Laissez infuser 10 min puis mixez et passez au chinois. Mettez dans un syphon avec 2 cartouches de gaz, réservez au frais.la vinaigrette de hareng l Émulsionnez l’ensemble au mixeur plongeant, réservez au frais.les tuiles au sésame l Faites fondre le beurre en pommade. Mélangez-le délicatement avec les autres ingrédients. Étalez sur une plaque et faites cuire 5 à 8 min au four ventilé à 190 °C (th. 6-7). Laissez tiédir et détaillez en ronds de la taille des saint-jacques.dressage l Disposez les saint-jacques. Dressez la mousse au centre et la vinaigrette autour. Placez quelques tuiles, des dés de haddock et du mesclun. Servez aussitôt n

Saint-jacques à la vinaigrette de hareng, espuma de haddock

Recette de Benoît Delbasserue, restaurant Couleurs Saveurs à Bricqueville-sur-Mer

Pour 4 Personnes PréParation 30 Min cuisson 5 à 8 Min

300 g d’andouille de Vire • 200 g de camembert de Normandie (Réo) • 50 g de mesclun • Jus de viande. Pour la Pâte brisée • 300 g de farine • 150 g de beurre mou • ½ c. à café de sel • 8 cl de lait tiède (ou d’eau). Pour la marmelade d’oignons • 6 oignons paille • 2 cl de vinaigre de xérès • 1 pomme royal gala • Sel, poivre.

la Pâte brisée l Mélangez la farine et le sel dans un plat. Ajoutez le beurre en dés et pétrissez rapidement et légèrement du bout des doigts jusqu’à obtenir une semoule grossière. incorporez rapidement le lait ou l’eau pour lier la pâte. Étalez la pâte brisée, puis détaillez 4 disques de 10 cm de diamètre. Faites-les cuire entre deux plaques à pâtisserie pendant 18 min à 180 °C (th. 6). la marmelade d’oignons l Émincez les oignons, faites-les compoter 30 min à l’huile d’olive sur feu doux et à couvert, assaisonnez. Ajoutez la pomme taillée en brunoise à la fin de la cuisson. Ajoutez le vinaigre de xérès et faites réduire.dressage l Garnissez les fonds de tarte de marmelade d’oignons, disposez de fines tranches d’andouille et un beau morceau de camembert. Enfournez 8 min. Dressez sur les assiettes les tartes arrosées de jus de viande, avec le mesclun n

Tarte fine d’andouille de Vire et camembert, marmelade d’oignons

Recette de Jonathn Datin, restaurant l’Édulis à Granville

Pour 4 Personnes PréParation 20 Min cuisson 45 Min

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lance souvent, entre amis, dans des dégustations comparatives. Sur son site Internet, il a établi un baromètre indiquant leurs caractéristiques saison par saison : fines, équilibrées, charnues ou laiteuses. Au printemps, elles sont souvent charnues, du fait des premières hausses de température et de la multiplication du plancton. Comme tous les amateurs, le producteur les aime par-dessus tout nature, sans citron ni vinaigre, mais les appré-cie aussi dans une recette originale : les nouilles aux huîtres. « Je les appelle “à la Chantal” parce que c’était ce que faisait ma mère les soirs où elle n’avait pas trop envie de cuisiner : pendant que les nouilles cuisent, vous faites revenir deux-trois minutes les huîtres décoquillées dans le beurre avec une échalote, d’un seul côté, pour qu’elles soient fermes et fondantes à la fois. La version améliorée prévoit d’ajouter de la crème et un verre de vin blanc. Quand les nouilles sont cuites, vous mélangez : c’est prêt ! »

Pour une version plus brute, c’est chez Christine Follet qu’il faut aller, à Fermanville, sur la côte nord. Scaphandrière de métier, Christine a passé des années sur les chantiers navals, à souder, bétonner, nettoyer sous l’eau, jusqu’à 60 mètres de fond. En 2004, lasse de voyager, elle a posé ses valises ici. Et juste en face, 10 mètres sous l’eau, ses sacs d’huîtres. Quatre fois par semaine,

harnachée de son scaphandre, elle plonge, trois heures maxi-mum, reliée au bateau par un fil de vie. Plus iodées et un peu plus « maigres » que les autres, ses huîtres se caractérisent surtout par une extraordinaire longueur en bouche. « Le fait d’être immergées en eau profonde en permanence les rend très proches en goût des huîtres sauvages », explique la belle Fermanvillaise (du nom de son entreprise). Les clients apprécient : dès les premiers beaux jours, ils se donnent l’adresse comme un rendez-vous secret. Face à la mer, devant le petit hangar tendu de filets de pêche, quelques tré-teaux deviennent des tables de fortune pour déguster les huîtres debout, avec un verre de blanc et quelques bulots. Pas de pain ni de beurre, juste de l’iode à pleins poumons. Selon le vent, les vagues clapotent ou explosent sur les rochers. Spectacle assuré.

Fume, c’est du normandEt si le ciel se couvre ? C’est qu’il est temps de rentrer dévorer à la maison le saumon de Cherbourg. Au large des fortifications se trouve la seule ferme aquacole de pleine mer française. Ni vraiment sauvage, ni vraiment d’élevage, le poisson de Saumon de France est incroyablement goûteux. Une telle finesse se doit d’être traitée avec les égards d’usage : c’est le travail du Saumonier. Cette entreprise, spécialiste du fumage, a parfois la t

1, 2 et 3. À Fermanville, non loin de Cherbourg, un corsaire veille sur les huîtres de Christine Follet. « Les Cherbourgeois le connaissent bien, il était devant le bar Mille Sabords. Il surveille mes parcs à huîtres et mon hangar quand je suis en mer avec mon scaphandre. Entre lui et le capitaine Haddock sur mon comptoir, je suis sous bonne garde ! » Ses huîtres, vendues sur place, au marché de Cherbourg et à celui de Sainte-Mère-Église, figurent à la carte de nombreux bons restaurants : L’Hermitage à Carteret, la Maison Rouge à l’anse du Brick, le Vauban à Cherbourg…

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chance de pouvoir travailler le saumon de Cherbourg, entre deux arrivages en provenance d’Isigny-sur-Mer ou de la ferme écos-saise de Loch Duart, également de première qualité. Implantée à Granville, mais aussi à Bayeux et à Dinard, la maison privilégie un fumage lent et très doux, respectueux du goût du poisson. À l’occasion, elle fume aussi la pêche apportée par les particu-liers : bar, saint-pierre, congre et même bulots, rien n’effraye Rodolphe Belghazi et Guillaume Leroux. Avis aux amateurs !

Terre, mer et… cidreEt avec ça, on boit quoi ? Du cidre, bien sûr ! Corsé, limite austère au premier abord, le vin de pommes local a une typicité bien à lui. Elle est en passe d’être reconnue par une appellation d’origine protégée (AOP), espérée pour 2015. Sa défenseuse la plus ardente s’appelle Marie-Agnès Hérout. Cette productrice à Auvers, près de Carentan, est à la tête du syndicat de promotion du cidre du Cotentin. Derrière ses petites lunettes, ses yeux pétillent autant que son cidre quand elle s’anime : « Nos cidres sont peu sucrés et dominés par l’amertume et l’acidité, grâce aux pommes amères et douces-amères utilisées : Belle fille de la Manche, Gros amer, Peau de chien ou Tête de Brebis… On peut donc les consommer tout au long du repas. Ils existent en version bruts et même extra-

bruts, avec moins de 18 grammes de sucre par litre. Et ils ne sont pas gazéifiés, comme 98 % des cidres du marché, mais bénéficient de deux fermentations, comme le champagne. Leurs bulles sont donc totalement naturelles, et perdurent même le lendemain de l’ouverture de la bouteille. Enfin… quand il en reste le lendemain, évidemment ! » Ces parfaits compagnons de table ont chacun leur caractère : subtil chez Jean-François Vaultier, rustique chez Damien Lemasson, fruité au Gaec des Claids… Tous ont donc leur place dans un panier de souvenirs du Cotentin, à côté des sublimes confitures de lait bio de Lait douceur de Normandie, concoctées à Saint-Sauveur le Vicomte par deux passionnées. Stéphanie et Sylvie proposent en permanence une dizaine de parfums, classiques ou insolites, auxquels s’ajoutent leurs créa-tions ponctuelles. Un conseil : à Pâques, précipitez-vous sur leurs guimauves à la confiture de lait !

Et au rayon « originalités » ? C’est à Montfarville qu’il faut faire une halte. Si, pour les Cotentinois, la graisse à soupe est une ba-nalité, pour les « étrangers », elle constitue à coup sûr un OGNI (objet gourmand non identifié). Késaco ? « Des kilos de graisse de rognons de bœuf, un poids égal de légumes, des assaisonnements (bouquet garni…), un poulet et deux os de bœuf, cuits pendant trois

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« Dans le temps, tout le monde faisait de la graisse à soupe. Moi, j’ai juste ressuscité la recette, sans la changer. » Jean-François Debrix, boucher à Montfarville.

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jours et trois nuits, filtrés et mis en barquette », résume Jean-François Debrix. Devant l’œil éberlué du profane, le boucher-charcutier, casquette vissée sur la tête, est hilare. « Dans le temps, tout le monde en faisait. Moi, j’ai juste ressuscité la recette, sans la changer. Traditionnellement, elle permettait de parfumer la soupe, bien sûr, mais elle peut aussi servir à faire revenir une viande ou un filet de poisson, aromatiser l’eau des pâtes ou du riz… ça sert à tout et ça se conserve des mois. »

Tous au restaurant !Côté bonnes tables aussi, le Cotentin surprend. Pas de demi- mesure : les goûts sont tranchés. Au rayon bistrots, difficile de choisir entre les calamars à la plancha de La Satrouille à Cherbourg et la soupe de colin et saint-jacques du Racine à Saint-Germain des Vaux (voir recette p. 52). Pour une jolie vue sur mer, tout dépend de l’humeur et du budget : l’invraisem-blable et joyeux capharnaüm de La Cale à Blainville (saucisses et moules-frites de compétition), ou l’ambiance chic-étoilée de La Marine à Carteret (trio d’huîtres chaudes et froides comme vous

n’en avez jamais mangées) ? Mais le véritable déchirement serait de choisir entre les deux tables « qui montent ». À Bricqueville-sur-Mer, l’adorable Benoît Delbasserue a retenu le meilleur de ses années passées chez Éric Guérin (brillant étoilé de Loire-Atlantique) et y ajoute, depuis l’ouverture de Couleurs Saveurs en 2009, sa propre personnalité, tout en épure et en subtilité (lire p. 48). À Granville, Jonathan Datin, lui, a fait ses classes chez Régis Marcon (trois étoiles dans le Morvan) où il a rencontré deux brillantes recrues : Clémentine Callier, pâtissière, et Adrien Chezal, sommelier. Tous trois viennent d’ouvrir L’Édulis, et leurs premiers pas sont plus que prometteurs.

Enfin, pour une approche encore plus personnalisée de tous ces chefs, il reste une option : préparer un repas à leurs côtés dans l’atelier de cuisine de Yannick Leflot, qui tient une chaleureuse chambre d’hôtes à Hardinvast, près de Cherbourg. Au terme de ce reportage, nous proposons donc officiellement une nouvelle orthographe pour la région : « Contents, hein ? » n

1. À Granville, le Saumonier est adepte d’un fumage léger, 4 heures maxi-mum, pour ne pas dénaturer le goût du poisson. 2 et 3. Les producteurs de cidres du Cotentin Damien Lemasson, Marie-Agnès Hérout et Alain Pismont attendent impatiemment une AOP dès cette année. 4. Yannick Leflot, anima-teur de l’émission de radio Les Tokés de la Manche, est l’un des plus fins con-naisseurs de la gastronomie locale. 5. Les confitures de Lait Douceurs de Nor-mandie, à découvrir absolument. 6 et 7. À Montfarville, Jean-François Debrix est aussi fier de sa graisse à soupe que de la teurgoule de sa femme, Françoise. 7

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