Balade du Grand Macabre

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Text of Balade du Grand Macabre

  • Le Bulletinde lAcAdmie royAle de lAngue et de littrAture frAnAises de BelgiQue

    Sance publique

    Rception de Marie-Jos Bguelin et Gabriel RingletMarc Wilmet Marie-Jos Bguelin Yves Namur Gabriel Ringlet

    CommunicationsLise Gauvin Lcrivain francophone et ses publics. Vers une nouvelle pratique romanesque Marc Wilmet Les mots, bien ou mal ns, vivaient parqus en castes (Victor Hugo, Contemplations, I, 7). Rflexion sur les classes grammaticales Roland Beyen De La Balade du Grand Macabre de Ghelderode lopra Le Grand Macabre de Ligeti Georges-Henri Dumont Souvenirs des dbuts dune politique culturelle (1965-1973) Yves Namur Ernest Delve, un pote dans la secrte vidence Grard de Cortanze J.-M.G. Le Clzio : une littrature de lenvahissement Hubert Nyssen La maison commence par le toit capriccio Yves Namur La nouvelle posie franaise de Belgique. Rflexions autour dune publication rcente Roland Mortier Le rve champtre de Voltaire dans ses lettres Madame du Deffand Jacques Charles Lemaire Originalits

    thmatiques et textuelles du Romanz du reis Yder (circa 1210)

    Prix de lAcadmie en 2008

    Ceux qui nous quittentLucien Guissard par Gabriel Ringlet Fernand Verhesen par Pierre-Yves Soucy

    Tome LXXXVII N 1-2-3-4 Anne 2009

  • Acadmie royale de langue et de littrature franaises de BelgiquePalais des Acadmies, Rue Ducale 1, 1000 Bruxelles

    www.arllfb.be

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    De La Balade du Grand Macabre de Ghelderode lopra Le Grand Macabre de Ligeti

    Communication de M. Roland Beyen la sance mensuelle du 14 mars 2009

    Malgr le titre franais que le compositeur hongrois Gyrgy Ligeti a donn en 1977 son (anti)opra, on connat mal ce que Le Grand Macabre doit La Balade du Grand Macabre de Ghelderode. Un de ses metteurs en scne a mme prtendu quil ne lui doit presque rien. Notre Secrtaire perptuel ma demand, loccasion de la reprise de lopra au Thtre Royal de la Monnaie, du 24 mars au 5 avril 2009, de rsumer les rapports entre les deux uvres. Il est videmment impossible de comparer un opra avec une pice de thtre, mais jessaierai dindiquer les ressemblances et les diff-rences les plus frappantes entre le livret et la 3e dition de la pice, parue chez Gallimard en 1952.

    Comme le TRM prtendait dans ses premires annonces publici-taires que La Balade du Grand Macabre date de 1925 alors quelle fut rdige en 1934, je la situe rapidement dans la carrire du dramaturge.

    Ghelderode a dbut en 1920 avec de petites pices (Oude Piet, Les Vieillards, Le Cavalier Bizarre), rappelant les premires pices de Maeterlinck, mais sen distinguant par leur caractre burlesque, voire sardonique. Suivit une priode exprimentale (La Mort du Docteur Faust, Don Juan), interrompue et finalement arrte par ce que le dramaturge a appel la gnreuse aventure du Vlaamsche

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    n Volkstooneel, troupe itinrante, la fois populaire et davant-garde, qui refusa Christophe Colomb et Escurial en 1927, pour des raisons pratiques, mais qui reprsenta en 1927-1930, avec beaucoup de succs, Bruxelles et un peu partout en Flandre, Images de la vie de Saint Franois dAssise, Barabbas et Pantagleize.

    Aprs la dissolution de ce Thtre Populaire Flamand en avril 1932, son dramaturge attitr traversa quelques mois daridit artis-tique, jusquau jour o James Ensor lui consacra, le 4 mars 1933, pour le numro Ghelderode de la revue La Nervie, un abracadabrant Pour Michel de Ghelderode. Hommage du Peintre des Masques et de la Mer. Pour le remercier, le dramaturge entama ds le 13 mars un vibrant loge de James lOstendois, mais dbut mai, il abandonna cette prose potique pour une poustouflante pope militaire pour Marionnettes , Le Sige dOstende. La rdaction de cette pice hilarante, absurde, scabreuse et scatolo-gique (publie seulement en 1980, hlas ! abominablement charcute), lui rendit le got dcrire pour le thtre et inaugura une brve priode de haute crativit, jalonne par une demi-douzaine de chefs-duvre : La Balade du Grand Macabre, Mademoiselle Jare, Sortie de lActeur, La Farce des Tnbreux, Hop Signor ! et enfin, en 1936-1937, Fastes dEnfer, dont le scandale au Thtre Marigny de Paris, en octobre 1949, dclencha une ghelderodite aigu .

    La Balade du Grand Macabre fut rdige en une vingtaine de jours, entre la fin de juillet et la fin de septembre 1934, en un temps record parce que le dramaturge tait au meilleur de sa forme et parce que cette farce pour rhtoriciens tait le dveloppement dune pice pour marionnettes, La Farce de la Mort qui faillit trpasser, prtendument reconstitue daprs un spectacle jou dans les Marolles en 1919, mais probablement rdige en 1924 pour le castelet du Cercle bruxellois de la Renaissance dOccident, dont Ghelderode tait ce moment le Prsident. Ce castelet nentra pas en fonction, mais le dramaturge conut le projet de publier le jeu, avec La Tentation de Saint Antoine, Le Massacre des Innocents et Duvelor ou le vieux diable dans la revue La Renaissance dOcci-dent.

    Au dbut de 1925, Ghelderode montre ce projet un ami flamand, Jef Vervaecke, fru de marionnettes. Charg de lorganisation des reprsentations bruxelloises du VVT, lami propose dadapter La Farce de la Mort qui faillit trpasser au thtre. Publie en juin sous le titre Van den Dood die bijna stierf et signe Jef Vervaecke en Michel de Ghelderode , elle est cre en novembre par Johan de

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    Meester, le brillant metteur en scne hollandais du VVT. Loriginal franais ne paratra quen 1952, sous le nom de Ghelderode et sans la moindre allusion Vervaecke et au VVT. La dcouverte du manuscrit autographe en 1979 ma permis de prciser le rle de lcrivain flamand. Jai publi cette mise au point en 2001 dans Hommage Marcel Voisin. Des Cultures et des Hommes.

    Jy prouve que Vervaecke ne fut pas, comme Ghelderode la prtendu, le premier traducteur de La Farce de la Mort et que son apport fut moins important quil le prtend lui-mme dans sa prface de 1925. Il a ajout un prologue dans lequel un des person-nages, livrogne, prsente la pice au public. Il a dvelopp quelque peu les indications scniques, allong quelques rpliques, intercal trois petites chansons, introduit un gnral et modifi la fin. En tablissant ldition franaise de 1952, Ghelderode a corrig les nombreuses fautes de franais de son manuscrit de 1924, il en a beaucoup amlior le style, tout en intgrant un nombre limit de trouvailles de lcrivain flamand. Il a supprim lapport principal de celui-ci, le prologue, mais cette suppression ne justifiait nullement celle du nom de Vervaecke (mort en 1926 lge de 31 ans).

    Les contradictions de Ghelderode prouvent que la pice ne fut en aucune faon une reconstitution : en juin 1925, il prtend dans La Renaissance dOccident avoir reconstitu La Farce de la Mort sous la dicte de l ignorant de gnie dont la mmoire lui avait dj permis de reconstituer Le Mystre de la Passion ; en juillet, il dclare lavoir reconstitue daprs le spectacle ; en 1956, il crit dans Les entretiens dOstende quil na pu recueillir quun thme pas une phrase, pas un juron, pas une tirade : le thme tout nu, comme un trac dogive, en sa pure force . Et il ajoute : Le reste alla de soi. Je veux dire, le reste vient de moi !

    Dix ans aprs La Farce de la Mort, ce thme lui inspira La Balade du Grand Macabre, date pour cette raison de 1924-1934 dans ldition originale de 1935. Ce thme est tout entier dans le titre de la petite pice que Ghelderode, selon la prface de Vervaecke, aurait vu jouer rue Haute, dans les Marolles, en 1919 : De Dood op wandel, La Mort en promenade donc, ou en balade, avec un seul l, et non pas ballade, avec deux l, comme on corrige souvent, abusivement, le titre de La Balade du Grand Macabre.

    Largument de La Farce de la Mort qui faillit trpasser est quelque peu difficile rsumer parce que La Mort y est un personnage masculin, que Ghelderode dsigne tantt par il , tantt par elle . Dans ldition de 1952, sans doute sous linfluence de

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    n Vervaecke, elle sappellera plus commodment Pitje la Mort . Dans le manuscrit de 1924, La Mort donc frappe la porte du philosophe Paternoster, qui ne demande pas mieux que de la/le suivre car il prfre mourir que continuer subir les tracasseries de sa mchante femme. Ils entrent dans une taverne et sy attardent boire avec un ivrogne, ami du philosophe. La Mort en oublie sa mission, au point que sinquitent ceux qui vivent de la Mort : lapothicaire, le notaire, le mdecin, le fabricant de cercueils, le sacristain et le sonneur de cloches. Lorsque la Mort scroule, ses deux compagnons la tranent jusquau cimetire. Mais la Mort ntait pas morte, seulement ivre morte. Dessoule, elle vient chercher le philosophe, mais se laisse persuader demporter seule-ment son pouse. Avant de partir, elle promet toutefois de revenir un jour. Les deux compres sembrassent, dansent et chantent. Dans ldition de 1952, Ghelderode retient la fin ajoute par Vervaecke. Pitje la Mort revient et dit : Elle ! aujourdhui ! Vous... demain ! Le philosophe demande : Que disait la Mort ? Toi... ou moi ? quoi livrogne rpond, haussant les paules et regardant le public : Nous tous !

    Il est incroyable que Ghelderode ait russi en quelques semaines transmuer ce thme folklorique en une uvre comme La Balade du Grand Macabre, enracine dans lesprit populaire de la marion-nette, mais autrement riche et profonde, au point de sduire de n