of 370 /370
Alain Blum et Martine Mespoulet L'anarchie bureaucratique Pouvoir et statistique sous Staline I ÉDITIONS LA DÉCOUVERTE 9 bis, rue Abel-Hovelacque PARIS XIIIe 2003

blum & mespoulet - l'anarchie bureaucratique.pdf

Embed Size (px)

DESCRIPTION

A study of the Soviet state statistical service under Lenin and Stalin.

Text of blum & mespoulet - l'anarchie bureaucratique.pdf

  • Alain Blum et Martine Mespoulet

    L'anarchie bureaucratique Pouvoir et statistique sous Staline

    I

    DITIONS LA DCOUVERTE 9 bis, rue Abel-Hovelacque

    PARIS XIIIe 2003

  • Avertissement

    Le site web http://www-census.ined.fr/histarus offre des documents complmentaires cet ouvrage: des tableaux et graphiques, les titres origi-naux des ouvrages et articles russes, une bibliographie complte, un index des noms cits, prs de 400 biographies des statisticiens et hommes poli-tiques russes et sovitiques cits ou voqus dans des documents utiliss dans notre recherche et d'autres bases de donnes que nous avons consti-tues pour notre travail.

    Pour simplifier la lecture de ce livre, nous avons choisi de transcrire les noms russes en utilisant une translittration franaise. Tous les sigles employs sont explicits dans le texte ou en note de bas de page.

    Catalogage lectre-Bibliographie BLUM Alain*MESPOULET Martine L'anarchie bureaucratique: statistique et pouvoir sous Staline. - Paris: La Dcou-verte, 2003. - (L'espace de l'histoire) ISBN 2-7071-3903-3 Rameau : statisticiens : URSS : 1900-1945

    URSS: politique et gouvernement: 1917-1936 URSS : politique et gouvernement : 1936-1953

    Dewey: 947.2 : Russie. URSS. Communaut des tats indpendants (CEi)

    Public concern: Y cycle-Recherche. Public motiv

    Le logo qui figure sur la couverture de ce livre mrite une explication. Son objet est d'alerter le lecteur sur la menace que reprsente pour l'avenir du livre, tout particulirement dans le domaine des sciences humaines et sociales, le dveloppement massif du f>hotocopillage. Le Code de la proprit intellectuelle du 1" juillet 1992 interdit en effet expressment, sous peine des sanctions pnales rprimant la contrefaon, la photocopie usage collectif sans autori-sation des ayants droit. Or cene pratique s'est gnralise dans les tablissements d'enseigne-ment, provoquant une baisse brutale des achats de livres, au point que la possibilit mme pour les auteurs de crer des uvres nouvelles et de les faire diter correctement est aujourd'hui menace. Nous rappelons donc qu'en application des articles L. 122-10 L. 122-12 du Code de la proprit intellectuelle, toute photocopie usage collectif, intgrale ou partielle, du prsent ouvrage est interdite sans autorisation du Centre franais d'exploitation du droit de copie (CFC, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris). Toute autre forme de reproduction, int-grale ou partielle, est galement interdite sans autorisation de l'diteur. Si vous dsirez tre tenu rgulirement inform de nos parutions, il vous suffit d'envoyer vos nom et adresse aux ditions La Dcouverte, 9 bis, rue Abel-Hovelacque, 75013 Paris. Vous recevrez gratuitement notre bulletin trimestriel A La Dcouverte. Vous pouvez galement consulter notre catalogue et nous contacter sur notre site www.editionsladecouverte.fr.

    @ ditions La Dcouve'4 Paris~ ,rd;;:;;: ~--~1

  • Introduction

    L'histoire de l'URSS, celle du stalinisme en particulier, est souvent prsente comme exceptionnelle. Ce caractre est inscrit dans le terme totalitarisme. L'ide de la soumis-sion totale des individus au pouvoir exerc par un homme ou un parti tout-puissant est au cur de la thorie totalitaire. Dans son ouvrage Les Origines du totalitarisme, paru en 1951, Hannah Arendt met ainsi l'accent sur l'atomisation de la socit et sur la destruction de tout esP,ace public et de tout espace politique pluraliste dans un tat dirig de cette manire 1

    L'approche totalitaire postulant la nature essentiellement politique de l'histoire sovitique, la socit n'a gure de place dans cette analyse. Le politique n'est pas l'expression de configurations sociales particulires, ou d'affrontements entre groupes sociaux, mais est construit de manire auto-nome, dans une logique d'auto rfrence et d'actions vise interne essentiellement. Le lien social n'est pas pris en compte, seule la relation politique est agissante. D'aprs cette grille de lecture, la rvolution d'Octobre fut un coup d'tat effectu par un groupe, les bolcheviks, qui se comportait

    1. Hannah ARENDT, les Origines du totalitarisme, J partie le Systme totalitaire (The Origins of Totalitarianism, 1951), traduction franaise, Seuil, Paris, 1972. Voir aussi Carl Joachim FRIEDRICH et Zbigniew K. BREZINSKI, Totalitarian Dictatorship. and Autoaacy, Cambridge University Press, Cambridge, Mass., 1956. Une histoire de l'approche totalitaire est prsente dans Enzo TRAVERSO, le Totalitarisme, le XX' side en dbat, Seuil, coll. Points"essais , Paris, 2001.

  • 6 L'ANARCHIE BUREAUCRATIQUE

    comme un cercle autonome 2 La socit n'est pas un objet d'tude car, atomise, elle est soumise la dcision politique. L'existence. de chacun dpend de sa place dans une hirar-chie verticale d'essence exclusivement politique. Ainsi la dkoulakisation est prsente comme le rsultat d'une dci-sion venue d'en haut et impose dans les villages 3 Elle n'est jamais interprte comme le produit d'une tension sociale relle entre classes populaires des villes et monde rural, mais plutt comme une guerre du pouvoir contre la paysannerie, comme une expression de la dfiance de Staline et de quelques autres dirigeants l'gard de celle-ci 4 De mme, les rpressions et les grandes purges de 1937-1938 sont analyses comme la consquence de la seule dcision d'un tyran, et non pas comme l'expression d'ventuelles tensions sociales qui travailleraient la socit sovitique des annes 1930.

    En 1941, George Orwell crivait :

    Ce qui caractrise l'tat totalitaire, c'est qu'il rgente la pense, mais ne la fixe pas. Il tablit des dogmes intangibles, puis les modifie d'un jour l'autre. Il a besoin de dogmes, parce qu'il a besoin de la soumission absolue de ses sujets, mais il ne peut viter les changements, dicts par les impratifs de la politique de la force. Il se proclame infaillible et, en mme temps, s'emploie dtruire l'ide mme de vrit objective 5

    Dans ces quelques lignes, Orwell dveloppe une ide qui aboutit contredire celle de l'efficacit d'action d'un systme de pouvoir totalitaire : l'ordre impos, si rigide soit-il, ne peut empcher le dsordre ; pire, il le cre. Orwell rejoint Hannah Arendt sur ce point.

    Cette caractristique du fonctionnement du pouvoir stali-nien a t perue, ds les annes 1970, par les historiens, appels ensuite rvisionnistes , qui contestrent la capacit

    2. Voir Richard PIPES, La Rvolution russe, PUF, Paris, 1993. 3. Robert CONQUEST, La Grande Terreur. Les purges staliniennes des annes 30,

    prcd de Sanglantes moissons, la collectivisation des terres en URSS, Robert Laffont, coll. Bouquins ,., Paris, 1995 (ditions originales : The Harvest of Sorrow, 1986, et The Great Terror, 1968 et 1990). .

    4. Andrea GRAZIOSI, The Great Soviet Peasant War: Bolsheviks and Peasants, 1917-1933, Harvard Papers in Ukrainian Studies, Harvard, 1996.

    5. George ORWELL, Littrature et totalitarisme ,., in Essais, articles, lettres, lvra, vol. Il, Paris, 1996, cit in Enzo TRAVERSO, Le Totalitarisme, le XX' side en dbat, op. cit., p. 387-388.

  • INTRODUCTION 7

    de la thorie totalitaire dcrire un tel systme d'autorit 6 Pour ceux-ci, cette lecture thorique vacuait contradictions internes et tensions sociales. Systme d'interprtation total, elle tait construite sur le modle de l'objet qu'elle dcrivait.

    Au contraire, l'approche rvisionniste s'est efforce d'analyser le politique comme l'expression de tensions, d'oppositions et de luttes aux divers niveaux d'une socit parcourue par diffrents types de contradictions 7 La rvolu-tion de 1917 n'est plus prsente comme un acte isol, ni comme un coup d'Etat, mais comme l'ruption d'une multi-tude de manifestations de violence populaire ~ue Lnine et les bolcheviks utilisent pour prendre le pouvoir . La collecti-visation, mme si elle est dcide par Staline, est la cons-quence des tensions sociales qui opposent les nouvelles populations urbaines et le monde rural 9 Quant aux purges de 1937-1938, bien plus que le produit de la seule volont de Staline, elles sont la traduction de conflits sociaux profonds qui opposent rcents promus et anciens spcialistes bour-geois, nouvelles et anciennes classes sociales 10

    L'assouplissement des rgles d'accs aux archives de la priode sovitique, en 1991, a donn lieu divers travaux de recherche dont l'approche novatrice a permis de dpasser l'opposition entre l'interprtation rvisionniste et la thorie totalitaire 11 Leurs rsultats ont stimul l'criture d'une

    6. ce sujet, voir Nicolas WERTH, De la sovitologie en gnral et des archives russes en particulier,., Le Dbat, n 77, 1993, p. 127-144.

    7. ce sujet, voir la synthse de Nicolas WERTH, L'historiographie de l'URSS dans la priode post-communiste ,., Revue d'tudes comparatives Est-Ouest, n 30 (1), 1999, p. 81-104.

    8. Marc FERRO, La Rvolution de 1917, Aubier, Paris, 1967 et 1976 (2 tomes); Marc FERRO (prsent par), Des soviets au communisme bureaucratique, Gallimard-Julliard, srie Archives ,., Paris, 1980.

    9. Moshe LEWIN, La Formation du systme sovitique, Gallimard, Paris, 1987. 10. John Arch GETIT et Roberta T. MANNING (eds), Stalinist Terror. New Pers-

    pectives, Cambridge University Press, Cambridge, 1993 ; John Arch GETTY, Origins of the Great Purges. The Soviet Communist Party Reconsidered, 1933-1938, Cambridge University Press, coll. Soviet and East European Studies ,., Cambridge, 1985.

    11. Nicolas WERTH, De la sovitologie en gnral et des archives russes en parti-culier .. , art. cit.; Sheila FITZPATRICK, Stalinism - New Directions, Routledge, coll. Rewriting. Histories .. , Londres et New York, 2000; Stephen KOTKIN, 1991 and the Russian Revolution : Sources, Conceptual Categories, Analytical Frame-works ,., The journal of Modern History, n 70 (2), 1998, p. 384-425; David SHEARER, From Divicfed Consensus to Creative Disorder : Soviet History in Britain and North America ,., Cahiers du monde russe, n 39 ( 4 ), 1998, p. 559-591.

  • 8 L'ANARCHIE BUREAUCRATIQUE

    histoire plus complexe, histoire sociale du politique, mais aussi histoire politique du social 12

    Rintgrer les individus au cur de l'action, mettre en vidence les tensions et les conflits internes au groupe des dirigeants conduisent rompre avec la reprsentation du systme du pouvoir stalinien comme un bloc monolithique. Tels ont t les principaux apports de ces travaux. En rv-lant ks fissures de ce systme, ils ont mis en vidence l' exis-tence de logiques sociales diverses derrire les prises de position et de dcision politiques, et ont fait apparatre plus nettement les hommes et les femmes derrire l'appareil. Aujourd'hui, il est ncessaire d'effectuer une analyse plus fine des comportements et des raisons d'agir de ceux-ci afin de mieux comprendre la nature mme de l'Etat stalinien et du sys}me de pouvoir qui l'a incarn.

    Etudier le fonctionnement d'une administration permet de reprer ces logiques soc,iales en actes au cur mme de l'action quotidienne de l'Etat et du champ d'application d_es dcisions politiques. De ce point de vue, l'administration statistique est un observatoire privilgi : au cur de la production des chiffres pour,gouverner, elle est un lment constitutif de l'histoire d'un Etat et des pratiques de gouver-nement 13 La production des donne~ statistiques n'est pas seulement l'expression d'une forme d'Etat, elle est elle-mme cratrice de ralit. Outils de classement du social, les natio-nalits, les classifications professionnelles, par exemple, sont des catgories prconstruites ~ui sont ensuite reprises leur compte par les acteurs sociaux 4. En les utilisant, les individus

    12. Claudio INGERFLOM, Oublier l'tat pour comprendre la Russie (XVI

  • INTRODUCTION 9

    sont conduits les manier comme grille de lecture et d'inter-prtation de leur environnement. De reprsentation, la cat-gorie tend devenir un fait, une ralit admise par tous. Bien plus, cette opration de rification va orienter des politiques qui auront pour effet de durcir un peu plus la force de ralit des catgories labores par le statisticien.

    Dans le cas de l'URSS sous Staline, cette jtpproche est d'autant plus pertinente qu'on a affaire un Etat qui a fait de l'usage des chiffres l'un des fondements cen!raux de son argumep.tation politique. La lgitimit de l'Etat bolche-vique, Etat savant, tait fonde pour partie sur l'affirmation du caractre scientifique des dcisions de pouvoir. La statis-tique tait information et outil de dcision, mais aussi instru-ment ,de pouvoir car elle devait prouver la justesse de l'action de l'Etat. rige en preuve du bien-fond de celle-ci, elle contribuait construire symboliquement le monde social et conomiqu_e de l'Etat stalinien. Cette fonction du chiffre apparat de manire vidente dans la mise en uvre de la planification : ici, le mme chiffre est la fois un objectif atteindre et une preuve de l'action. Il ne doit pas y avoir de dcalage entre les deux.

    La statistique sous Staline peut-elle pour autant tre consi-dre comme un projet de contrle total ? Pour Hannah Arendt, il n'y a aucun doute, la statistique illustre la nature mme du totalitarisme, systme de pouvoir labor sur la base d'upe fiction d'homognit et de cohrence 15, dans lequel l'Etat n'a que faire de la conformit des chiffres avec les faits ou les phnomnes tudis. En revanche, conscients de la puissance persuasive de la reprsentation chiffre, ses dirigeants cherchent utiliser la statistique pour rendre la propagande plus efficace. Bien plus, ayant compris la puis-sance formatrice de la description statistique, ils useraient de celle-ci pour modifier non seulement les reprsentations de la ralit, mais bien la socit aussi. Ainsi Hannah Arendt crit au sujet de l'URSS :

    tiques : les origines sociales des enqutes de mobilit sociale ,., Annales, n 6, 1990, p. 1275-1300. Gilles DE LA GORCE, L'individu et la sociologie - soixante ans 'tude de la mobilit sociale, Revue de synthse, n 2, 1991, p. 237-263.

    15. Hannah ARENDT, Les Origines du totalitarisme, Y partie Le Systme totali taire, op. cit.

  • 10 L'ANARCHIE BUREAUCRATIQUE

    Cela est mme vrai de quelques-unes de leurs tranges lacunes, spcialement celles qui concernent les donnes statis-tiques. Car cette absence prouve simplement qu' cet gard, comme tous les autres, le rgime stalinien tait impitoyable-ment cohrent : tous les faits qui ne concordaient pas, ou qui taient susceptibles de ne pas concorder avec la fiction officielle - donnes sur les rcoltes, la criminalit, les vritables inci-dences des activits "contre-rvolutionnaires" par opposition aux ultrieures conspirations fictives - taient traits comme irrels. En harmonie complte avec le mpris totalitaire pour les faits et la ralit, toutes les donnes de ce genre, au lieu d'tre rassembles Moscou depuis les quatre coins de l'immense territoire, taient d'abord portes la connaissance des localits respectives par leur publication dans la Pravda, les lzvestija, ou quelque autre organe officiel de Moscou, si bien que chaque rgion, chaque district de l'Union sovitique recevait ses donnes statistiques, officielles et fictives, absolument comme elle recevait les normes non moins fictives qui lui taient alloues par les plans quinquennaux 16

    Cette relation entre un systme politique et la nature des reprsentations et des productions statistiques est prsente comme vidente : le systme tant, par nature, producteur d'illusion et de mensonge, il ne peut que diffuser une descrip-tion statistique l'image de ses principes d'action, manipule et invente. Cette approche, toutefois, ne s'interroge pas sur la nature de l'institution qui produit ces chiffres, elle n'ouvre pas la bote noire administrative. Elle fait comme si cette administration n'existait pas. En particulier, elle fait abstrac-tion du fait que, derrire cette production, fonctionne une institution dans laquelle travaillent des hommes et des femmes qui ont t forms la statistique, et non au totalita-risme comme systme de reprsentation. De mme, elle laisse de ct l'ventualit de tensions entre les diffrents milieux, lieux de dcision ou lieux d'application des dcisions.

    Or, dans l'URSS des annes 1930, les chiffres dmogra-phiques, ceux de la planification galement, rvlrent un dcalage croissant entre le discours et la ralit et, ce faisant, l'absence d'un contrle total du pouvoir politique sur la production des donnes. Tensions et conflits entre dirigeants politiques et statisticiens en rsultrent. L'administration

    16. Ibid., p. 18.

  • INTRODUCTION 11

    statistique fut alors soumise au systme de contrle stalinien. Ainsi certains aspects de son fonctionnement peuvent servir de rvlateur des pratiques d'exercice du pouvoir, des mca-nismes de purges, bien sr, mais aussi de l'usage des transfor-mations institutionnelles pour asseoir et maintenir le pouvoir personnel de Staline, et des pratiques quotidiennes d'imposi-tion d'un ordre politique et social.

    L'administration statistique sovitique prsente une double caractristique dans l'entre-deux-guerres: d'une part, elle s'inscrit dans une forte continuit institutionnelle avec l'ancien rgime, d'autre part, elle est parcourue par tous les alas du nouveau rgime en mme temps qu'elle les repre travers ses enqutes. A ce titre, elle constitue, tout autant que les donnes qu'elle produit, un espace de rvlation des contradictions internes la gestion de l'conomie et de la socit sovitiques. En ralit, tout au long de l'histoire de l'URSS, la production des donnes a t au centre d'une confrontation entre l'image que les dirigeants voulaient donner de leur pays et de son rgime politique et la ralit d'une succession de catastrophes qui ont jalonn cette histoire. En dvoilant ce dcalage entre le discours et la ralit, la statistique devint un enjeu politique qui fit du chiffre un symbole au dtriment de l'observation.

    L'histoire de la Direction centrale de la statistique entre 1918 et 1939 peut alors tre lue comme celle d'un double conflit : l'un avec les dirigeants politiques, qui est l'expression de c_ontradictions fortes entre deux conceptions diffrentes de l'Etat, et l'autre avec d'autres administrations, de police ou de contrle, qui rvle les logiques htrognes de la formation de cet tat.

    Les outils statistiques, notamment les catgories utilises 'pour dsigner et classer les individus, ont t aussi objets de conflits. La ngation du colonialisme russe travers l'labo-ration d'un espace gographique national homogne, la construction de nouvelles formes familiales et d'une socit dite sans classes ont t autant de composantes de l'labo-ration d'un nouveau modle social et, de ce fait, objets de construction de nouvelles catgories statistiques. Cet ouvrage se propose d'analyser aussi les moyens mis en uvre pour construire scientifiquement l'illusion sovitique, les actions qui en ont dcoul et les formes de rsistance des

  • 12 L'ANARCHIE BUREAUCRATIQUE

    statisticiens face cette entreprise de construction politique de la ralit par les chiffres. .

    Envisage ain,si, l'histoire de la Direction centrale de la statistique de l'Etat sovitique couvre un champ plus vaste que la seule histoire d'une institution. mi-chemin entre les hommes et les femmes qu'elle observe et des directives poli-tiques qui s'imposent elle, cette aqministration fait resurgir les individus face l'appareil d'Etat. En dvoilant leurs comportements, par exemple dans le domaine de la f con-dit et de la famille, en montrant le caractre peu mallable des comportements dmographiques par le discours poli-tique, elle dsigne ou suggre les limites de celui-ci 17 D'un autre ct, elle est elle-mme une histoire d'hommes et de femmes qui travaillent, qui reoivent des directives du pouvoir et qui ragissent, voire, dans certains cas, rsistent pour les appliquer. Par ailleurs, en raison de leur fonction, ceux-ci sont associs de fait ce pouvoir. Ils participent l'administration du pays et leurs responsables ont un contact direct avec les dirigeants les plus haut placs, qui ils fournis-sent des informations qui orientent leurs politiques.

    L'analyse de toutes ces tensions et contradictions permet d'clairer d'un jour nouveau non seulement le processus de construction de l'tat stalinien rpressif, mais aussi le main-tien de zones d'autonomie et la formidable rsistance de la socit civile 18 En abordant ainsi la priode postrvolution-naire et le stalinisme, un regard neuf peut tre port sur l'entre-deux-guerres sovitique et expliquer certains aspects du devenir de l'URSS aprs la Seconde Guerre mondiale. La lecture de l'histoire de ce pays travers celle de l'administra-tion statistique permet d'aller au-del de l'analyse des dcla-rations et des dcisions politiques ou de l'tude des violences sociales 19 La reconstitution des parcours individuels et des

    17. Alain BLUM, Natre, vivre et mourir en URSS, 1917-1991, Pion, Paris, 1994. 18. Sur le concept d'autonomie du social, voir Marc FERRO, Y a-t-il trop de

    dmocratie en URSS ? ,., Annales ESC, n 4, 1985, p. 811-827; Alain BLUM, Natre, vivre et mourir en URSS, 1917-1991, op. cit.; Nicolas WERTH, Les formes d'auto-nomie de la "socit socialiste", in Henry Rousso (dir.), Stalinisme et nazisme, histoire et mmoire compares, ditions Complexe-IHTP-CNRS, srie Histoire du temps prsent ,., Paris, 1999, p. 145-184.

    19. Nicolas WERTH, Un tat contre son peuple. Violences, rpressions, terreur en Union sovitique, in Stphane COURTOIS et al., Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, Paris, 1997, p. 43-295 ; Pter HOLQUIST, c La question de la violence,., in Michel Dreyfus et al, Le Sicle des communismes, op. cit., p. 123-143;

  • INTRODUCTION 13

    conflits d'hommes placs dans des situations de responsabi-lit et de pouvoir dans l'administration stalin,ienne, mais nanmoins hritiers d'une autre conception de l'Etat gestion-naire, aide mettre en vidence la complexit des situations et des comportements des individus et des groupes.

    Popov, Ossinski, Minaev, Milioutine, Kraval, Vermenit-chev, Saoutine, Starovski, ces huit hommes se sont succd la tte de la Direction de la statistique sovitique entre 1918 et 1941. Cinq d'entre eux ont t fusills entre 1937 et 1939. En tevanche, le dernier, Starovski, restera son poste durant un tiers de sicle, jusqu'en 1975, anne de son dcs. Saou-tine, qui poursuivra aussi sa carrire, dcdera la mme anne que lui. Le premier, Popov, fondateur de cette administra-tion, est vinc en janvier 1926 pour s'tre ouvertement et violemment oppos Staline. Nanmoins, il continuera occuper des postes de responsabilit dans l'administration sovitique jusqu' l'ge de soixante-quinze ans. Derrire l'attitude ambivalente des individus, savoir leur participa-tion l'laboration du pouvoir stalinien, mais aussi leur opposition une construction politique de plus en plus loi-gne de leurs attentes, toute la complexit du social et du politique est restitue.

    L'objectif ici est de se d,gager d'approches trop monoli-thiques pour penser un Etat travers les hommes et les femmes qui le constituent et le btissent. Donner chair au stalinisme fait ressortir de faon plus vidente encore le drame humain qu'il a constitu. Certains historiens l'ont fait en centrant leur tude sur les relations, les tensions et les conflits dans les cercles les plus levs du pouvoir, en rcarti-culier au sein du bureau politique du Parti (Politburo) 0 En orientant le regard vers les instances dans lesquelles se prenaient les dcisions de gouvernement les plus impor-tantes, ils ont ouvert des pistes de recherche novatrices pour comprendre la nature du gouvernement central et le rle jou par l'entourage de Staline. Pour notre part, nous avons choisi

    Lynne VIOLA, feasant Rebets Under Stalin : Collectivization and the Culture of Peasant Resistance, Oxford University Press, New York-Oxford, 1996.

    20. Oleg KHLEVNIOUK, Le Cercle du Kremlin. Staline et le Bureau politique dans les annes 1930: les jeux du pouvoir, Seuil, coll. Archives du communisme ,., Paris, 1996 (dition originale: Oleg KHLEVNIOUK, Le Politburo. Mcanismes du pouvoir politique dans les annes 1930, Rosspen, Moscou, 1996); Alexandre KvACHON-KlNE, Larissa KOCHELEVA, Larissa ROGOVAA et Oleg KHLEVNIOUK, La Direction bolchevique, correspondance, 1912-1927, Rosspen, Moscou, 1996.

  • 14 L'ANARCHIE BUREAUCRATIQUE

    de suivre une dmarche qui, si elle est en partie hritire d'une telle approche, centre l'att,ention principalement sur le fonctionnement quotidien de l'Etat et d'une de ses adminis-trations. Ici, les hommes sont placs au carrefour du champ des dcisions du pouvoir politique et de l'espace de leur application au contact de la population. Quand les statisti-ciens posent des questions sur les difficults de leur tche, leur discours nous apprend autant sur la logique de l'tat que sur les ractions des sujets de leurs enqutes. Il nous informe galement sur les pratiques propres aux administrateurs, sur le mode de pense et les opinions qui guident leurs actes, mais aussi se modifient au fil de leur exprience, de leur parcours personnel et professionnel, et de leur confronta-tion avec l'exprience de ceux qui les entourent. Ce faisant, il nous cJaire sur les hommes et les femmes qui donnaient corps l'Etat stalinien.

    Nous ne partirons pas des intentions de ceux-ci, mais plutt de leurs actes en reconstituant les procdures de prise de dcision et les formes de rsistance professionnelle des statisticiens quand des traces en sont restes dans les archives. De ce fait, l'tude des conflits, des discussions et des ngociations occupera une place centrale dans notre rflexion. L'analyse des parcours de vie et du mode d'inser-tion des hommes dans diffrents rseaux fournira un clai-rage essentiel pour aider la comprhension des attitudes individuelles. Les institutions seront observes essentielle-ment de l'intrieur, comme espaces de pratiques, mais aussi comme lieux de formation de solidarits et de formes d' exp-rience individuelle et collective des acteurs.

  • I Le grand malentendu

  • 1

    Histoires de vie

    Le destin de deux hommes incarne deux moments diffrents de l'histoire de l'administration statistique sovitique dans l'entre-deux-guerres. Issus de la mme gnration, proches par leur formation et leur parcours professionnel et politique avant la rvolution d'Octobre, Pavel 1. Popov et Olimpi A. K vitkine auraient pu connatre la mme destine. Mais l'exercice des plus hautes responsabilits dans l'administra-tion deux moments trs diffrents de l'histoire de l'URSS, les annes 1920 et les annes 1930, et surtout du processus d'instauration du pouvoir stalinien, les a exposs deux formes diffrentes d'intervention du pouvoir politique et d'expression de la rpression. Ils ont particip la mise en place de ce pouvoir, tout en s'y opposant. Dans les annes 1920, son comportement de rsistance face aux injonctions du pouvoir a abouti l'viction du premier ; dans les annes 1930, la mme attitude aJ.rovoqu l'arrestation et l'limina-tion physique du secon . Les histoires de vie de ces deux hommes permettent de parcourir les vingt annes d'une histoire qui conduit Staline aux formes de rpression les plus violentes pour tablir un pouvoir sans partage. Elles permet-tent de comprendre comment s'entremlent les expriences d'hommes forms, et en activit, avant la Rvolution, les modalits de l'action des administrateurs qui participent cette histoire, et les formes d'action du pouvoir politique stalinien.

  • 18 LE GRAND MALENTENDU

    Pavel Ilitch Popov

    Le 16 juin 1918, Pavel Ilitch Popov, g de quarante-six ans, est propos une large majorit, par le congrs des statisticiens russes, pour occuper la fonction de directeur du nouveau Bureau central de la statistique de la Rpublique de Russie. Aprs ratification de ce choix par Lnine, il devient premier directeur de l'administration statistique de l'Etat bolchevique, poste qu'il va conserver prs de huit ans.

    Il nat le 12 janvier 1872, Irkoutsk. Son pre e~t crivain public, sa mre n'a pas d'activit professionnelle. A la fin de ses tudes dans un sminaire de sa province, il devient ensei-gnant dans sa ville. En 1895, il quitte la Sibrie pour Saint-Pters bourg, o il entame des tudes suprieures. Il est contraint de les interrompre quelques mois plus tard, quand il est arrt, en 1896, pour avoir particip l'impression de textes sociaux-dmocrates 1

    Commencent alors de longues annes d'exil et de prgri-nations, exprience commune de nombreux statisticiens russes cette poque 2 En dcembre 1897, aprs un an et demi de prison, il est interdit de sjour Saint-Ptersbourg et Moscou et envoy .en exil dans le gouvernement d'Oufa, aujourd'hui Bachkortostan, rgion loigne la frontire sud-ouest de la Sibrie. Il y reste trois ans, d'abord en zone rurale, puis Oufa, o il travaille dans le bureau statistique du zemstvo, assemble territori~le de la province. Ces assem-bles avaient t cres par l'Etat, en 1864, pour grer les intrts locaux des trente-quatre provinces administratives de la Russie centrale. Elles taient charges d'organiser et de financer certains services obligatoires comme la prvoyance sociale, et disposaient d'une plus grande libert d'action dans d'autres domaines, principalement la sant et l'ducation. Pour rpondre leur besoin d'informations chiffres au sujet du territoire qu'elles devaient administrer, elles organisrent des services spcialiss pourvus d'un personnel qualifi. Comme d'autres directeurs de bureaux de statistique situs

    1. Le parti social-dmocrate des ouvriers de Russie est cr deux ans plus tard, lors du premier congrs, Minsk. Le second congrs, Londres en 1903, aboutit la scission entre bolcheviks dirigs par Lnine et mencheviks conduits par Martov.

    2. Martine MESPOULET, Statisticiens des zemstva : Formation d'une nouvelle profession intellectuelle en Russie dans la priode pr-rvolutionnaire (1880-1917). Le cas de Saratov , Cahiers du monde russe, n 40 ( 4 ), 1999, p. 573-624.

  • HISTOIRES DE VIE 19

    dans des villes ne possdant pas d'universit, celui d'Oufa engageait des exils politiques, qui fournissaient une main-d' uvre forme venue de l'extrieur.

    cause de son statut politique, Popov n'avait pas le droit d'ccuper un emploi permanent dans une administration d'Etat. En revanche, des travailleurs suspects d'un point de vue politique pouvaient participer au travail statisti~ue des anciens zemstva et des administrations municipales .Un bureau .de statistique de zemstvo pouvait, par exemple, employer des statisticiens temporaires pour effectuer les travaux d'estimation immobilire et foncire but fiscal. Embauch avec ce statut, Popov ralisa des enqutes appro-fondies sur la situation conomique des foyers paysans et des proprits foncires prives. Il s'initia ainsi la statistique agricole tout en compltant sa connaissance des campagnes.

    Oufa fut la premire tape d'un long priple travers la Russie la faveur des postes qu'il occupa dans diffrents bureaux de zemstva : Samara, non loin de Moscou, en 1901, Smolensk dans les marges occidentales de l'empire, en 1901 et 1902, Vologda, plus proche de Moscou, entre 1902 et 1904. L, il est recrut comme directeur adjoint du bureau. En 1904-1905, il tudie l'Acadmie d'agronomie de Berlin.

    De retour en Russie aprs la rvolution de 1905, il peut dsormais rsider Saint-Ptersbourg et Moscou. Il est d'abord recrut comme statisticien par le bureau du zemstvo de Kharkov, en Ukraine, pour effectuer des enqutes sur les exploitations agricoles. Il est remerci trs rapidement. Au dbut de l'anne 1906, il est recrut dans le bureau de statis-tique de la ville de Saint-Ptersbourg. L, il va s'initier une autre forme de statistique administrative. Charg du traite-ment des donnes relatives l'instruction publique, il pour-suit paralllement l'exploitation des enqutes sur les exploitations agricoles prives de la province de Kharkov. Il urminera ce travail sur place partir de 1907, aprs son recrutement par le zemstvo local. Au dbut de l'anne 1909, il s'loigne nouveau vers les confins mridionaux de l'empire en devenant directeur adjoint du bureau de statis-tique de la direction des migrations du ministre de l' Agri-culture de la rgion de Semiretch, dans la ville de Verngu,

    3. Autobiographie de P. I. Popov,., sans date (probablement 1931 ou 1932), RGAE (Archives nationales de l'conomie), 105/1/29/5-15.

  • 20 LE GRAND MALENTENDU

    aujourd'hui Alma-Ata (Kazakhstan). Il y dirige les enqutes sur les exploitations agricoles des Kazakhs.

    Il complte ainsi sa formation professionnelle en statis-t_ique autant que sa connaissance du territoire russe. A l'exprience de la statistique locale des zemstva et de la statistique ur~aine vient s'ajouter celle de la statistique admi-nistrative d'Etat. Il revient toutefois la statistique des zemstva ds la fin de l'anne 1909 en prenant la direction du bureau de la statistique de Toula, ville situe une centaine de kilomtres au sud de Moscou. Il y restera jusqu'en fvrier 1917.

    Son activit politique clandestine pendant toute cette priode a, bien sr, laiss peu de traces. Ses sympathies pour le mouvement, puis le parti social-dmocrate semblent cependant s'tre renforces depuis sa premire arrestation Saint-Ptersbourg. Insr dans les rseaux sociaux-dmo-crates de Kharkov, il l'est galement dans ceux de Toula, o la police du tsar note sa participation aux runions du parti 4

    Son parcours professionnel s'est donc construit au rythme 4es alas rsidentiels lis son itinraire d'exil politique. A chaque tape, face la ncessit de s'adapter une nouvelle situation cre par son exil, il saisit les occasions d'emploi en statistique qui s'offrent lui. Ce faisant, il multiplie les terrains d'enqute et enrichit sa formation par la pratique. Ses frquents changements de bureau ne pnalisent pas sa carrire professionnelle. Bien au contraire, il suit un trajet de formation par l'apprentissage, commun l'ensemble des statisticiens des zemstva cette poque, qui prpare aux postes de responsabilit. Dans toutes ces villes, il noue des relations et des amitis professionnelles, voire politiques, qu'il mobilisera aprs octobre 191!, pour organiser la Direc-tion centrale de la statistique de l'Etat bolchevique.

    Ce parcours claire diffrentes manifestations de la personnalit de Popov lorsqu'il accdera cette responsabi-lit. Il est insr dans un rseau de connaissances qui n'est pas identifiable une inscription gographique locale particu-lire, mais qui s'tend sur une large partie du territoire russe. Il est intgr un milieu qui a la statistique pour rfrence commune et met en contact des hommes et des femmes d'origines diverses, enfants de nobles, de bourgeois,

    4. Archives de Toula; rfrence prcise gare.

  • HISTOIRES DE VIE 21

    d'artisans, de commerants, voire de paysans lettrs. Ce milieu est ciment par une identit professionnelle, consti-tue avant la Rvolution, qui a fond une forme d'identit sociale. Ses membres partageaient aussi une mme position hostile l'autocratie tsariste 5,

    Les amitis politiques de Popov se sont constitues au cours de son parcours d'exil. Il a rencontr notamment deux personnalits qui auront une grande importance dans sa carrire aprs octobre 1917-A. D. Tsiouroupa 6 Oufa, o celui-ci est exil entre 1897et1901, et Lnine:

    j'ai rencontr Vladimir Ilitch Oufa, quand j'y tais en exil. Il tait pass par cette ville, o vivait N. K. Kroupskaa 7, son retour d'exil de Sibrie. J'ai vu une seconde fois Vladimir Ilitch en Finlande aprs la rvolution de 1905 8 .,.

    Popov et Tsiouroupa nouent de forts liens d'amiti. Quand celui-ci cumulera des positions leves dans le gouvernement bolchevique, jusqu'au milieu des annes 1920 9, il sera un protecteur influent du premier.

    Toutefois, partir de 1918, Popov mettra plutt en avant ses liens avec Lnine, pourtant peu troits avant la Rvolu-tion. Cela donne l'image d'un engagement politique plus important qu'il ne semble avoir t durant les annes qui prcdent la Rvolution. En ralit, le fait d'avoir crois Lnine n'a pas eu une grande influence sur Popov avant 1917. Son adhsion au marxisme, plus ancienne, n'a pas t dtermine par cette rencontre. Son arrive la tte de la Direction de la statistique ne semble pas tre une cons-quence directe de ses relations avec Lnine, mais plutt le rsultat de son activit professipnnelle avant la Rvolution.

    5. Martine MESPOULET, Statistique et rvolution en Russie. Un compromis impos-sible (1880-1930), Presses universitaires de Rennes, srie Histoire'" Rennes, 2001 ; Samuel KASSOW, Russia's Unrealized Civil Society,., in Edith CLOWES et al (eds}, Between Tsar and People: Educated Society and the Quest for Public Identity in Late lmperial Russia, Princeton University Press, Princeton, 1991.

    6. Alexandre Dmitrievitch Tsiouroupa (1870-1928), militant politique, qui a travaill dans la statistique des zemstva, a subi emprisonnements et exils avant la Rvolution. Il devient commissaire du peuple l'approvisionnement en 1917, .Puis occupe des postes de responsabilit leve dans le gouvernement bolchevique jusqu' son dcs.

    7. pouse de Lnine. 8. Pavel 1. POPOV, c La statistique d'tat et V. 1. Lnine,., Vestnik statistiki,

    n1-3, 1924, p. 1. 9. Il est dj partiellement mis l'cart quand il dcde, en 1928.

  • 22 LE GRAND MALENTENDU

    Nanmoins, le fait d'tre dj connu de Lnine a sans doute t un facteur favorable sa nomination.

    Le processus institutionnel de formation de la Direction centrale de la statistique claire l'arrive de Popov sa tte. La Premire Guerre mondiale a jou un rle dcisif dans ce domaine 10 Premire tape, le congrs des statisticiens des zemstva et des villes, convoqu par le Conseil national de l'approvisionnement en dcembre 1915, lit Popov comme secrtaire gnral et vice-prsident de la commission excu-tive du congrs. Cette reconnaissance par ses pairs lui vaut de participer activement l'organisation du recensement agricole russe de 1916. En toute logique, il se retrouve ensuite, partir de mars 1917, la tte du bureau de statis-tique charg du traitement des donnes de celui-ci. Il est nomm ce poste par le Gouvernement provisoire. Sa nomi-nation en 1918 la direction de la nouvelle administration statistique semble donc lgitime, indpendamment de ses engagements politiques.

    Au cours des huit annes qu'il passe ce poste, il s'efforce de mettre en uvre un projet dans lequel la statistique est considre comme un guide pour les dcisions politiques, et l'indpendance du travail des statisticiens vis--vis des gouvernants affirme comme un principe fondamental. Il mobilise les rseaux d'anciens statisticiens des zemstva et adopte de la statistique europenne sa conception de l'ind-pendanc~ du corps scientifique et administratif des statisti-ciens d'Etat vis--vis du monde politique. Tout au long de cette priode, il est soumis de nombreuses tensions. Au centre de conflits internes et externes son administration, il la dfend avec constance ainsi que ceux qui y travaillent. Il n'hsite pas s'adresser directement Staline, avec une fermet extrme, pour lui reprocher ses erreurs et ses inter-prtations inexactes des chiffres. Il s'en prend galement

    Bo~kharine et Zinoviev 11 Ses actes et ses choix, quand il

    10. Martine MESPOULET, Statistique et rvolution en ,Russie. Un compromis impossible (1880-1930), op. cit.; Alessandro STANZIANI, L'Economie en Rvolution. Le cas russe, 1870-1930, Albin Michel, coll. L'volution de l'humanit,., Paris, 1998.

    11. Nikola Ivanovitch Boukharine (1888-1938), bolchevik partir de 1906. Il est rdacteur en chef de la Pravda entre 1918 et 1929, membre du comit excutif du Komintern et de son prsidium de 1919 1929. Il est membre du Comit central du Parti de 1917 1934 et du Politburo de 1924 1929. Leader aprs la Rvolution des communistes de gauche, il devient un dfenseur de la NEP la fin des annes i 920.

  • HISTOIRES DE VIE 23

    compose son quipe de direction ou quand il ragit ensuite diffrentes attaques, ne peuvent tre compris qu' la lumire de son itinraire avant la Rvolution.

    Aprs de nombreux conflits avec des responsables d'autres administrations ou des dirigeants politiques, il est vinc de la Direction de la statistique au mois de janvier 1926. Cette date constitue une rupture dans sa vie et sa carrire profes-sionnelle. Elle marque un tournant, galement, dans le destin de l'administration statistique. Parmi ceux qui seront rvoqus de leur fonction avant la fin des annes 1920, le cas, exemplaire, de Popov claire les enjeux lis au devenir de l'institution. Les accusations dont il fait l'objet sont, en effet, adresses galement l'ensemble de la Direction de la statis-tique. ce titre, elles rvlent la manire dont le pouvoir politique va essayer d'imposer une autre forme de raison statistique au personnel de cette administration. En retour, l'attitude de Popov livre un clairage cru sur les normes et les valeurs de tout un corps professionnel issu de l'ancien rgime.

    L'viction du premier directeur de la Direction de la statis-tique est le dbut d'une tentative de prise en main par le pouvoir bolchevique d'une administration dans laquelle une forme d'autonomie professionnelle s'tait dveloppe face aux dirigeants poli}iques, au nom d'une conception du rle de !a statistique d'Etat diffrente de la leur.

    Evinc, Popov, qui avait rang de commissaire du peuple 12, ds juillet 1918, disparat alors de la galerie des portraits des

    Alli de Staline contre Zinoviev et Kamenev en 1925, il s'oppose lui la fin des annes 1920 en compagnie de Rykov et Tomski propos de la collectivisation et du rythme d'industrialisation impos. Accus d'tre le leader des dviationnistes de droite, il est exclu du Politburo en 1929. Il est arrt le 27 fvrier 1937 en mme temps que Rykov et accus durant le procs de Moscou en mars 1938. Il est condamn mort et fusill.

    Grigori Evseevitch Zinoviev (1883-1936) membre du parti social-dmocrate partir de 1901, il rencontre en exil Lnine en 1903, dont il devient proche. Il vote contre la proposition de Lnine d'une prise de pouvoir en octobre 1917. Aprs octobre 1917, il devient prsident du soviet de Petrograd, membre du Politburo (1921-1926), prsident du Komintern (1919-1926). Il aide Staline vaincre Trotski en 1923-1924 et s'oppose ensuite en compagnie de Kamenev au premier, alors alli avec Boukharine (1925). Il s'allie Trotski en 1926 et est dmis de toutes ses fonc-tions. Il est exclu plusieurs reprises du Parti, puis rintgr. L'un des principaux accuss des procs de 1935 et 1936, il est condamn mort et excut.

    12. Les ministres furent dnomms, en 1917, commissariats du peuple, et les ministres, commissaires du peuple. Le Conseil des ministres tait donc appel le Conseil des commissaires du peuple.

  • 24 LE GRAND MALENTENDU

    hauts dirigeants sovitiques. Ses biographies officielles postrieures ne comportent plus gure d'indications sur la vie qu'il mne aprs 1925. Ses voyages professionnels hors des frontires de l'URSS et ses contacts avec ses collgues trangers cessent cette date. Ceci est une nouvelle rupture pour un homme qui avait pass deux mois en Belgique en 1923 et deux mois Rome en 1925, l'occasion de congrs internationaux de statistique. Alors qu'entre 1898 et 1926 il a occup pas moins de onze positions diffrentes, marques par des responsabilits de plus en plus grandes, il n'en occupe que quatre entre 1926 et 1948, responsabilit plus faible : entre 1926 et 1931, il est membre du prsidium du Gosplan de Russie, membre du collge de l'Institut de la conjoncture de la Direction de la statistique, membre du prsidium de l' Aca~mie de l' agric~l~re. Il est ensuite nomm dire~teur du departement de 1 agriculture du Gosplan de Russie. Il quitte celui-ci le 30 dcembre 1948, en raison de son ge et d'une sant dfaillante. Le 4 janvier 1949, dernier tmoi-gnage d'une carrire au service de l'tat sovitique, il devient membre du conseil mthodologique du Gosplan, l'ge de soixante-seize ans. Il dcde peu aprs, en 1950.

    Son viction de la Direction de la statistique en 1926 ne signa pas la mort professionnelle de :Popov. Sa force de symbole n'en est que plus vidente. Elle indique un tour-nant rel dans le destin de l'institution. Popov a pu pour-suivre une activit professionnelle, condition de rester en dehors du champ que le pouvoir jugeait le plus important, tout en tant srement sous contrle ou sans pouvoir rel. Il devient alors un administrateur sans relle autonomie, mme si certaines de ses ractions rappellent parfois la personna-lit dont il avait fait preuve pour constituer une administra-tion scientifique de grande qualit. Excutant, il n'hsite pas dnoncer, dans des termes qui rappellent la logorrhe stali-nienne la plus sinistre, ceux qui exercent la mme activit que lui. En 1938, par exemple, pour expliquer des divergences entre divers chiffres statistiques, il accuse les fascistes d'Allemagne, d'Italie, du Japon etla bande d'espions, de provocateurs et de saboteurs trotsko-boukhariniens [qui] essaieront d'utiliser cet cart dans un bt politique ennemi. [ ... ]Les calculs du Gosplan et de la TsOuNKhOu [dnomi-nation de la Direction de la statistique cette poque] sont des sabotages errons, non scientifiques, et, de plus, ces

  • HISTOIRES DE VIE 25

    calculs sont largement connus l'tranger 13 .Nanmoins, derrire. ce flux de mots codifis politiquement perce encore, semble-t-il, la volont de continuer dfendre une concep-tion de la scientificit de la statistique contre ceux qui jouent avec les chiffres au gr des variations de leur usage politique.

    La personnalit de Popov semble devenue double partir de 1926. Russit-il survivre aux purges de la fin des annes 1930 grce cela ? A certains gards, la longvit profession-nelle de Popov tonne. La Seconde Guerre monaiale bous-cule bien des positions mais, en 1947, l'ge de soixante-quinze ans, il est toujours l. Dj, en 1938, Verme-nitchev, qui sera un phmre directeur de la statistique peu aprs, suggre qu'il devienne directeur de l'administration statistique, en remplacement de Kraval, arrt. Mais un rapport envoy Molotov 14 exprime un avis dfavorable en soulignant que Popov s'est progressivement loign des postes de responsabilit importants 15 . Dix ans plus tard, le 1er dcembre 1947, le vice-directeur du dpartement des cadres du Comit central du Parti le recom-mande en crivant :

    Le camarade Popov connat bien la planification de l'agri-culture. Il a particip activement, en 1947, l'laboration d'un dcret sur l'approvisionnement en pommes de terre et lgumes dans les zones priurbaines des villes de Iaroslav et Gorki, sur l'horticulture en Russie et sur le dveloppement de l'aviculture dans les kolkhozes de l Rpublique 16

    13. Rapport adress Staline et Molotov,., 15 janvier 1939, RGAE, 4372/92/161/40.

    14. Vitcheslav Mikhalovitch Molotov (Skriabine) (1890-1986) est bolchevique partir de 1906. Il devient le plus proche collaborateur de Staline, n'hsitant pas signer les condamnations mort de ses proches en 1937-1938 et ne proteste pas lors de l'arrestation de sa propre femme, juive, Polina Jemtchoujina. Secrtaire du Comit central (1921-1930), il est prsident du Conseil des commissaires du peuple entre 1930et1941. Commissaire aux Affaires trangres partir de 1939 et jusqu'en 1949, il signe le pacte germano-sovitique avec Ribbentrop. nouveau ministre des Affaires trangres entre 1953 et 1956 et vice-prsident du Conseil des ministres entre 1941et1957, il est dmis de ces fonctions par Khrouchtchev. Il est libr de toutes ses fonctions en 1962 et exclu du Parti (il y est rintgr par Tchernenko en 1984).

    15. RGASPI (Archives nationales d'histoire politique et sociales), 82/2/536/56-57.

    16. Comit central du Parti, Direction des cadres - dossiers personnels des travailleurs , RGASPI, dossier n 276167.

  • 26 LE GRAND MALENTENDU

    Cela donne une image bien ple, dsormais, d'un homme qui, au dbut des annes 1920, tentait de former un appareil statistique centralis, dfendait ses cadres contre toute attaque extrieure et s'entourait d'une lite intellectuelle qui suscitait mfiance et hostilit de la part du pouvoir. Il est nanmoins couvert d'honneurs sovitiques , dcor de l'ordre du travail de l'toile rouge par le Soviet suprme de l'URSS, le 1er aot 1939, pour sa participation au recense-ment de 1939. Fait symbolique ici, cet honneur lui est.rendu non pas pour son pass de statisticien des annes 1920, mais pour une activit dans laquelle il n'a eu aucun rle majeur et n'a t qu'un excutant.

    Toutefois, une note crite du mme directeur du dparte-ment des cadres du Comit central du Parti, en 1947, laisse percevoir un indice de la survivance de son pass :

    Selon la secrtaire de l'organisation du Parti du Gosplan de RSFSR, la camarade Egorova, le camarade Popov P. 1. est modeste, disciplin et est un membre du Parti cheval sut les principes. Il travaille systmatiquement pour l'lvation de son niveau thorique et idologique. Il participe au travail du Parti, consulte les membres du Parti, tudiant par lui-mme l'histoire du parti communiste. Dans le travail de P. 1. Popov il y a un dfaut : il fait preuve de grossiret l'gard des travailleurs du dpartement de l'agriculture 17

    Cette attitude peut tre interprte comme une forme de mpris l'gard de membres du Parti peu voire pas du tout forms la statistique. Dj, en 1924, il adoptait un compor-tement tel q~and il refusait de recevoir les membres de la cellule de la Direction de la statistique, ce qui provoquait la haine de son responsable. L'attention au travail politique souligne dans cette lettre ne signifie pas obligatoirement une croyance dans le Parti. Elle tmoigne, bien plus, du compor-tement d'adaptation d'un homme dsabus qui avait toujours t certain, jusqu'en 1926, que la vrit scientifique de la statistique tait suprieure celle affirme par le Parti.

    L'administrateur ho,rs pair qui avait sa propre vision poli-tique de l'action de l'Etat est devenu un bureaucrate docile, travaillant dans l'ombre. Il ne peut, malgr tout, rprimer un

    17. Ibid.

  • HISTOIRES DE VIE 27

    sentiment de mpris pour ceux qui ont accd des postes de responsabilit en raison de leur appartenance politique et pas de leurs connaissances en statistique, alors que lui occupe un poste subalterne au regard de ses comptences. S'il a vit la purge, il n'a pas chapp pour autant une mise l'cart continue jusqu' son dcs.

    Popov a connu les rpressions tsaristes de la fin du x1x sicle contre les milieux d'opposition, les premires annes de la Russie bolchevique, les dernires annes de la dictature stalinienne (Staline disparat en 1953) en chappant aux grandes purges de 1937, l'hcatombe de la Seconde Guerre mondiale et aux purges des annes 1948 1953, qui touchent pourtant, nouveau, les responsables de l' adminis-tration conomique et statistique. A-t-il vit la dportation, voire l'excution, car sa forte personnalit s'est exprime dans une priode o les modes de rpression n'taient pas encore ceux des annes 1930 ? Son viction prcoce lui a-t-elle sauv la vie ?

    Olimpi Aristarkhovitch K vitkine En revanche, O. A. Kvitkine, directeur du bureau du

    recensement dans les annes 1930, a t fusill en 1937. Il aurait pourtant pu avoir le mme destin que Popov. N le 12 novembre 1874 dans la province de Tchernigov, au nord de l'Ukraine, il fait partie de la mme gnration que lui. Fils d'un colonel de l'arme tsariste et d'une femme d'origine noble, il suit des tudes de mdecine l'universit de Moscou, entre 1894 et 1896, et adhre ensuite au parti social-dmo-crate. Arrt, il est exil, entre 1901 et 1904, Vologda, o il est recrut comme statisticien par le bureau statistique du zemstvo. Il y fait la connaissance de Popov, qui en est le direc-teur adjoint de 1902 1904. Son engagement politique semble plus actif, cette poque, que celui de son collgue. Ainsi, en avril 1905, il participe au congrs des bolcheviks, Londres.

    Membre du parti social-dmocrate jusqu'en 1909, il prend part diffrentes manifestations tudiantes. Il s'loigne ensuite de cette activit rvolutionnaire, ce qui lui sera reproch lors de son arrestation en 1937 (il expliquera alors qu'il tait incapable de s'adapter l'action politique 18 ).

    18. TsA FSB (Archives centrales du service fdral de la Scurit), dossier n 7978.

  • 28 LE GRAND MALENTENDU

    Il part Paris o, de 1911 1913, il tudie les mathma-tiques la Sorbonne. Aprs son retour Moscou, il vit d'abord de cours privs et de travaux de traduction, puis travaille au dpartement des rfugis de l'Union des zemstva de la ville de Moscou, dans lequel il est instructeur entre 1914 et 1916. Ensuite, il occupe un poste dans le service de la comptabilit d'un laboratoire pharmaceutique de Moscou.

    En fvrier 1919, il quitte cet emploi pour devenir chef adjoint du dpartement de la statistique urbaine de la Direc-tion centrale de la statistique. Les chemins de l'exil ont t dterminants dans son cas galement. Sa rencontre avec Popov, Vologda, et sa formation en mathmatiques consti-tuent des atouts complmentaires son exprience d'instruc-teur de l'Union des zemstva pour tre nomm ce poste.

    Il devient chef du dpartement de la statistique urbaine, le 1er mars 1921, et entre au collge de la Direction de la statis-tique. A ce titre, il part en mission dans le gouvernement de Samara pour tudier l'ampleur de la famine. A partir de cette date, son parcours professionnel peut tre lu la lumire des alas du devenir institutionnel de la statistique sovitique.

    En 1925, il part deux mois Berlin pour tudier la pratique du recens~ment dmographique ralis en Allemagne cette anne-l. A son retour, il est exclu provisoirement de l'admi-nistration statistique, suite l' affaire de la balance fourra-gre , violent conflit entre les statisticiens et certains dirigeants politiques, dont Staline, propos de l'estimation des rcoltes et de l'interprtation de l'volution de la stratifi-cation sociale dans les campagnes 19

    En novembre 1926, il est rintgr et nomm responsable du recensement dmographi~ue. Il devient ensuite chef du dpartement du recensement 0, puis, en 1932, est nomm nouveau responsable du recensement quand est form un nouveau bureau du recensement de la population, position qu'il conserve jusqu' son arrestation en 1937.

    Les divers textes manant des commissions de contrle et les interrogatoires mens par le NKVD en 1937 convergent pour montrer sa grande libert d'esprit. Dj, en 1921, il aurait dclar que la famine tait une consquence dela politique du gouvernement sovitique envers les paysans ,

    19. Voir chapitre III. 20. RGAE, 1562/30/37/288ob.

  • HISTOIRES DE VIE 29

    et que la mauvaise rcolte, c'est une catastrophe, et la famine, le rsultat d'une politique 21 . Ces dclarations lui seront reproches en 1937. Lors de son arrestation cette anne-l, les hommes du NKVD lui font dire qu'Ossinski et Kraval ont modifi les chiffres de la population. Il s'agit probablement d'un montage de l'appareil rpressif destin compromettre ces deux responsables. Mais cette dclaration est attribue Kvitkine car elle semble correspondre l'atti-tude habituelle d'un homme qui recourt constamment l'affirmation d'une lgitimit professionnelle pour se dfendre. Ces revendications de comptence et de rigueur scientifique lui ont t reproches maintes reprises, aussi bien au moment de l'enqute mene en 1933 par la commis-sion de contrle que pendant son interrogatoire en 1937. Dans les deux cas, on l'accuse de s'tre fond uniquement sur la comptence professionnelle pour recruter ses collabora-teurs et d'avoir ignor ostensiblement des critres politiques tels que l'appartenance au Parti. Il est galement souponn de collusion avec l'tranger pour avoir cherch prendre en compte les acquis d'expriences trangres dans la prpara-tion du recensement de 1937. Ce qui aurait pu tre interprt comme l'expression d'un souci d'efficacit le fait assimiler un ennemi de l'URSS.

    En fait, malgr un parcours universitaire et professionnel en statistique, antrieur la Rvolution, moins linaire que celui de certains de ses collgues de la Direction de la statis-tique, Kvitkine est un hritier de l'ancienne lite des statisti-ciens des zemstva. Son insertion dans un rseau large de collgues et d'amis statisticiens et son attachement la quali-fication comme source de lgitimit professionnelle en sont l'expression. Il appartient la sphre des spcialistes bour-geois qui sont attaqus au dbut des annes 1930 22 La liste des relations qui lui sont reproches en 1937 par le NKVD peut aider reconstituer ce rseau, mme si cela ne peut tre

    21. TsA FSB, dossier n 7978. 22. L'affaire de Chakhty, premire affaire largement diffuse dans les journaux,

    met en cause des ingnieurs pour sabotage. Dbute la fin de l'anne 1927, elle ~st rvle dans la Pravda le 10 mars 1928. Elle marque le dbut d'une offensive contre les ingnieurs et techniciens bourgeois d'une gnration forme avant la Rvolution, paralllement au dveloppement d'une nouvelle politique de formation et de recrutement de cadres techniques : Kendall E. BAILES, Technology and Society under Lenin and Stalin. Origins of the Soviet Technical Intelligentsia, 1917-1941, Princeton University Press, Princeton, 1978.

  • 30 LE GRAND MALENTENDU

    effectu que de manire partielle et avec prudence en raison de la nature des sources utilises. On trouve un chimiste et inventeur, qui a migr aux tats-Unis aprs une mission dans ce pays, et surtout des statisticiens arrts ou dports pour activit antisovitique, certains tant d'anciens mencheviks 23 Kvitkine est arrt le 22 mars 1937 et est accus d'avoir conduit le recensement en diminuant artifi-ciellement l'estimation chiffre de la population. Durant ses interrogatoires, il ne reconnatra ni ces fautes ni sa culpabi-lit. Le 28 septembre, il est condamn mort par le collge militaire de la Cour suprme de l'URSS et excut le jour mme. Il sera rhabilit le 1er septembre 1956 24

    Les accusations portes contre Kvitkine clairent sur les divergences de fond entre statisticiens et dirigeants poli-tiques pendant les annes 1930. Ainsi, au cours de leurs inter-rogatoires, ses collgues soulignent qu'il est convaincu que la statistique constitue un champ scientifique spcifique ind-pendant du politique. Cela l'a amen notamment dfendre l'usage d'une typologie des villes contredisant la reprsenta-tion politique d'une URSS industrielle et proltaire. Prpare en 1931 et mise en uvre en 1934, cette classification distin-guait trois groupes diffrents : les villes industrielles, caract-rises par une population active forme plus de 60 % par des ouvriers, les centres commerciaux et administratifs, dont les actifs comprenaient entre 40 % et 60 % d'ouvriers, et les villes non industrielles, qui comptaient moins de 40 % d'ouvriers. Contrairement au discours des dirigeants sur l'urbanisation du pays, Bakou, Kharkov et Sverdlovsk furent classes dans les centres commerciaux et administratifs, et non parmi les villes industrielles. Ce dcalage entre le regard du statisticien et la reprsentation politique d'un pays prol-taire et industriel comme rsultat du succs des deux premiers plans quinquennaux constituera une des charges portes contre Kvitkine en 1937. Son refus d'adapter les cat-gories statistiques la raison politique lui fut rgulirement reproch tout au long des annes 1930.

    23. TsA FSB, dossier n 7978. 24.Ibid.

  • HISTOIRES DE VIE 31

    Deux modes d'expression du stalinisme

    La diffrence de destine entre Popov et Kvitkine claire l'volution des relations entre les statisticiens de la Direc-tion de la statistique et les reprsentants .du pouvoir politique pendant les annes 1930, et, celle, plus gnrale, des formes d'imposition du pouvoir d'Etat stalinien sur son administra-tion. Accus plus tt, dans les annes 1920, Popov, bien que directeur, fut seulement vinc et contraint ensuite jouer un rle de second plan, voire d'arrire-plan la fin de sa carrire. En revanche, Kvitkine, accus la fin des annes 1930, est confront une autre forme de la violence d'tat, celle des grandes purges.

    un poste moins visible et moins expos que celui de directeur, celui-ci a pu chapper, jusqu'en 1937, aux diverses formes d'viction et de rpression mises en uvre depuis le dbut des annes 1920, malgr son pass et son franc-parler, tout en restant fidle une mme conception de la produc-tion des donnes statistiques. Les diverses commissions qui l'ont mis en cause n'ont fond leurs reproches que sur son origine sociale, stigmate qui n'aboutissait pas toujours, avant 1937, rendre un spcialiste coupable. Il n'a pas t pargn pour autant. Sous surveillance, il a figur chaque fois au premier rang des critiques les plus violentes. Entre 1924 et 1937, divers rapports sur le personnel de la Direction de la statistique contiennent des attaques hargneuses contre Kvitkine, dont on stigmatise l'origine sociale: Kvitkine, fils de colonel, noble, se considre bolchevik jusqu'en 1908. l'vidence, Kvitkine est un ennemi. Il est caractristique que cet homme n'ait jamais t, jusqu' aujourd'hui, membre d'un syndicat 25 Ses collgues l'avaient toujours dfendu en raison d'un professionnalisme reconnu par tous. A chaque attaque, son directeur l'avait sauv du licenciement. L'anne 1937 a rompu cet quilibre fragile.

    Ces deux biographies renvoient deux questions : celle de la construction des comportements et stratgies d'action des responsables d'une administration face l'instauration d'un pouvoir politique fort ; celle aussi des formes de raction de

    25. Sur la composition des travailleurs de la TsOuNKhOu , 3 avril 1937, rapport adress Iakovlev par Peters, Grossman et al., puis transmis Molotov, RGASPI, 82/2/531/48-55.

  • 32 LE GRAND MALENTENDU

    celui-ci aux diffrentes expressions d'autonomie ou de rsis-tance de ceux qui taient censs le servir. Popov et Kvitkine agissent en fonction de leur exprience passe et interpr-tent la lumire de celle-ci les dcisions politiques et les contraintes qui les touchent. Toutefois, Popov, acteur plus engag dans !es transformations de l'administration statis-tique et de l'Etat qui suivent la Rvolution, est confront une forme de rpression qui lui suggre une nouvelle grille de lecture, alors que Kvitkine, un autre poste, continue, jusqu'en 1937, agir en fonction de convictions qu'il a forges avant la Rvolution. Ces deux formes de lecture de l'histoire politique en cours sont une consquence de posi-tions distinctes dans l'appareil, mais aussi de formes d'enga-gement diffrentes avant la Rvolution. D'un autre ct, les diverses formes de contraintes imposes par le pouvoir central, et les tergiversations qui les accompagnent dans certains cas, expriment les contradictions qui traversent l'quipe des dirigeants. . .

    Ainsi, en replaant les hommes au cur de la formation d'une administration sovitique, celle de la statistique, la reconstitution des trajectoires d'acteurs de premier plan pendant le~ annes 1920 et 1930 claire l'histoire de la forma-tion de l'Etat en URSS ainsi que celle de la construction d'une forme de savoir au service de son action.

  • 2

    Le pass au service du prsent 1

    L'histoire de la statistique sovitique s'ouvre sur un para-doxe : ,lorsqu'ils dcident de crer l'administration statistique d'un Etat fortement centralis, les dirigeants bolcheviques font appel des hommes forms principalement la statis-tique locale et aux pratiques administratives des institutions dcentralises des zemstva. Qui plus est, comme beaucoup de spcialistes d'autres domaines qui travaillent dans les institutions nouvellement cres, ces hommes et ces femmes sont issus des lites intellectuelles et administratives de l'Empire russe, cet ancien rgime dontles bolcheviks veulent faire disparatre l'empreinte.

    Le premier congrs des statisticiens russes qui se tient aprs la rvolution d'Octobre dbute Moscou le 8 juin 1918. Par sa composition, il se distingue peu des congrs des statisticiens des zemstva de la priode 1890-1916, dont il runit les principaux reprsentants 2 De mme, l'quipe des premiers responsables de la Direction centrale de la statis-tique (T sSOu 3), forme par Popov au mois de juillet, est une manation de la statistique locale, rgionale et urbaine

    1. Ce chapitre s'inspire de l'article : Alain BLUM et Martine MESPOULET, Le pass au service du prsent. L'administration statistique de l'tat sovitique entre 1918 et 1930 ,., Cahiers du monde russe, n 44, 2003, paratre. On y trouvera plusieurs tableaux non repris dans ce chapitre. Des tableaux dtaills peuvent tre consults aussi sur le site associ cet ouvrage, http://www-census.ined.fr/histarus.

    2. RGAE, 1562/1/31/128-129. 3. TsSOu : Tsentralnoe Statistitcheskoe Oupravlenie. Pour dsigner l'administra-

    tion statistique par la suite, nous utiliserons soit l'appellation Direction de la statis-tique, soit le sigle russe TsSOu.

  • 34 LE GRAND MALENTENDU

    (tableau en annexe). Les membres de cette quipe qualifie et exprimente ont dj eu des responsabilits leves avant la Rvolution. Leur origine ne correspoI1d gure au soubasse-ment social revendiqu par le nouvel Etat proltarien. Issus de la noblesse, de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, ils sont souvent passs par les meilleurs tablissements d'enseignement suprieur de l'Empire russe, quand ils n'ont pas fait un sjour dans une universit trangre prestigieuse. Comme les membres d'autres lites 4, ils n'en adhrent pas m9ins, des degrs divers, au projet de transformation de l'Etat et de la socit affich par le nouveau rgime. Beau-coup d'entre eux ont lutt contre l'autocratie tsariste et subi les alas des arrestations politiques partir des annes 1880. Dans le groupe des onze chefs de dpartement sollicits ds juin 1918, six avaient d interrompre leurs tudes la suite d'une arrestation, suivie de la prison ou de l'exil.

    Ils sont l'image des anciens statisticiens des zemstva. L'exprience commune de l'exil politique intrieur a renforc la proximit lie leur engagement politique et dtermin leurs carrires professionnelles. Ds le dbut des annes 1880, en effet, un vaste rseau de solidarits et d'amitis se cre entre statisticiens pour aider ceux qui sont brutalement privs du droit de rsidence Moscou ou Saint-Ptersbourg, la suite d'une arrestation, trouver un emploi dans une ville de province. Les administrations des zemstva furent des institutions particulirement accueillantes pour ces exils politiques, notamment dans leurs bureaux de statis-tique nouvellement crs 5 Les statisticiens circulent d'un bureau l'autre au rythme des condamnations qui conti-nuent frapper, mme en province, les plus engags dans l'action militante. Cette forte mobilit est lie galement

    4. Nikolai KREMENTSOV, Stalinist Science, Princeton University Press, Princeton, 1997; Kendall E. BAILES, Technology and Society under Lenin and Stalin. Origins of the Soviet Technicall ntelligentsia, 1917-1941, op. cit. ; Sabine DULLIN, Des hommes d'influences: les ambassadeurs de Staline en Europe, 1930-1939, Payot, Paris, 2001; Peter HOLQUIST, La socit contre l'tat, la socit conduisant l'tat : la socit cultive et le pouvoir d'tat en Russie, 1914-1921., Le Mouvement social, n 196, 2001, p. 21-40.

    5. Martine MESPOULET, Statistique et rvolution en Russie. Un compromis impos-sible (1880-1930), op. cit. On pourra se reporter cet ouvrage pour trouver des lments plus dtailfs sur le5 diffrents points abords dans ce chapitre. au sujet du dveloppement de la statistique des zemstva entre les annes 1880 et 1910 et des transformations institutionnelles de la production statistique pendant la Premire Guerre mondiale.

  • LE PASS AU SERVICE DU PRSENT 35

    une formation professionnelle par la pratique qui emprun-tait bien des formes au compagnonnage. Les bureaux des rgions o l'envoi en exil tait le plus couramment pratiqu devinrent ainsi des lieux privilgis de rencontre, les nuds d'un rseau d'interconnaissance constitu l'chelle du vaste territoire de la Russie l'ouest de l'Oural.

    Continuit des hommes

    En 1918, Popov puise largement dans ce rseau pour composer l'ossature de la nouvelle Direction de la statis-tique. Son propre trajet d'exil lui a fait croiser, un moment ou un autre, tous ceux qui, venant de province, vont prendre la tte d'un dpartement de celle-ci 6 Autre creuset de forma-tion du groupe, leurs diffrents congrs professionnels ont progressivement structur le monde des statisticiens des zemstva partir des annes 1880.

    Cette communaut de parcours, de gnration et de pratiques professionnelles rend d'autant plus homogne la premire quipe dirigente de la Direction de la statistique, homognit renforce par l'engagement politique de ces statisticiens. Ceux-ci sont porteurs d'un projet politique qui met la statistique au servie~ de la construction d'un tat moderne, c'est--dire d'un Etat rationnel dont l'action doit tre claire par une dmarche scientifique de connaissance.

    L~ur croyance dans la rationalit et la puissance d'action de l'Etat est alors partage par la plupart des anciennes lites cultives et Jform'!-trices russes 7 La conception bolche-vique d'un Etat savant leur semble correspondre un tel projet. De l natront nombre de malentendus avec leurs diri-geants politiques. Gouverner avec les chiffres n'avait pas le mme sens pour les uns et les autres.

    Le cas de V. G. Mikhalovski (1871-1926) claire la conception de la statistique partage par les premiers respon-sables de la TsSOu. Aprs des tudes de sciences naturelles interrompues par l'exil politique intrieur, ce statisticien

    6. Tableau sur http://www-census.ined.fr/histarus. 7. Peter HOLQUIST, La socit contre l'tat, la socit conduisant l'tat : la

    socit cultive et le pouvoir d'tat en Russie, 1914-1921 ,art. cit.

  • 36 LE GRAND MALENTENDU

    avait acquis une exprience trs large de la statistique locale, d'abord dans les zemstva puis, partir de 1897, dans le bureau de statistique de la ville de Moscou. L, il perfec-tionne sa pratique des enqutes et des recensements dmo-graphiques. Il dirige notamment celui de la ville de Moscou en 1912, conu sur le modle des recensements europens prns par les congrs internationaux de statistique. Dans son hommage V. N. Grigoriev, paru en 1925, il caractrise l'esprit de la statistique qui animait les membres de son quipe:

    Au contraire de l'cole ptersbourgeoise de Iou. E. Janson, qui se tenait intentionnellement l'cart des questions touchant la vie municipale et s'efforait de se confiner dans les cadres troits de la science acadmique, l'cole de Moscou se caract-rise prcisment par son aspiration runir intrt scientifique et soif de connaissance abstraite tout en tant au service des besoins de la masse de la population 8 ,.

    Sensible l'ide d'une statistique au service de la socit et du changement social, Mikhalovski tait le digne hritier de Grigoriev, qui il succda en 191 t la tte du bureau de Moscou. A son contact, il dveloppa une conception de la production des donnes statistiques au service du peuple et du progrs social, bien plus que du pouvoir. L'indpen-dance du scientifique vis--vis du politique devait garantir cette relation entre statistique et action sociale. Cette atti-tude explique l'attachement de Mikhalovski une forma-tion au travail statistique par la pratique, dont il sera l'un des plus ardents dfenseurs son poste de chef de dpartement de dmographie de la TsSOu.

    Entre l't 1918 et la fin de l'anne 1920, le nombre de dpartements de la TsSOu passe de dix vingt-six 9, et le nombre de personnes affectes directement au travail statis-tique, Moscou et dans les rgions, 3 000 10 La structure ne se modifiera gure jusqu' la fin de l'anne 1925.

    8. V. G. MIKHALOVSKI, VasiliNikolaevitch Grigoriev (Ncrologie),., Vestnik statistiki, n 4-6, 1925.

    9. RGAE, 1562/1/27 /40; RGAE, 1562/1/211/11-12ob. 10. G. S. POLLIAK, Les forces statistiques de la Rpublique,., Vestnik statistiki,

    n 9-12, 1920, p. 121-132.

  • LE PASS AU SERVICE DU PRSENT 37

    Jusqu' janvier 1921, l'largissement de l'quipe de dpart s'effectue au rythme de la cration de nouveaux dparte-ments centraux sans modifier ses caractristiques. Le dcs de A. R. Brilling et le dpart de V. V. Stepanov sont compenss par des hommes de mme profil, N. la. Vorobev et O. A. Kvitkine. Parmi les vingt-sept responsables en poste en janvier 1921, quatorze sont des statisticiens issus de bureaux de zemstva et trois viennent de bureaux de villes. On peut noter toutefois une diversification des provenances parmi les nouveaux arrivs. Sept des dix-huit nouveaux chefs de dpartement ont travaill dans des bureaux de statistique d'autres administrations. Fait nouveau, deux hommes viennent directement de l'enseignement suprieur : M. N. Gernet, professeur l'universit de Moscou, et N. S. Tchetverikov, ancien tudiant d'A. A. Tchouprov l'Institut polytechnique de Petrograd.

    Le recrutement de ces nouveaux venus marque l'arrive d'une nouvelle gnration de statisticiens : plusieurs d'entre eux sont ns dans la dcennie 1880, et non plus dans les

    ~nnes 1860 et 1870 comme leurs ans de l'quipe de dpart. A l'exception d'un seul, ils sont issus galement d'un autre monde administratif ou institutionnel que celui des zemstva. Recruts pour diriger de nouvelles branches de la statistique qui exigent de nouvelles comptences, comme la statistique du travail ou la balance de l'conomie nationale, ils tmoi-gnent des premires transformations de la TsSOu. Ces recru-tements ne sont cependant pas en rupture avec les prcdents.

    Cela demeure vrai jusqu'en 1926. Popov et Pachkovski restent respectivement directeur et directeur adjoint jusqu' la fin de l'anne 1925 11 Dix-neuf des vingt-sept chefs de dpartement prsents en avril 1924 taient dj leur poste en janvier 1921, et quinze venaient de bureaux de zemstvo ou de ville. Aprs le limogeage de Popov en janvier 1926, le directeur et le premier directeur adjoint ne seront plus issus des zemstva, mais le profil d'ensemble des chefs de dparte-ment ne sera.pas encore modifi 12 Ainsi, jusqu'en 1926, l'image d'une volution progressive de la composition des statisticiens-administrateurs autour d'une quipe stable

    11. RGAE, 1562/30/3. 12. RGAE, 1562/30/11.

  • 38 LE GRAND MALENTENDU

    domine. L'administration statistique se met en place sur la base d'un projet conduit par une gnration de statisticiens ayant fait leurs premires armes avant la Rvolution.

    Moderniser l'tat Les chefs de dpartement nomms en juillet 1918 sont

    porteurs d'un projet labor avant la Rvolution, mais inachev. En effet, si les enqutes qu'ils ont effectues dans les bureaux des zemstva taient destines un usage local, ils ont toujours eu nanmoins la volont d'homogniser leurs programmes d'enqutes, de comparer les rsultats l'chelle nationale et de mener une analyse d'ensemble de l'conomie et de la socit russes. Leur projet scientifique et leur pratique de statisticien ont toujours t inscrits dans un questionnement plus large tourn vers la production de connaissances au service du changement conomique, social et politique 13 L'engagement de la Russie dans la Premire Guerre mondiale a fourni la communaut des statisticiens des zemstva l'occasion de parachever ce projet en organi-sant en 1916 le premier recensement gnral agricole russe. De rgionale, la statistique des z,emstva acquit ainsi un statut national, dfaut d'tre dj d'Etat.

    Les premiers changements institutionnels ont eu lieu, en effet, pendant la priode de la guerre. En particulier, le recen-sement agricole, bien que command par le ministre de l' Agriculture, a t confi un organe charg de coordonner les oprations ralises par les diffrents bureaux des zemstva. Les statisticiens constituent alors un bureau central du recensement, dirig par~ 1. Popov, qui va jouer de fait le rle d'un organe central d'Etat face un Comit central de la statistique tsariste sans hommes et sans moyens, et qui donnera naissance aprs la Rvolution au bureau de la statis-tique du conseil suprme de !'conomie nationale 14 Celui-ci

    13. Le projet d'homognisation des programmes et des formulaires d'enqutes a t affirm ds la premire confrence es statisticiens des zemstva en 1887. Il fut repris et prcis par la suite lors de chaque congrs. Des formulaires d'enqute stan-dardiss furent discuts, labors et utiliss dans diffrentes provinces, des rsultats d'enqutes effectues dans diffrentes rgions confronts.

    14. Martine MESPOULET, Statistique et rvolution en Russie. Un compromis impossible (1880-1930), op. cit.

  • LE PASS AU SERVICE DU PRSENT 39

    fournira ensuite le premier noyau de dirigeants de la TsSOu. Cre le 25 juillet 1918, la Direction centrale de la statistique de l'tat bolchevique ne fut donc pas organise sur les bases de l'ancien Comit central de la statistique 15 Les statisticiens l'org_anisrent sur le modle des administrations statistiques des Etats europens de la fin du XIX sicle et la structurrent autour d'une srie de dpartements rappelant les grandes divisions de la statistique de cette poque. Au dbut des annes 1920, la TsSOu reflte encore le monde de la priode tsariste et des administrations statistiques europennes constitues partir des annes 1860.

    La science au service de l'tat Les textes de fondation de la TsSOu sont fidles l'esprit

    des discussions et des rsolutions des congrs internatio-naux de statistique du x1x sicle. Comme l'administration statistique de l'Etat tsariste, celle de l'tat bolchevique est rsolument inscrite dans l'internationalisme statistique de l'poque, dont elle adopte le projet scientifique et les prin-cipes organisationnels. Seul pn organe central peut crer une statistique unifie dans un Etat dclare Popov devant le congrs des statisticiens de juin 1918 16

    La centralisation devait augmenter l'efficacit du travail. Un tel choix, toutefois, n'tait pas dpourvu d'ambigut. En effet, pour de nombreux anciens statisticiens des zemstva, centralisation signifiait harmonisation des travaux dans le respect d'une certaine autonomie de dcision des bureaux rgionaux, crs en septembre 1918. En revanche, dans l'esprit des bolcheviks, une administration centrale devait tre le seul centre de dcision, d'organisation et de contrle.

    Pour sa part, Popov, comme d'autres statisticiens, tait plus proche des positions bolcheviques. Il se rattachait une tradition russe, dont le statisticien Iou. E. lanson fut le plus minent reprsentant au xix sicle : une statistique centra-lise tait indispensable pour un fonctionnement

    15. Dcret du Conseil des commissaires du peuple sur la statistique nationale ,., Recueil des lois et dcrets du gouvernement ouvrier et paysan, n 55, 31 juillet 1918, article 611. Nous nommerons dsormais cette source Recueil des lois.

    16. Pavel 1. POPOV, L'organisation de la statistique d'tat,., Document de trafJail du congrs des statisticiens russes, 8-16juin1918, p. 3-5, RGAE, 1562/1/28.

  • 40 LE GRAND MALENTENDU

    administratif efficace, mais aussi pour des raisons scienti-fiques. Seule la centralisation de la production des donnes pouvait garantir la fiabilit et l'exhaustivit de l'information collecte. La centralisation administrative n'tait pas seule-ment verticale, elle devait tre galement horizontale et unifier l'ensemble des pratiques statistiques, souvent disperses, jusque-l, dans diffrents services de ministres. La rationalit scientifique rencontrait ici l'efficacit politique.

    Toutefois, la raison scientifique ne pouvait pas se laisser commander par la raison politique. Elle devait, au contraire, clairer la prise de dcision politique. Ce principe d'indpen-dance fut inscrit dans le texte de rglementation de la statis-tique d'tat. La Direction centrale de la statistique devait tre indpendante de tout ministre et de toute instance f oli-tique. Elle fut donc rattache directement au Consei des commissaires du peuple 17 Son directeur devait tre nomm par celui-ci et avait rang de commissaire du peuple avec voix consultative. Le fait de ne pas disposer de voix dlibrative le plaait, de toute vidence, dans une position la fois proche et distante du pouvoir politique.

    La coexistence d'instances de discussion scientifique et d'autres fonction plus spcifiquement administrative carac-trisa aussi la nouvelle Direction. Le collge, instance de direction et de gestion administrative, runissait le directeur, le directeur adjoint et les chefs des principaux dpartements. Lieu de dcision, il coordonnait l'ensemble de l'activit de la TsSOu. Dans la ligne des commissions centrales de statis-tique qui coordonnaient les travaux des services statistiques des diffrents ministres des Etats europens au XIX" sicle 18, le Conseil de la statistique, de son ct, devait jouer le rle de superviseur scientifique de l'ensemble de la production statistique de l'tat. Compos de reprsentants des statisti-ciens de diffrentes institutions, il avait vocation consultative et devait examiner et approuver les programmes d'enqutes de la TsSOu et des diffrentes administrations d'tat.

    17. Ibid., p. 4. 18. A ce sujet, voir notamment Jacques et Michel DuPAQUIER, Histoire de u

    dmographie, Perrin, Paris, 1985 ; Alain DESROSitRES, La Politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, op. cit.

  • LE PASS AU SERVICE DU PRSENT 41

    Comme avant 1917, les congrs et confrences statis-tiques demeuraient des espaces privilgis de dbat au sein de la communaut des statisticiens. Aucun vnement statis-tique majeur, tel un recensement, ne pouvait tre organis sans la runion pralable d'un congrs ou d'une confrence.

    L'indpendance institutionnelle de l'administration statis-tique caractrisa aussi la cration des bureaux statistiques de province de la TsSOu. Nanmoins, bien qu'hritiers de la statistique rgionale des zemstva, ceux-ci sont dsormais subordonns une administration centrale, et non plus une administration territoriale. Un rseau de bureaux ruraux est organis dans chaque province _pour unifier et coordonner les travaux statistiques des diffrentes administrations l'chelle de chaque district administratif. Le schma bolche-vique de la double subordination administrative s'imposait aussi l'administration statistique : en dehors du Parti, le contrle politique tait assur chaque chelon territorial par le comit excutif du soviet des dputs local 19

    Clivage entre deux gnrations

    L'ensemble du personnel, responsables, statistici~ns, chif-: freurs et emplots administratifs, n'a pas t recrut de la mme manire 0 Les personnes embauches entre 1918 et 1924 appartiennent deux gnrations, l'une ne avant 1880, l'autre dans les annes 1880. Les responsables de dpartement, statisticiens confirms, sont issus de la premire (plus de la moiti sont ns avant 1890, dont plus d'un tiers avant 1880), les autres, moins qualifis, de la seconde (plus de la moiti sont ns aprs 1890 21).

    19. Pour plus de prcisions ce sujet, voir Martine MESPOULET, Statistique et Tvolution en Russie. Un compromis impossible (1880-1930), op. cit., chapitres V et VI.

    20. Les rsultats qui suivent, dans ce chapitre, ont t obtenus grce au dpouille-ment d'environ mille dossiers professionnels de travailleurs de la Direction centrale de la statistique, entrs entre 1918 et 1939. Cette exploitation a t effectue par sondage, un taux proche de 10 %, parmi l'ensemble des dossiers conservs au RGAE. Ce dpouillement a t ralis de manire anonyme. La description prcise de ce travail est fournie en annexe de ce livre ainsi que sur le site attach ce livre : http://www-census.ined.fr/histarus. Le fichier des donnes y est aussi, ainsi que des tableaux et figures.

    21. Alain BLUM et Martine MESPOULET, Le pass au service du prsent. L'admi-nistration statistique de l'tat sovitique entre 1918 et 1930 ,., art. cit.

  • 42 LE GRAND MALENTENDU

    Cette distance entre les gnrations fonde un clivage entre ceux qui savent et dirigent, qui avaient plus de quarante ans en 1917, et ceux qui sont sous leurs ordres, soldats de l' Arme rouge ou jeunes urbains non qualifis dont l'instruc-tion a t interrompue par la Premire Guerre mondiale et la Rvolution. Plus le niveau d'instruction et de qualifica-tion professionnelle acquise est lev, plus le degr de responsabilit l'est galement. Prs de quatre responsables sur cinq, recruts entre 1918 et 1919, ont un niveau d'instruc-tion suprieur, alors que moins de la moiti de l'ensemble du personnel est dans ce cas. Un employ sur dix n'a reu aucune instruction scolaire ou seulement une instruction primaire. L'apparent assouplissement des critres de recrute-ment des responsables entrs entre 1920 et 1925 exprime plus les effets lis aux consquences de la Premire Guerre mondiale sur les parcours des individus qu'une transforma-tion des modalits de slection l'entre. Cette coupure entre deux gnrations recouvre une combinaison de diff-rents lments : parcours d'instruction, origine sociale, niveau de responsabilit, comptence acquise et position hirarchique.

    Les dossiers professionnels consults livrent peu d'lments sur cette division sociale au sein de l'administra-tion statistique. La question sur l'origine et la position sociales, en particulier, ne donne pas d'information prcise : la mention de la position dans l'emploi amne classer le statisticien comme employ , catgorie trs htrogne utilise le plus couramment cette poque et qui masquait la diversit sociale relle 22 Par ailleurs, l'effet stigmatisant, au niveau social et politique, de l'usage de la catgorisation sociale des individus dans les dossiers administratifs incitait les personnes omettre volontairement de dclarer certaines informations sur leur pass professionnel et leur origine sociale. Cette information est plus frquente partir du milieu des annes 1920 sans qu'on puisse pour autant juger de son degr de pertinence. Alors qu'un peu plus de 10 % des dossiers comportent cette indication entre 1918 et 1919, un

    22. Daniel RLOVSKY, The Hidden Class : White-Collar Workers in the Soviet 1920s ,in Lewis H. SIEGELBAUM et Ronald G. SUNY (eds), Making Workers Soviet. Power, Class and Identity, Cornell University Press, Ithaca-Londres, 1994, p. 220-252.

  • LE PASS AU SERVICE DU PRSENT 43

    tiers la fournissent entre 1920 et 1925 et prs de 40 % entre 1926 et 1929.

    Toutefois, dfaut d'une information prcise sur l'origine du personnel recrut au dbut des annes 1920, les langues parles par ses membres peuvent constituer un bon indica-teur indirect de l'origine sociale et du niveau de formation des individus exprimant un ensemble de dterminants sociaux et culturels. Ainsi, le franais, langue de la noblesse de l'ancien rgime et des couches cultives, est pratiqu autant que l'allemand par un membre du personnel sur cinq. Cette proportion leve tmoigne des origines sociales privi-lgies du personnel. Cette proportion est nettement plus leve pour les responsables puisque 40 % d'entre eux parlent franais ou lisent cette langue et 51 % connaissent l'allemand. L'usage de ces deux langues est d'autant moins anodin qu'il donne accs la littrature trangre en statis-tique la plus riche cette poque, et tend ainsi accentuer le clivage entre les responsables et le personnel plus jeune. Les premiers, beaucoup plus marqus par une culture franaise et allemande, forment de fait une lite au sein de l'ensemble du personnel. Plusieurs ont fait un sjour d'tudes Paris ou Berlin.

    Clivage entre les sexes

    La division sexuelle du travail constituait un autre clivage au sein du personnel. Majoritaires en nombre, puisqu'elles constituent les deux tiers du personnel recrut entre 1918 et 1925, les femmes sont peu prsentes dans les postes de responsabilit. En effet, elles forment moins d'un tiers des responsables au sens large, chefs de dpartement et adjoints et, dans ce cas, sont adjointes le plus souvent ou cantonnes dans les dpartements administratifs. En revanche, elles sont trs nombreuses dans les travaux techniques peu qualifis, de chiffreuses en particulier. La division sexuelle du travail recoupe la division sociale entre gnrations : les respon-sables sont des hommes essentiellement, les chiffreurs et autres formes de main-d' uvre peu qualifie sont principa-lement des femmes. Ainsi, prs de sept femmes sur dix sont affectes des postes non qualifis, alors que seulement

  • 44 LE GRAND MALENTENDU

    quatre hommes sur dix sont dans ce cas. Prs de neuf emplois non qualifis sur dix sont occups par des femmes.

    Les nombreux recrutements des premires annes ont ouvert l'administration statistique aux femmes, mais la plupart d'entre elles y sont entres par la petite porte. Pendant la guerre civile, leur embauche a t favorise par les difficults de la priode : beaucoup d'hommes ayant une comptence en statistique taient partis en exil ou avaient t enrls dans les rangs de l' Arme rouge. diffrentes reprises en 1919 et 1920, Popov et les directeurs des bureaux rgionaux de la TsSOu se sont adresss aux autorits poli-tiques pour demander que des statisticiens soient librs de manire urgente de leurs obligations militaires. Le recours plus important la main-d'uvre fminine au cours de ces annes