Daudet Alphonse - Tartarin de Tarascon

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    ALPHONSE DAUDET

    TARTARIN DETARASCON

  • ALPHONSE DAUDET

    TARTARIN DETARASCON

    1872

    Un texte du domaine public.Une dition libre.

    ISBN978-2-8247-0093-9

    BIBEBOOKwww.bibebook.com

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  • A Gonzague Privat.

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  • Premire partie

    Tarascon

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  • CHAPITRE I

    Le jardin du baobab

    M Tartarin de Tarascon est reste dans mavie comme une date inoubliable ; il y a douze ou quinze ansde cela, mais je men souviens mieux que dhier. LintrpideTartarin habitait alors, lentre de la ville, la troisime maison gauchesur le chemin dAvignon. Jolie petite villa tarasconnaise avec jardin de-vant, balcon derrire, des murs trs blancs, des persiennes vertes, et surle pas de la porte une niche de petits Savoyards jouant la marelle oudormant au bon soleil, la tte sur leurs botes cirage.

    Du dehors, la maison navait lair de rien.Jamais on ne se serait cru devant la demeure dun hros. Mais quand

    on entrait, coquin de sort !. . .De la cave au grenier, tout le btiment avait lair hroque, mme le

    jardin !. . . le jardin de Tartarin, il ny en avait pas deux comme celui-l en Eu-

    rope. Pas un arbre du pays, pas une eur de France ; rien que des plantes

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  • Tartarin de Tarascon Chapitre I

    exotiques, des gommiers, des calebassiers, des cotonniers, des cocotiers,des manguiers, des bananiers, des palmiers, un baobab, des nopals, descactus, des guiers de Barbarie, se croire en pleine Afrique centrale, dix mille lieues de Tarascon. Tout cela, bien entendu, ntait pas de gran-deur naturelle ; ainsi les cocotiers ntaient gure plus gros que des bet-teraves, et le baobab (arbre gant, arbos gigantea) tenait laise dans unpot de rsda ; mais cest gal ! pour Tarascon, ctait dj bien joli, et lespersonnes de la ville, admises le dimanche lhonneur de contempler lebaobab de Tartarin, sen retournaient pleines dadmiration.

    Pensez quelle motion je dus prouver ce jour-l en traversant ce jar-din mirique !. . . Ce fut bien autre chose quand on mintroduisit dans lecabinet du hros.

    Ce cabinet, une des curiosits de la ville, tait au fond du jardin, ou-vrant de plain-pied sur le baobab par une porte vitre.

    Imaginez-vous une grande salle tapisse de fusils et de sabres, depuisen haut jusquen bas ; toutes les armes de tous les pays du monde : ca-rabines, ries, tromblons, couteaux corses, couteaux catalans, couteauxrevolvers, couteaux poignards, kriss malais, ches carabes, ches desilex, coups-de-poing, casse-tte, massues hoentotes, lassos mexicains,est-ce que je sais !

    Par l-dessus, un grand soleil froce qui faisait luire lacier des glaiveset les crosses des armes feu, comme pour vous donner encore plus lachair de poule. . . Ce qui rassurait un peu pourtant, ctait le bon air dordreet de propret qui rgnait sur toute cee yataganerie. Tout y tait rang,soign, bross, tiquet comme dans une pharmacie ; de loin en loin, unpetit criteau bonhomme sur lequel on lisait :

    Flches empoisonnes, ne touchez pas !Ou :Armes charges, mez-vous !Sans ces criteaux, jamais je naurais os entrer.Aumilieu du cabinet, il y avait un guridon. Sur le guridon, un acon

    de rhum, une blague turque, les Voyages du capitaine Cook, les romans deCooper, de Gustave Aimard, des rcits de chasse, chasse lours, chasseau faucon, chasse llphant, etc. . . Enn, devant le guridon, un hommetait assis, de quarante quarante-cinq ans, petit, gros, trapu, rougeaud,

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  • Tartarin de Tarascon Chapitre I

    en bras de chemise, avec des caleons de anelle, une forte barbe courteet des yeux amboyants ; dune main il tenait un livre, de lautre il bran-dissait une norme pipe couvercle de fer, et, tout en lisant je ne saisquel formidable rcit de chasseurs de chevelures, il faisait, en avanant salvre infrieure, une moue terrible, qui donnait sa brave gure de petitrentier tarasconnais ce mme caractre de frocit bonasse qui rgnaitdans toute la maison.

    Cet homme, ctait Tartarin, Tartarin de Tarascon, lintrpide, legrand, lincomparable Tartarin de Tarascon.

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  • CHAPITRE II

    Coup dil gnral jet sur labonne ville de Tarascon ; leschasseurs de casquettes.

    A je vous parle, Tartarin de Tarascon ntait pas en-core le Tartarin quil est aujourdhui, le grand Tartarin de Ta-rascon, si populaire dans tout le Midi de la France. Pourtant mme cee poque ctait dj le roi de Tarascon.

    Disons do lui venait cee royaut.Vous saurez dabord que l-bas tout le monde est chasseur, depuis le

    plus grand jusquau plus petit. La chasse est la passion des Tarasconnais,et cela depuis les temps mythologiques o la Tarasque faisait les centcoups dans les marais de la ville et o les Tarasconnais dalors organi-saient des baues contre elle. Il y a beau jour, comme vous voyez.

    Donc, tous les dimanches matin, Tarascon prend les armes et sort de

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  • Tartarin de Tarascon Chapitre II

    ses murs, le sac au dos, le fusil lpaule, avec un tremblement de chiens,de furets, de trompes, de cors de chasse. Cest superbe voir. . . Par mal-heur, le gibier manque, il manque absolument.

    Si btes que soient les btes, vous pensez bien qu la longue elles ontni par se mer.

    cinq lieues autour de Tarascon, les terriers sont vides, les nids aban-donns. Pas un merle, pas une caille, pas le moindre lapereau, pas le pluspetit cul-blanc.

    Elles sont cependant bien tentantes ces jolies collinees tarascon-naises, toutes parfumes de myrte, de lavande, de romarin ; et ces beauxraisins muscats gons de sucre, qui schelonnent au bord du Rhne,sont diablement apptissants aussi. . . Oui, mais il y a Tarascon derrire,et, dans le petit monde du poil et de la plume, Tarascon est trs mal not.Les oiseaux de passage eux-mmes lont marqu dune grande croix surleurs feuilles de route, et quand les canards sauvages, descendant versla Camargue en longs triangles, aperoivent de loin les clochers de laville, celui qui est en tte se met crier bien fort : Voil Tarascon !. . .voil Tarascon ! et toute la bande fait un crochet.

    Bref, en fait de gibier, il ne reste plus dans le pays quun vieux coquinde livre, chapp comme par miracle aux septembrisades tarasconnaiseset qui sentte vivre l ! Tarascon, ce livre est trs connu. On lui donn un nom. Il sappelle le Rapide. On sait quil a son gte dans la terrede M. Bompard, ce qui, par parenthse, a doubl et mme tripl le prixde cee terre, mais on na pas encore pu laeindre.

    lheure quil est mme, il ny a plus que deux ou trois enrags quisacharnent aprs lui.

    Les autres en ont fait leur deuil, et le Rapide est pass depuis long-temps ltat de superstition locale, bien que le Tarasconnais soit trspeu superstitieux de sa nature et quil mange des hirondelles en salmis,quand il en trouve.

    Ah ! me direz-vous, puisque le gibier est si rare Tarascon, quest-ce que les chasseurs tarasconnais font donc tous les dimanches ?

    Ce quils font ?Eh mon Dieu ! ils sen vont en pleine campagne, deux ou trois lieues

    de la ville. Ils se runissent par petits groupes de cinq ou six, sallongent

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  • Tartarin de Tarascon Chapitre II

    tranquillement lombre dun puits, dun vieux mur, dun olivier, tirentde leurs carniers un bon morceau de buf en daube, des oignons crus,un saucissot, quelques anchois, et commencent un djeuner interminable,arros dun de ces jolis vins du Rhne qui font rire et qui font chanter.

    Aprs quoi, quand on est bien lest, on se lve, on sie les chiens,on arme les fusils, et on se met en chasse. Cest--dire que chacun de cesmessieurs prend sa casquee, la jee en lair de toutes ses forces, et la tireau vol avec du 5, du 6 ou du 2, selon les conventions.

    Celui qui met le plus souvent dans sa casquee est proclam roi de lachasse, et rentre le soir en triomphateur Tarascon, la casquee cribleau bout du fusil, au milieu des aboiements et des fanfares.

    Inutile de vous dire quil se fait dans la ville un grand commerce decasquees de chasse. Il y a mme des chapeliers qui vendent des cas-quees troues et dchires davance lusage des maladroits ; mais onne connat gure que Bzuquet, le pharmacien, qui leur en achte. Cestdshonorant !

    Comme chasseur de casquees, Tartarin de Tarascon navait pas sonpareil. Tous les dimanches