Destruction Massive - Jean Ziegler

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Text of Destruction Massive - Jean Ziegler

  • Ce livre est ddi la mmoire de Facundo Cabral, assassin Ciudad de GuatemalaMichel Riquet, s. j.Didar Fawzy RossanoSebastio HoyosIsabelle VichniacChico Mendes, assassin Xapuri, BrsilEdmond KaiserResfel Pino Alvarez

  • Du mme auteur

    La Contre-Rvolution en AfriquePayot, 1963 (puis)

    Sociologie de la nouvelle Afrique

    Gallimard, Ides , 1964 (puis)

    Sociologie et ContestationEssai sur la socit mythiqueGallimard, Ides , 1969

    Le Pouvoir africain

    Seuil, Esprit , 1971et Points Essais , n 101, 1979

    Les Vivants et la Mort

    Essai de sociologieSeuil, Esprit , 1975

    et Points Essais , n 90, 1978 et 2008

    Une Suisse au-dessus de tout soupon(en collaboration avec Dlia Castelnuovo-Frigessi

    Heinz Hollenstein, Rudolph H. Strahm)Seuil, Combats , 1976

    et Points Actuels , n A16, 1977

    Main basse sur lAfriqueSeuil, Combats , 1978

    et Points Actuels , n A36, 1980

    Retournez les fusils !Manuel de sociologie dopposition

    Seuil, LHistoire immdiate , 1980et Points Politique , n Po110, 1981

    Les Rebelles : contre lordre du monde

    Mouvements arms de libration nationale du tiers-mondeSeuil, LHistoire immdiate , 1983

    et Points Politique , n Po126, 1985

    Vive le pouvoir ! ou les Dlices de la raison dtatSeuil, 1985

    La Victoire des vaincus

    Oppression et rsistance culturelleSeuil, LHistoire immdiate , 1988et Points Actuels , n A107, 1991

    La Suisse lave plus blanc

    Seuil, 1990

    Le Bonheur dtre suisseSeuil et Fayard, 1993

    et Points Actuels , n A152, 1994

    Il sagit de ne pas se rendre(en collaboration avec Rgis Debray)

    Arla, 1994

    LOr du Maniema, romanSeuil, 1996

    et nouvelle dition revue et augmente Points , n P2704, 2011

  • La Suisse, lOr et les Morts

    Seuil, 1997et Points Histoire n 405, 2008

    Les Seigneurs du crime

    Les nouvelles mafias contre la dmocratie(en collaboration avec Uwe Mhlhoff)Seuil, LHistoire immdiate , 1998

    et Points Essais , n 559, 2006

    La Faim dans le monde explique mon filsSeuil, 1999 et 2011

    Les Nouveaux Matres du monde

    et ceux qui leur rsistentFayard, 2002

    et Points , n 1133, 2003

    LEmpire de la honteFayard, 2005

    et Le Livre de Poche , n 30907, 2007

    La Haine de lOccidentAlbin Michel, 2008

    et Le Livre de Poche , n 31663, 2010

  • ISBN : 978-2-02-106114-7

    ditions du Seuil, octobre 2011

    www.seuil.comCe document numrique a t ralis par Nord Compo

  • Lhomme qui veut demeurer fidle la justice doit se faire incessammentinfidle aux injustices inpuisablement triomphantes.

    Charles Pguy

  • Table des matires

    Couverture

    Collection

    Copyright

    Table des matires

    Avant-propos

    Premire partie - Le massacre

    1 - Gographie de la faim

    2 - La faim invisible

    3 - Les crises prolonges

    Postscriptum 1 : Le ghetto de Gaza

    Postscriptum 2 : Les rfugis de la faim de la Core du Nord

    4 - Les enfants de Crates

    5 - Dieu nest pas un paysan

    6 - Personne na faim en Suisse

    7 - La tragdie du noma

    Deuxime partie - Le rveil des consciences

    1 - La faim comme fatalit - Malthus et la slection naturelle

    2 - Josu de Castro, premire poque

    3 - Le plan Faim dAdolf Hitler

    4 - Une lumire dans la nuit : les Nations unies

    5 - Josu de Castro, deuxime poque - Un bien encombrant cercueil

    Troisime partie - Les ennemis du droit lalimentation

    1 - Les croiss du nolibralisme

  • 2 - Les cavaliers de lApocalypse

    3 - Quand le libre-change tue

    4 - Savonarole au bord du Lman

    Quatrime partie - La ruine du PAM et limpuissance de la FAO

    1 - Leffroi dun milliardaire

    2 - La grande victoire des prdateurs

    3 - La nouvelle slection

    4 - Jalil Jilani et ses enfants

    5 - La dfaite de Diouf

    Postscriptum : Le meurtre des enfants irakiens

    cinquime partie - Les vautours de l or vert

    1 - Le mensonge

    2 - Lobsession de Barack Obama

    3 - La maldiction de la canne sucre

    Postscriptum : Lenfer de Gujarat

    4 - Recolonisation

    Sixime partie - Les spculateurs

    1 - Les requins tigres

    2 - Genve, capitale mondiale des spculateurs agroalimentaires

    3 - Vol des terres, rsistance des damns

    4 - La complicit des tats occidentaux

    LEsprance

    Remerciements

  • Avant-propos

    Je me souviens dune aube claire de la saison sche dans le petit village de Saga, une centainede kilomtres au sud de Niamey, au Niger. Toute la rgion est en dtresse. Plusieurs facteurs yconjuguent leurs effets : une chaleur jamais atteinte de mmoire danciens, avec des pics 47,5 degrs lombre, une scheresse de deux ans, une mauvaise rcolte de mil lors du prcdenthivernage, lpuisement des fourrages, une priode de soudure1 de plus de quatre mois et mme uneattaque de criquets. Les murs des cases en banco2, les toits de paille, le sol sont chauffs blanc. Lepaludisme, les fivres secouent les enfants. Les hommes et les btes souffrent de la soif et de la faim.

    Jattends devant le dispensaire des surs de Mre Teresa. Le rendez-vous a t fix par lereprsentant du Programme alimentaire mondial (PAM) Niamey.

    Trois btiments blancs, couverts de tle. Une cour avec, au milieu, un immense baobab. Unechapelle, des dpts et, tout autour, un mur de ciment interrompu par un portail de fer.

    Jattends devant le portail, au milieu de la foule, entour de mres.Le ciel est rouge. Le grand disque pourpre du soleil monte lentement lhorizon.Devant la porte de mtal gris, les femmes sagglutinent, le visage marqu par langoisse.

    Certaines ont des gestes nerveux, tandis que dautres, les yeux vides, montrent une infinie lassitude.Toutes portent dans leurs bras un enfant, parfois deux, couvert de haillons. Ces tas de chiffons sesoulvent doucement au rythme des respirations. Beaucoup de ces femmes ont march toute la nuit,certaines mme plusieurs jours. Elles viennent de villages attaqus par les criquets, loigns de 30 ou50 kilomtres. Elles sont visiblement puises. Devant la porte obstinment ferme, elles tiennent peine debout. Les petits tres squelettiques quelles portent dans leurs bras semblent leur peserdmesurment. Les mouches tournent autour des haillons. Malgr lheure matinale, la chaleur esttouffante. Un chien passe et fait se lever un nuage de poussire. Une odeur de sueur flotte dans lair.

    Des dizaines de femmes ont pass une ou plusieurs nuits dans des trous creuss mains nuesdans le sol dur de la savane. Refoules la veille ou lavant-veille, elles vont, avec une infiniepatience, tenter leur chance une nouvelle fois ce matin.

    Enfin, jentends des pas dans la cour. Une cl tourne dans la serrure.Une sur dorigine europenne, aux beaux yeux graves, apparat, entrouvre le portail de

    quelques dizaines de centimtres. La grappe humaine sagite, vibrionne, pousse, se colle au portail.La sur soulve un haillon, puis un autre, un autre encore. Dun rapide coup dil elle tente

    didentifier les enfants qui ont encore une chance de vivre.Elle parle doucement, dans un haoussa parfait, aux mres angoisses. Finalement une quinzaine

    denfants et leurs mres sont admis. La sur allemande a les larmes aux yeux. Une centaine de mres,refuses ce jour-l, demeurent silencieuses, dignes, totalement dsespres.

    Une colonne se forme dans le silence. Ces mres-l abandonnent le combat. Elles sen irontdans la savane. Elles retourneront dans leur village, o la nourriture manque pourtant.

    Un petit groupe dcide de rester sur place, dans ces trous protgs du soleil par quelquesbranches ou un morceau de plastique.

    Laube reviendra. Elles reviendront demain. Le portail sentrouvrira de nouveau pour quelquesinstants. Elles tenteront nouveau leur chance.

    Chez les surs de Mre Teresa, Saga, un enfant souffrant de malnutrition aigu et svre se

  • rtablit au maximum en douze jours. Couch sur une natte, on lui administre intervalles rguliers unliquide nutritif par voie intraveineuse. Avec une douceur infinie, sa mre, assise en tailleur ct delui, chasse inlassablement les grosses mouches brillantes qui bourdonnent dans le baraquement.

    Les surs sont souriantes, douces, discrtes. Elles portent le sari et le foulard blanc marqu destrois bandes bleues, ce vtement rendu clbre par la fondatrice de lordre des Missionnaires de laCharit, Mre Teresa, de Calcutta.

    Lge des enfants oscille entre six mois et dix ans. La plupart sont squelettiques. Les os percentsous la peau, quelques-uns ont les cheveux roux et le ventre gonfl par le kwashiorkor, lune despires maladies avec le noma provoques par la sous-alimentation.

    Certains trouvent la force de sourire. Dautres sont recroquevills sur eux-mmes, poussant depetits rles peine audibles.

    Au-dessus de chacun deux se balance une ampoule. Elle contient le liquide thrapeutique quidescend goutte goutte travers le fin tuyau jusqu laiguille plante dans le petit bras.

    Environ soixante enfants sont en permanence en traitement sur les nattes des trois baraquements. Ils gurissent presque tous , me dit firement une jeune sur du Sri Lanka prpose la

    balance suspendue au milieu de la baraque principale, o les enfants hospitaliss sont pessquotidiennement.

    Elle remarque mon regard incrdule.De lautre ct de la cour, au pied de la petite chapelle blanche, les tombes sont nombreuses.Elle insiste pourtant : Ce mois-ci, nous nen avons perdu que douze, le mois dernier huit. En passant plus tard plus au sud, Maradi, o Mdecins sans frontires lutte contre le flau de

    la sous-alimentation et de la malnutrition infantiles aigus, japprends que le chiffre des pertes dessurs de Saga est trs bas, rapport la moyenne nationale.

    Les surs travaillent nu