Discours à l’Assemblée nationale (1848-1871) - apmep.fr .La parole est à M. VICTOR HUGO contre

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  • Discours lAssemble nationale(1848-1871)

    Victor HUGO

    Sance du 15 janvier 1850, Prsidence de M. DUPIN

    Le parti catholique, en France, avait obtenu de M. Louis BONAPARTE que le ministre de lins-truction publique ft confi M. de FALLOUX.

    Lassemble lgislative, o le parti du pass arrivait en majorit, tait peine runie que M.de FALLOUX prsentait un projet de loi sur lenseignement. Ce projet, sous prtexte dorganiserla libert denseigner, tablissait, en ralit, le monopole de linstruction publique en faveur duclerg. Il avait t prpar par une commission extra - parlementaire choisie par le gouverne-ment, et o dominait llment catholique. Une commission de lassemble, inspire du mmeesprit, avait combin les innovations de la loi de telle faon que lenseignement laque dispa-raissait devant lenseignement catholique.

    La discussion sur le principe gnral de la loi souvrit le 14 janvier 1850.Toute la premire sance et la moiti de la seconde journe du dbat furent occupes par le

    trs habile discours de M. BARTHLEMY SAINT - HILAIRE.Aprs lui, M. PARISIS, vque de Langres, vint la tribune donner son assentiment la loi

    propose, sous quelques rserves toutefois, et avec certaines restrictions.M. Victor HUGO, dans cette mme sance, rpondit au reprsentant du parti catholique.Cest dans ce discours que le mot droit de lenfant a t prononc pour la premire fois.

    Note de lditeur des uvres compltes de Victor Hugo en 1882.

    M. LE PRSIDENT. La parole est M. VICTOR HUGO contre le projet.M. VICTOR HUGO. Messieurs, lheure est avance, je tcherai de donner ce que jai dire la

    forme la plus abrge ; je pense cependant que lAssemble, dans une question si importante, vou-dra bien maccorder le temps ncessaire pour exposer mes ides ; mais je serai court. (Oui ! oui ! Parlez !)

    Messieurs, quand une discussion est ouverte, qui touche ce quil y a de plus srieux dans lesdestines du pays, il faut aller tout de suite, et sans hsiter, au fond de la question. Je commence pardire ce que je voudrais ; je dirai tout lheure ce que je ne veux pas.

    A mon sens, le but lointain sans doute, et difficile atteindre, jen conviens, mais auquel il fauttendre dans cette grande question de lenseignement, le voici : linstruction gratuite et obligatoire.(Vives exclamations droite.)

    (A gauche. Trs bien ! trs bien !)M. VICTOR HUGO. Linstruction gratuite et obligatoire, obligatoire seulement au premier degr,

    gratuite tous les degrs. (Nouvel assentiment gauche.)Lenseignement primaire obligatoire, cest le droit de lenfant qui, ne vous y trompez pas, est plus

    sacr encore que le droit du pre, et qui se confond avec le droit de ltat.

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  • Voici donc, selon moi, le but auquel il faut tendre dans un temps donn : instruction gratuite etobligatoire dans la mesure que je viens de marquer ; un immense enseignement public donn et r-gl par ltat, partant de lcole de village, et montant de degr en degr jusquau collge de France,plus haut encore, jusqu lInstitut de France ; les portes de la science toutes grandes ouvertes toutes les intelligences. (Vive approbation gauche.)

    Partout o il y a un esprit, partout o il y a un champ, quil y ait un livre ! Pas une commune sansune cole ! pas une ville sans un collge ! pas un chef-lieu sans une facult ! Un vaste ensemble, ou,pour mieux dire, un vaste rseau dateliers intellectuels, gymnases, lyces, collges, chaires, biblio-thques. . . (Rires droite et au centre. Approbation gauche), gymnases, lyces, collges, chaires,bibliothques . . .

    A gauche. Oui ! oui ! Trs bien ! trs bien ! (Nouveaux rires droite.)Voix gauche. Monsieur le prsident, empchez donc que lorateur soit interrompu.M. LE PRSIDENT. Vous, voulez-vous que je vous empche dapplaudir ? Cest vous qui inter-

    rompez en applaudissant.M. VICTOR HUGO. Je ferai remarquer ce ct de lAssemble (la droite) quil y a quelque chose

    de grave interrompre ainsi, dune faon qui peut paratre systmatique, un orateur avant quil aitpu expliquer sa pense.

    A droite. Mais ce sont vos amis qui vous applaudissent et qui vous interrompent.M. VICTOR HUGO. Jai dit quel tait le but atteindre, jajoute quil faut que la France entire

    prsente un vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste rseau dateliers intellectuels : gymnases,lyces, collges, chaires, bibliothques, chauffant partout les vocations, veillant partout les apti-tudes. En un mot, je veux que lchelle de la science soit fermement dresse par les mains de ltat,pose dans lombre des masses les plus sombres et les plus obscures, et aboutisse la lumire ; jeveux quil ny ait aucune solution de continuit et que le cur du peuple soit mis en communica-tion avec le cerveau de la France. (Approbation gauche Exclamations ironiques droite. ) Voilcomment je comprends linstruction.

    Je le rpte, cest le but auquel il faut tendre ; mais ne vous en troublez pas, vous ntes pas prs delatteindre. La solution du problme contient une question financire considrable comme tous lesautres problmes sociaux de notre temps ; ce but, il tait ncessaire de lindiquer, car il faut toujoursdire o lon tend. Si lheure ntait pas aussi avance, je dvelopperais devant vous les innombrablespoints de vue quil prsente, et les interrupteurs eux-mmes seraient obligs de sarrter devant lagrandeur dun tel but national.

    De toutes parts. Parlez ! parlez !M. VICTOR HUGO. Je veux mnager les instants de lAssemble. . . (Parlez ! parlez !) Je circonscris

    le sujet, et jaborde immdiatement la question dans sa ralit positive actuelle ; je la prends o elleen est aujourdhui, au point o la raison publique dune part, et les vnements dautre part, lontamene.

    Eh bien, messieurs, ce point de vue restreint, mais pratique, de la situation actuelle, je veux, je ledclare, la libert de lenseignement ; mais je veux la surveillance de ltat ; et comme je veux cettesurveillance effective, je veux ltat laque, purement laque, exclusivement laque. Lhonorable M.GUIZOT la dit avant moi dans les assembles : ltat, en matire denseignement, nest, ne peut treautre chose que laque. Je veux donc la libert denseignement sous la surveillance de lEtat, et jenadmets, pour personnifier ltat dans cette surveillance si dlicate et si difficile, qui exige toutesles forces vives du pays, je nadmets que des hommes appartenant sans doute aux carrires les plusgraves, mais nayant aucun intrt, soit de conscience, soit de politique, distinct de lunit nationale.

    A gauche. Cest cela ! Trs bien !

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  • M. VICTOR HUGO. Cest vous dire que je nintroduis, soit dans le conseil suprieur de surveillance,soit dans les conseils secondaires, ni vques, ni dlgus dvques.

    (Nouvel assentiment gauche.)Jentends maintenir, quant moi, cette antique et salutaire sparation de lglise et de ltat, qui

    tait la sagesse de nos pres, et cela, dans lintrt de lglise comme dans lintrt de ltat.Messieurs, je viens de vous dire ce que je voudrais ; voici maintenant ce que je ne veux pas.Je ne veux pas de la loi quon vous apporte. Pourquoi ? Messieurs, cette loi est une arme. Une

    arme nest rien par elle-mme ; elle nexiste que par la main qui la saisit. Or, quelle est la main quise saisira de cette loi ? L est toute la question. Messieurs, cest la main du parti clrical. (Mouvement droite.)

    gauche. Voil la vrit !M. VICTOR HUGO. Eh bien, je redoute cette main, je veux briser larme, je repousse le projet.Jentre maintenant tout fait dans la discussion, et jaborde, tout de suite, et sans hsiter, une

    objection quon nous fait nous, opposants, placs au point de vue o je suis.On nous dit : Cest la seule objection qui ait quelque apparence de gravit : on nous dit : Vous vou-

    lez exclure le clerg du conseil de surveillance de ltat : vous voulez donc proscrire lenseignementreligieux ?

    Messieurs, je mexplique. Loin que je veuille proscrire lenseignement religieux, entendez-vousbien, il est selon moi plus ncessaire aujourdhui quil na jamais t. (Marques dapprobation droite.) Plus lhomme grandit, plus il doit croire. Il y a un malheur dans notre temps, je dirai presqueil ny a quun malheur : cest une certaine tendance tout mettre dans cette vie. (Approbation gn-rale.) A qui la faute ? Chacun se la rejette, je ne rcrimine pas.

    En donnant lhomme pour fin et pour but la vie terrestre, la vie matrielle, on aggrave toutesles misres par la ngation qui est au bout ; on ajoute laccablement des malheureux le poids in-supportable du nant, et de ce qui nest que la souffrance, cest--dire une loi de Dieu, on fait ledsespoir. (Bravos !)

    Voix diverses. Cest trs beau et trs vrai !M. VICTOR HUGO. De l des profondes convulsions sociales. Messieurs, certes, je suis de ceux

    qui veulent, et personne nen doute dans cette enceinte, je suis de ceux qui veulent, je ne dis pasavec sincrit, le mot est trop faible, je veux, avec une inexprimable ardeur et par tous les moyenspossibles, amliorer dans cette vie le sort matriel de ceux qui souffrent ; mais je noublie pas quela premire des amliorations, cest de leur donner lesprance. (Marques gnrales dassentiment.)Combien samoindrissent de misres bornes, limites, finies aprs tout, quand il sy mle une es-prance infinie !

    Notre devoir tous, lgislateurs ou vques, prtres ou crivains, publicistes ou philosophes,notre devoir tous, cest de rpandre, cest de dpenser, cest de prodiguer, sous toutes les formestoute lnergie sociale, pour combattre et dtruire la misre, et en mme temps de faire lever toutesles ttes vers le ciel. (Vives et nombreuses marques dapprobation.) Cest de diriger toutes les mes,cest de tourner toutes les attentes vers une vie ultrieure o justice sera faite, et o justice serarendue. (Nouvelles marques dapprobation.)

    Disons-le bien haut : personne naura injustement ni inutilement souffert. La mort est une resti-tution. La loi du monde matriel, cest lquilibre ; la loi du monde moral, cest lquit. (Trs bien !trs bien !) ;