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Enrique Ballón-Aguirre Arizona State · PDF filerestés inédits à sa mort en 1938, deux sont intitulés arbitrairement Poemas en prosa (Poèmes en prose) et Poemas humanos ( Poèmes

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Texto ! Textes et cultures, vol. XX (2015), n1

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Le plurilinguisme dans un pome de Csar Vallejo

Enrique Balln-Aguirre Arizona State University

On sest depuis longtemps aperu que, si profond soit la foss que spare les langues, elles peuvent en venir se ressembler sil existe entre elles une communication culturelle.

L. Hjelmslev*

[] une culture ne peut tre caractrise et trouver son propre sens que dans les corpus des autres cultures.

F. Rastier**

Rsum : Larticle Le plurilinguisme dans un pome de Csar Vallejo se propose prsenter lcriture diglossique du pote pruvien Vallejo (Santiago de Chuco, Prou, 1892 Paris, 1938). Ds son premier recueil de pomes publi en 1919, Les hraults noirs (Los heraldos negros), outre une srie dinnovations radicales sur les faons de potiser la langue espagnole, on peut reprer dans le castillan andin de Csar Vallejo de nombreuses traces de la langue quechua. Plus tard, pendant son stage Paris (1923-1938), il composera des pomes en langue espagnole qui contiennent des mots et des vers en langue franaise. Il sera examin ici lun de ces cas, un pome sans titre, extrait de son recueil posthume intitul Pomes humains (Poemas humanos). Dans les vers libres de ce pome, lemploi des isotopies combines aux figures rhtoriques dans les deux langues, permettent une porte expressive qui vraisemblablement ne serait pas obtenue avec une seule de ces langues.

Voici un aperu rapide des langues parles dans la socit multiethnique, plurilingue et interculturelle

pruvienne, qui compte peu prs trente millions dhabitants. Dans la fort amazonienne, on parle quarante

langues appartenant dix-sept familles linguistiques ; sur la cte et dans les montagnes andines survivent deux

grandes langues ancestrales, le quechua et laymara avec leurs nombreuses varits. Le castillan parl sur tout

le territoire peut tre divis en castillan andin (parl dans les valles andines et inter-andines) et en

castillan ctier . Le centralisme politique conduit considrer enfin le castillan parl Lima, la capitale,

comme la varit standard .

La situation des langues au Prou peut tre mise en rapport avec la situation culturelle du

plurilinguisme des avant-gardes littraires des annes 1920 du XXe sicle (comme lultrasme en France avec

* L. Hjelmslev, Essais linguistiques, Paris, Minuit, 1971, p. 102. ** F. Rastier, Apprendre pour transmettre. Lducation contre lidologie managriale, Paris, PUF, 2013, p. 230.

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Reverdy et en Espagne avec de Torre ou comme le crationnisme en Amrique Latine avec Borges et

Huidobro). Nous le verrons propos du pote Csar Vallejo n en 1892, dans la contre central-andine de

Santiago de Chuco. Ds son premier recueil de pomes intitul Los heraldos negros (Les hrauts noirs), sa posie

ft reconnue comme rnovatrice des patrons formels et thmatiques de lexpression littraire en langue

espagnole, mais cest son deuxime recueil de pomes, intitul Trilce et publi en 1922, qui lui a valu dans la

communaut internationale hispanique une renomme que ne cesse de crotre jusqu nos jours.

Quel est le trait singulier principal de ce renouvellement potique ? Lintroduction du castillan andin

dans une versification obissant aux modes traditionnels de mesurer, rythmer, rimer et scander les vers et, en

particulier, la prsence dans les vers castillans des nombreuses lexies du quechua empruntes aux

conversations quotidiennes des socits andines.

Cependant, seules certaines de ces innovations seront maintenues dans lcriture potique de Vallejo

dploye lors de son sjour parisien commenc en 1923. Il a crit trois grands recueils de pomes qui sont

rests indits sa mort en 1938, deux sont intituls arbitrairement Poemas en prosa (Pomes en prose) et Poemas

humanos (Pomes humains), et le troisime Espaa, aparta de m este cliz (Espagne, loigne de moi ce calice). Ces

pomes, composs en France, renouvellent sa premire manire dcrire la posie.

Nous allons dcrire prsent, travers un exemple, un pome sans titre inclus dans Poemas humanos,

le changement radical de la diglossie littraire castillan-quechua en une diglossie castillan-franais1.

1 Je remercie vivement laide de Mme. Olga Anokhina dans la correction de la version franaise de cet article.

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Voici la transcription et la traduction de ce pome :2

1 Calor, cansado voy con mi oro, a donde Chaleur, fatigu je men vais avec mon or, o 2 acaba mi enemigo de quererme. mon ennemi vient de maimer. 3 Cest Septembre attidi, por ti, Febrero! Cest Septembre attidi par toi, Fvrier ! 4 Es como si me hubieran puesto aretes. Cest comme si on mavait mis des boucles doreilles. 5 Paris, y 4, y 5, y la ansiedad Paris, et 4, et 5, et lanxit

2 Cette transcription est notamment diffrente de celle faite dans ldition de G. Vallejo et A. Oquendo o on trouve les vers 12 et 15 (C. Vallejo, Obra potica completa. dition de G. Vallejo et A. Oquendo. Lima, Francisco Moncloa Editores, 1968, p. 353) dj corrigs dans ldition dE. Balln Aguirre (C. Vallejo, Obra potica completa. dition de E. Balln Aguirre, Caracas, Biblioteca Ayacucho 58, 1979, pp. 158-159), et celle de R. Gonzlez Vigil o Paris dans loriginal en franais du vers 5, est accentu comme en castillan Pars ruinant lcriture diglossique du pome (C. Vallejo, Obras completas. dition de Ricardo Gonzlez Vigil, Lima, Biblioteca Clsicos del Per 6, 1991, p. 579). La traduction de ce pome en franais dans lanthologie dA. Ferrari et G. Vallejo (A. Ferrari et G. Vallejo, Csar Vallejo, Paris, ditions Seghers, 1967, p. 121) est assez diffrente de la ntre.

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6 colgada, en el calor, de mi hecho muerto. suspendue, dans la chaleur, mon acte mort. 7 Cest Paris, reine du monde! Cest Paris, reine du monde ! 8 Es como si se hubieran orinado. Cest comme sils avaient urin. 9 Hojas amargas de mensual tamao Feuilles amres de taille mensuelle 10 y hojas del Luxemburgo polvorosas. et poudreuses feuilles du Luxembourg. 11 Cest lt, por ti, invierno de alta pleura! Cest lt, pour toi, hiver de haute plvre ! 12 Es como si se hubieran dado vuelta. Cest comme si on tait revenu. 13 Calor, Pars, Otoo, cunto esto Chaleur, Paris, Automne, tant dt 14 en medio del calor y de la urbe! au milieu de la chaleur et de la ville ! 15 Cest la vie, mort de la Mort! Cest la vie, mort de la Mort ! 16 Es como si contaran mis pisadas. Cest comme si lon comptait mes pas. 17 Es como si me hubieran puesto aretes! Cest comme si on mavait mis des boucles doreilles ! 18 Es como si se hubieran orinado! Cest comme sils avaient urin ! 19 Es como si te hubieras dado vuelta! Cest comme si on tait revenu ! 20 Es como si contaran mis pisadas! Cest comme si on comptait mes pas !

Nous dcrirons la cohsion smantique du pome partir des deux facteurs essentiels de la

composante thmatique, le rseau isotopique et allotopique des noncs et les molcules smiques des acteurs

qui y participent.

La strophe initiale prsente dj le thme, lide essentielle ou forme structurante du pome. Le

thme est un vnement qui fera lobjet de prdications, non par des analogies suivies mais par une

dislocation comparative, due la propagation de comparaisons successives et dissemblables dans les strophes

suivantes. Quel est cet vnement que constituera le leitmotiv implicite du reste du pome ? Commenons

par noter une caractristique particulire du premier vers : contre la norme dcriture castillane de

ladverbialisateur adonde (o), ici la prposition a est spare de ladverbe proprement dit, donde . Or

la principale fonction grammaticale de la prposition a dans le discours en tant que complment direct est

dexprimer la direction prcise par le prdicat ; la csure produit un effet de sens emphatique sur le lieu

introuvable o mon ennemi3 vient, dans le temps (acaba)4 comme dans laction : de maimer (de quererme)5. Cela

dit, souffrant de la chaleur (Calor)6 le narrateur fatigu (cansado) dirige ces pas (je men vais : voy)7 vers ce hic et

nunc en portant son or (avec mon or : con mi oro) : cette offrande de valeur (mtaphoriquement or reoit le sme

3 En castillan mi enemigo : mi est une apocope de mo , adjectif et pronom possessif de la premire personne. 4 La norme lexicale de la langue castillane dit que le verbe intransitif et pronominal acaba signifie extinguirse o morirse algo . En franais, steindre (extinguirse) signifie mourir. 5 Ici le suffixe me est un pronom personnel, accusatif de la premire personne (un pronom plonastique de mi , mon ; il se rpte dans les vers 4 et 6), objet ou complment direct du verbe querer . 6 A noter : la chaleur est masculin en castillan, el calor . 7 Celle-ci est une allusion directe au treizime vers du pome Chanson dautomne de Pomes saturniens de P. Verlaine : Et je men vais (P. Verlaine, uvres potiques compltes, Paris, Gallimard, 1962, p. 73).

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affrent /amiti/)8 porte manire dun prsent dpos dans une t