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Explication de texteBlaise PASCAL (1623-1662), Penses (posth. 1669), Disproportion de lhomme, fragment sur les deux infinis

On fait souvent du XVIIesicle, le point de bascule, dans le monde occidental du moins, entre lre intellectuelle mdivale et celle de la Modernit (la Renaissance jouant alors le rle, quelque peu btard, de zone de transition ). Sans d i s c u t e r d e l a p e r t i n e n c e historiographique du trac de telles l ignes de ruptures, consta tons simplement que les crits dalors d o n n e n t v o i r u n e t e n s i o n grandissante entre deux manires de concevoir lunivers et la place quy occupe lhomme : celle de lglise, appuye sur Aristote et Ptolme, contre celle qui commence simposer avec Galile (comme, avant lui, Nicolas Copernic ou Giordano Bruno), et se dveloppe avec Descartes. Dun ct, lunivers gocentrique et hirarchis par Dieu pour lhomme, de lautre, lunivers potentiellement infini et, par consquent, a-centr qui souvre lexploration (comme dcouverte, connaissance et utilisation) pour une subjectivit humaine apodictique. Les premiers reprochent aux autres de supprimer Dieu du monde et ainsi faire de lhomme un tre sans foi ni loi; ceux-ci leur rtorquent que leur conception cosmique est nave et peu cohrente (la division entresublunaireetsupralunaire, les cinq lments dAristote, les picycles de Ptolme,etc.). Ensemble de fragments publis de faon posthume en 1669, les Penses ont t labores par Pascal comme une apologtique de la foi chrtienne, afin de combattre lorgueil de ceux qui estiment pouvoir se passer de Dieu. Scientifique de formation, Pascal ne saurait pourtant se rabattre sur les conceptions de la physique mdivale. Le tour de force quil opre dans le fragment sur les deux infinis consiste montrer que cest prcisment parce que la physique moderne est correcte que lhomme doit reconnatre son humilit et sen remettre au divin: linfinie grandeur de lunivers doit le renvoyer aux troites frontires de ce quil peut apprhender ( 1 3), linfinie petitesse doit lui faire saisir le miracle que constitue son existence ( 4 7).

Si labandon par Nicolas Copernic (1473-1543) et Galile (1564-1642) du gocentrisme thoris par Claude Ptolme (v. 90-v. 168) a dclench les foudres des autorits papales, entranant procs, condamnations et mises lindex des diffrentes publications, ce nest pas seulement parce que seraient alors contredits certains textes bibliques (si Josu, dans le livre ponyme de lAncien Testament, peut ordonner au Soleil de sarrter de tourner, cest bien que ce dernier est en mouvement), cest aussi (et peut-tre surtout) parce quil provoque une remise en

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Barry SONNENFELD, Men in black (1997)

cause de lide gnrale dun univers ayant un centre, et donc un ordre hirarchique. En effet, si la terre nest plus au centre, mais en priphrie du Soleil autour duquel elle gravite, et ce, malgr limpression que nous pouvons en avoir (selon la perception immdiate, cest nous qui sommes fixes et cest la petite boule de lumire dans le ciel qui bouge), ne peut-on pas penser que le Soleil lui-mme nest pas un centre absolu, mais gravite autour dune entit cleste plus imposante, elle-mme point marginal dun plus grand mange, et ctera ? Ce glissement de lhliocentrisme copernicien vers lide dun univers infini avait dj t propos par Giordano Bruno (1548-1600), qui finit brl par lInquisition. Il faut dire que le modle de comprhension du monde par la foi tait alors brutalement remis en cause. Comment comprendre que Dieu, dont on dit quil se soucie particulirement des hommes (qui sont comme lacm de la cration, dous de langage et dun libre-arbitre), les ait logs non dans lhyper-centre, mais dans lextrme-banlieue de lunivers ou, pire, dans un univers sans haut ni bas, sans gauche ni droite, sans milieu ni priphrie, bref, dans un univers ou tout est relatif ? Nest-ce pas l relativiser Dieu lui-mme, et laisser entendre lhomme que rien na de sens si ce nest lui-mme, comme subjectivit pensante, premire et plus forte vidence tablie par Descartes (1596-1650) dans la Deuxime des Mditations mtaphysiques (1641) ? Ne doit-on pas craindre alors la victoire tardive du scepticisme protagorassien, qui fait de lhomme la mesure de toute chose?

Cest contre ces consquences qucrit Blaise Pascal (1623-1662), mais selon une mthode qui rompt radicalement avec la raction papale : plutt que sarc-bouter contre le nouveau paradigme astronomique ce qui prsente linconvnient de rendre trs obscurs les phnomnes clestes (on doit supposer que certains astres prsentent des trajectoires chaotiques, ou au mieux trs complexes ) , il cherche au contraire linvestir pleinement, 1montrer que ce nest pas lordre divin qui doit sen trouver humili, mais lorgueil humain, rtablissant labsoluit des valeurs. La nature entire a une haute et pleine majest qui doit permettre celui qui la contemple de se dfaire des objets bas qui lenvironnent, soit ce qui dordinaire, existant dans son voisinage immdiat, le proccupe. Le bas fait ici double fonction: il est dabord un comparatif des situations spatiales, pour devenir celui de limportance morale. Qui contemple le tout au-dessus de nos ttes doit saisir la mesquinerie de ce qui est porte de main.

Mais il ne suffit pas de considrer vaguement ce qui nous excde, encore faut-il en saisir le plus adquatement possible la mesure, en sextirpant progressivement de notre situation habituelle. Ainsi Pascal invite-t-il slever de notre terre vers cette clatante lumire mise comme une lampe ternelle pour clairer lunivers . Lternit, associe au Soleil puis lensemble des toiles visibles , ajoute ainsi lexcs temporel lexcs spatial: notre vie sur terre, si lon se retourne sur elle, nest pas quun point gomtrique, elle nest aussi quun instant.

Lhumiliation nest toutefois pas celle seulement des dimensions spatio-temporelles de notre situation, car alors lenthousiasme scientifique de lexplorateur orgueilleux serait encore justifi. Pascal se doit de montrer que se rapporter lunivers adquatement doit galement humilier nos capacits de reprsentation et de connaissance traites dans lordre hirarchique de leur porte respective. Notre perception, dabord: nous avons lide que lunivers ne se limite pas ce que nous en voyons (Soleil et toiles visibles), lil nu, ou par lintermdiaire dune lunette astronomique (invention de Galile). Notre imagination, ensuite : si nous pouvons former mentalement limage dun au-del de notre perception actuelle, il nous est impossible de nous reprsenter lentiret de lunivers. Notre entendement, enfin : lide mme dun univers dinfinie expansion spatiale et temporelle nest pas comprhensible pas nous . Nous ne pouvons 2apprhender intellectuellement lide gomtrique dune sphre infinie, dont tout est alors centre et

Ptolme, pour rendre compte des mouvements des astres tels quils sont observs, doit supposer que 1ceux-ci suivent parfois des picycles dpicycles. La consquence pistmologique en est la dmultiplication des catgories admissibles de mouvements de corps : rectiligne vers le bas, rectiligne vers le haut, cyclique, picyclique, pi-picyclique l o le paradigme galilen, parachev au dbut du XVIIIe sicle par Newton, pose lunit fondamentale de tout mouvement : rectiligne et uniforme, comme de leur principe explicatif : la force gravitationnelle.

Kant (1724-1804), dans la premire des Antinomies de la Critique de la raison pure (1781), exposera 2avec nettet cette conflictualit de la raison avec elle-mme, lorsquil sagit de linfinit de lespace et du temps.

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donc sans circonfrence. En somme, nos trois capacits de se rapporter au rel doivent tre reconnues dmesurment trop faibles pour obtenir le moindre rsultat convenable. Notre inanit doit alors nous faire sentir quel point cet difice immense rclame une toute-puissance pour exister: celle de Dieu (nous reviendrons sur cette preuve).

[R]evenu soi de ce voyage dans le paradigme de la physique moderne, sa perception, son imagination et son entendement saturs, le lecteur doit se considrer comme drout, perdu dans une fort immense et sombre, sans capacit qui lui permette de sorienter convenablement (les dimensions de son garement rendent insignifiants les prceptes par provision du Discours de la mthode en 1637, dun Descartes encore trop confiant). Son univers, celui qui lui est accessible, nest quun petit cachot (il ne lui appartient pas de sen extraire) de la nature dans son ensemble. Ltroitesse des dimensions de son monde doit nouveau renvoyer leur importance: Terre, royaumes et villes nont quune valeur infime, et lhomme moins encore (question rhtorique de Pascal: Quest-ce quun homme dans linfini?). Cest bien lide dune nature sans borne qui permet de faire droit la parole de lEcclsiaste: vanitas vanitatumomnia vanitas.

Mais ce renversement moderne de la place de lhomme ne sarrte pas lextension sans fin de lespace et du temps, elle se ralise galement dans leur contraction. Ltre humain nest pas seulement perdu dans linfiniment grand, il est juch sur la crte de linfiniment petit. Le chez soi mme, aussi indfiniment modeste soit-il, nest pas lquivalent du bien connu. Ainsi, selon les connaissances en anatomiques de lpoque, Pascal invite-t-il considrer, par dcomposition, les plus petites parties du corps du ciron, un minuscule insecte: jambes, veines des jambes, sang des veines, humeur du sang (selon le vocable hippocratique encore en vigueur), goutte de lhumeur, vapeur de la goutte. Cette division, comme dans le cas de la multiplication des grandeurs, notre entendement peut la pousser au-del de ce que notre exprience perceptive a pu tablir et de ce que notre imagination peut construire: elle permet de remonter des atomes, ide quasi-mathmatique de Dmocrite (v.460-v.370 av.J.-C.) dunits de matire inscables, sans grandeur ou forme imaginable. Et Pascal dalors souligner que cette extrme petitesse sur laquelle spuise la pense humaine nest rien : il ny a en effet aucune