Fatima Zohra LALAOUI 1 NEDJMA DE KATEB YACINE) FATIMA

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Fatima Zohra LALAOUI 1

LA MISE EN ABYME COMME TECHNIQUE ET FIGURE DE LA NARRATION

( TRAVERS LANALYSE DU DISCOURS RELAT DANS NEDJMA DE KATEB YACINE)

FATIMA ZOHRA LALAOUI

G.R.E.L.I.S, Universit de Franche-Comt (Besanon)

Une approche de la mise en abyme dans la perspective du discours relat1 se trouve soumise aux problmes

que posent lnonciation et la narration. Nedjma suscite une lecture exaltante, mais aussi, en ce qui me concerne du

moins, une lecture trous, capable seulement dun dchiffrement parcellaire tributaire dune criture, en cercle,

inacheve, la fois fascinante et repoussante. Or, le sentiment de mener une lecture en de saccompagne dun dsir

de percevoir, disons au-del, une figure occulte que la mise en abyme dessine et projette.

Un tel sentiment est li la prsence massive de manifestations du discours relat dans un texte qui installe

une tension permanente entre le lecteur et lhistoire quil est en train de reconstituer : effets de polyphonie la fois

externes et internes. La polyphonie, apprhende dans ses aspects internes, dispose sur la scne narrative diffrentes

relations dialogales au sens bakhtinien- qui sinstaurent entre les voix des personnages et celles des narrateurs. Pour

dmler ces voix, le recours la syntaxe narrative se rvle ncessaire, lobjectif tant de dcrire les diverses formes

du discours pris en charge, conjointement ou sparment, par les diffrents narrateurs de lhistoire. Tous ces

discours, participant notoirement la polyphonie, se trouvent construits partir dune technique quon appellera

mise en abyme. La notion de mise en abyme telle quelle se trouve ractive dans les travaux de Lucien Dllenbach

apparat comme un organe de retour de luvre sur elle mme2. Dans ce sens, la mise en abyme implique une

duplication intrieure o toute la narration, et travers elle, la digse se voit mise en perptuel rapport. Considre

comme toute enclave entretenant une relation de similitude avec luvre quelle contient3, la mise en abyme va tre

classe, selon la typologie de Lucien Dllenbach, en deux ensembles majeurs : la rflexion simple et la rflexion

linfini. Une donne se dgage de ces deux ensembles : le rapport de similitude quentretient un fragment avec le

texte qui linclut se donne penser sur le mode du paradoxe tel le titre du texte qui est identique avec le sujet

identifi dans le texte. Cest ainsi que stablit le rapport entre le roman virtuel et le roman quon lit ; tous deux

obissent des principes esthtiques communs qui ne cessent de se renverser lun dans lautre, brouiller leurs traces,

confondre leurs acteurs de manire introduire le lecteur dans un espace ambidextre o le principe didentit est

soumis dincessants dommages.

1 La notion du discours relat telle quelle se trouve dveloppe dans les travaux de Jean Peytard et de Jacqueline Autier-Revuz remet en cause lunicit du sujet parlant. En sappuyant sur des dfinitions du dialogisme et de la polyphonie, le discours relat propose un jeu valuatif introduit par le processus et le procd de la mise en mots du tiers-parlant. Et si les mises en mots du tiers-parlant varient selon les locuteurs, ces variations caractrisent (partiellement) le locuteur. Toute mise en mots du tiers-parlant comme acte de discours relat comporte une attitude valuative de la parole relate. Jean Peytard, Syntagmes4, Annales littraires de lUniversit de Besanon, Belles Lettres, Paris, 1992. 2 Lucien Dllenbach, le rcit spculaire, Paris, Seuil, 1977, p.65. Son tude de la mise ne abyme se base sur de clbres passages gidens tels que les Cahiers, Narcisse et la Tentative. 3 Ibid, p. 65.

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La rflexion que gnre la mise en abyme est un procd de surcharge smantique, autrement dit lnonc

supportant la rflexivit fonctionne au moins sur deux niveaux : celui du rcit o il continue de signifier comme tout

autre nonc, et celui de la rflexion o il intervient comme lment dune mta-signification permettant au rcit de

se prendre pour thme.

La notion de mise en abyme telle quelle est employe ici correspond, dun point de vue rhtorique, la

figure du blason dans le blason la Gide. Cette figuration mtaphorique de la mise en abyme fait delle une valeur

esthtique dont linterprtation smantique est dtermine lavance : miroir intrieur du rcit, mtaphore

spculaire, etc

Cependant, cette interprtation smantique de la mise en abyme ne recouvre quen partie la dfinition de celle-ci.

Dun autre point de vue, la notion de mise en abyme scarte de lacception communment admise, elle se dfinit

galement comme une technique de la narration qui rend compte des structures embotes du rcit. Et cest justement

grce ces structures embotes que le rcit se laisse percevoir comme une srie de mta-rcits qui, en se

rflchissant, se caractrisent par une quadruple proprit : de rflchir le rcit, de le couper, dinterrompre la

digse, et enfin dintroduire dans le discours un facteur de diversification que cre la multiplicit des points de vue.

Une narration mis en abyme

Lucien Dllenbach cite les rcits relats et les rves comme tant les interpolations spculaires les plus

caractristiques des noncs rflexifs. Sous cet angle, je propose danalyser le discours relat dans la perspective des

niveaux dialogaux 4: lembotement des niveaux narratifs sorganise et se construit sur le principe mme de la

technique de mise en abyme ; et le passage dun niveau dialogal un autre sarticule dans un mouvement de va et

vient incessant, qui rend le reprage de ce passage extrmement difficile. Il est nanmoins possible, en sappuyant

sur des exemples de discours relats, de reprer, dans les cas les plus complexes de la mise en abyme, des indices qui

laissent perceptibles le changement du niveau dialogal. On peut citer quelques-uns : la ponctuation (guillemets,

parenthses et italiques), lapparition des personnages qui se traduit par lemploi des noms propres et des pronoms

personnels, les temps verbaux etc.

Lintrt port la technique de mise en abyme se trouve justifi par les effets de retour spculaire et de miroitement

quelle produit dans Nedjma ; les discours se reproduisent, senchevtrent et circulent dans un mouvement continuel

4Par dialogal, on donne plus dextension au concept de niveau narratif que G. Genette dfinit : tout vnement racont par un rcit est niveau digtique immdiatement suprieur celui o se situe l'acte narratif producteur de ce rcit. Grard Genette, Figures III, Paris, Seuil, 1972, p.238. Pour Genette, il n y a changement de niveau narratif que lorsque se manifeste le dbut ou la fin dun rcit profr par une instance de niveau diffrent. Je propose au contraire denvisager la lumire de ce concept lensemble des changes discursifs (oraux ou crits), quelque discours quils appartiennent : pour moi, toute phrase est dote dun niveau dialogal que dterminent les instances de la communication (Schma des instances Cf. p ) On ne confondra pas dialogal et dialogique : le second terme offre depuis Bakhtine, une signification prcise : Tout nonc est conu en fonction de l'auditeur ; les discours les plus intimes sont, eux aussi, de part en part, dialogiques : ils sont traverss par

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par lequel la parole exhibe sa propre activit fictionnante dans une mta-figuration de son propre fonctionnement.

La mise en abyme5selon Butor est la capacit rflchissante du roman face au monde qui se trouve intgre dans le

miroitement dune uvre dans luvre. Il existe chez Butor6un dispositif qui tend rflchir le monde (symbolisme

externe) dans le roman (symbolisme interne). Contrairement Butor, Robbe-Grillet refuse lide du roman comme

rencontre avec le monde. Il discrdite du coup le roman du romancier la manire de Gide que Butor a prolong par

la suite. Robbe-Grillet veut que le rcit se dgage de toute histoire extrieure et concide essentiellement avec lui-

mme. Le rcit doit rester aussi clos que possible : plus le roman se rflchit sur lui-mme, moins il risquera de

reprsenter autre chose. Robbe-Grillet veut crer un effet de miroitement o luvre se rflchira indfiniment.

Les conceptions de la mise en abyme se multiplieront notamment avec Jean Ricardou et Simon ; toutes laissent

supposer que la mise en abyme na pas de critres dfinis. Seule la rflexivit du langage semble tre son point

dpart et darrive. Mais n y a t-il pas de limite la rflexivit? Jusqu quel point peut-on envisager lautorfrence

dans un texte littraire (notamment le Nouveau Roman), mme si ce dernier se donne comme ultime vocation la

rflexivit ?

En acceptant lide selon laquelle le Nouveau Roman renverrait une certaine poque de la rflexion, il nchappe

nullement son temps, pas plus que la mise en abyme ne romprait avec les procds littraires des autres pratiques

signifiantes. Nest-il pas vrai que le texte autorfrent et notamment le Nouveau Roman rfre deux fois : la premire

lui-mme et la seconde aux autres domaines tout en particulier au monde et la ralit quil reprsente malgr lui.

Mme si les thoriciens du Nouveau Roman ont tent de clore luvre littraire sur elle-mme ; par la ruse de lauto,

le Nouveau Roman rejoint une problmatique extrieure lui-mme et dbouche par ses effets de mimesis sur un

ralisme dun niveau second, mais certainement pas secondaire.

La mise en aby