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Humanae vitae, 24 ans après. De la nécessité d'un dialogue ... · PDF fileHumanae vitae, 24 ans après ou : De la nécessité d'un dialogue théologie/médecine Paul VI et le dialogue

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  • LES ECHOS DE SAINT-MAURICE

    Edition numrique

    Gabriel BARRAS

    Humanae vitae, 24 ans aprs. De la ncessit d'un dialogue thologie - mdecine

    Dans Echos de Saint-Maurice, 1992, tome 88, p. 81-101

    Abbaye de Saint-Maurice 2014

  • Humanae vitae, 24 ans aprs ou : De la ncessit d'un dialogue thologie/mdecine

    Paul VI et le dialogue

    Humanae Vitae (H.V.) a t publie le 25.7.1968. Ce document concernant la rgulation des naissances tait adress "aux poux chrtiens" et Paul VI le qualifiait de "mise au point" ncessite par le fait que de nombreuses nou-velles questions se posaient en la matire, en raison de l'volution de la so-cit de l'poque. Le pape citait notamment : l'acclration considrable de la croissance dmographique, les modifications des conditions de travail et de logement, les changements dans la faon de considrer la personne de la femme et sa place dans la socit, les mutations dans la signification et la va-leur attribues l'acte conjugal dans le mariage aussi bien chez les chrtiens que chez ceux qui ne partagent pas notre foi, les progrs dans la matrise et l'organisation des forces de la nature spcialement en matire de biologie, d'o, disait-il "la tendance vouloir tendre cette matrise leur tre lui-mme pris dans son ensemble : au corps, la vie physique et jusqu'aux lois qui rglent la procration". Ce que constatant, Paul VI ractive la commission constitue par Jean XIII en mars 1963 pour tudier la rgulation des nais-sances. Cependant, un plein accord n'ayant pu tre ralis entre les spcia-listes dsigns des diverses disciplines concernes, comprenant galement des couples, et aprs avoir tudi les documents mis sa disposition par la dite commission, le pape se dcide d'intervenir et de donner sa "rponse per-sonnelle" cette grave question" dans l'encyclique H.V. Paul VI prcise trs explicitement qu'il ne considre pas sa position comme constituant une solu-tion dfinitive. Il encourage, en consquence, les membres des diverses dis-ciplines intresses poursuivre leurs tudes dont l' "apport convergent" doit permettre de "tirer davantage au clair les diverses conditions d'une saine r-gulation des diverses conditions de la procration humaine". Mdecins et biologistes en particulier sont invits "considrer comme un devoir profes-sionnel l'acquisition de toute la science ncessaire dans ce domaine dlicat".

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  • Le message est on-ne-peut plus clair : continuation de la recherche dans les divers domaines concerns et dialogue interdisciplinaire sont ncessaires.

    Que faut-il entendre par dialogue ? Nous le voyons comme une srie d'changes d'arguments srieusement tays, entre des individus ou groupes humains en dsaccord sur un point qu'ils tiennent pour essentiel ; il s'agit da-vantage d'une mise en commun que d'une confrontation (ce terme ayant une connotation quelque peu belliqueuse) en vue de rapprocher les points de vue et si possible parfois de dnouer le "conflit", mais le plus souvent le rsultat sera le surgissement de nouvelles questions, qui demanderont de nouvelles investigations et susciteront de nouvelles rflexions. Le vrai dialogue est im-possible si les interlocuteurs utilisent la langue de bois, si chacun ne fait pas l'effort d'exprimer clairement son point de vue, sans arrogance ni faiblesse. Ce qui fait la valeur d'un dialogue honnte et men sans parti pris ni arrire-pense, c'est de dpasser les perspectives partielles ou les particularits de la simple opinion ou de l'hypothse pour pouvoir accder au savoir vritable ou, du moins, une entente sur ce qui peut tre considr comme se rappro-chant le plus de la vrit.

    L'appel de Paul VI a-t-il t entendu ? ou : Le dialogue aprs Paul VI

    Karol Wojtyla, dans un article publi en 1979 (Liebe und Verantwortung, Munich), a tent de relancer le dbat qui s'tait assoupi depuis 1968, mais dans ses nombreuses dclarations ultrieures la disponibilit de Jean-Paul II lui-mme pour le dialogue n'est plus trs vidente. A tudier les publications aussi bien des thologiens que des mdecins et biologistes, nous constatons que le problme de la contraception continue intresser mais que les changes interdisciplinaires sont quasiment inexistants et que les publications y relatives sont des monologues aux perspectives partielles. Nous avons de plus en plus l'impression que le dialogue est remplac par un climat obses-sionnel et de mfiance entre les reprsentants des diverses disciplines intres-ses et parfois mme entre les membres d'une mme discipline : c'est en tout cas ce que nous laisse penser l'accueil fait de surprise et de froideur rserv par le dernier synode des vques (dcembre 1991, Rome) la question for-mule par Mgr N. Werbs en ces termes : "Ne serait-il pas opportun d'ter aux parents le fardeau de la distinction entre forme naturelle et formes artificielles du contrle des naissances ? " Il ne parat pas vident que l'on ait encore bien

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  • compris que de nouvelles questions, mme si elles ne comportent pas pour le moment de rponse univoque et dfinitive, valent mieux que l'absence de questions. On peut aussi se demander si l'coute des divers points de vue et la recherche de leur ventuelle harmonisation sont ressentis comme nces-saires, voire simplement utiles. L'thique catholique chappe-t-elle l'approche interdisciplinaire ?

    Quels sont les points essentiels discuter ? A quelles conditions le dialogue, pour autant que sa ncessit reconnue par Paul VI puisse encore tre ressentie comme telle et rveiller notre intrt, devra-t-il tre entrepris ? Telles sont quelques-unes des questions que nous aimerions soulever dans cet essai, sans avoir cependant ni l'intention ni la prtention d'y apporter personnelle-ment des rponses.

    Etat actuel du problme de la contraception chez les catholiques

    24 ans aprs la publication d'Humanae Vitae, le problme de la rgulation des naissances reste entier et les motifs qui, de l'avis de Paul VI, nous font un devoir de nous en proccuper, n'ont rien perdu de leur actualit. Nous ne nous sentons ni le droit ni la comptence de parler des pays du Tiers-monde, o le problme revt une toute autre dimension que chez nous, en raison de conditions culturelles et conomiques qui dpassent nos possibilits d'analyse. Relevons par contre qu'en Europe occidentale et en Amrique du Nord, une majorit de couples, catholiques compris, utilisent rgulirement les mthodes anticonceptionnelles dites artificielles. En grande Bretagne, 88 % de la population adulte recourt la contraception artificielle dont 43 % l'aide de la pilule, contre 1 % au moyen des mthodes dites naturelles. En Italie, o la contraception artificielle est largement rpandue, le taux de nata-lit est actuellement le plus bas d'Europe. En Espagne et en Irlande, o l'usage de la pilule et du strilet est moins rpandu qu'en Italie, on note un fort pourcentage de femmes se rendant en Angleterre pour se faire avorter (selon von Eiff, rf. no 7, 4000 ressortissantes de l'Ulster en 1988 et 1010 pour le premier trimestre de 1990 ont fait le "voyage"). Enfin en Pologne, o les mthodes artificielles sont prohibes, on a dnombr en 1988 un nombre absolu d'avortements deux fois suprieur celui enregistr en Allemagne de l'Ouest, dont la population est pourtant deux fois plus nombreuse. Le moins qu'on puisse dire est donc que l'enseignement de l'Eglise passe mal. Comme

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  • il ne s'agit pas uniquement d'une question thologique mais d'une problma-tique o sont impliques toutes les disciplines et sciences ayant trait la per-sonne humaine, il parat vident que seul un dbat entre thologie et mdecine comprise dans un sens trs large (pratique de gyncologie-obsttrique, pra-tique de mdecine gnrale, biologie, physiologie, anatomie compare, gn-tique, pharmacologie, endocrinologie, etc.), avec la philosophie comme as-sise fondamentalement indispensable toute discussion, permettra une vision globale du problme.

    Oui au dialogue, mais quelles conditions ? Pour que cet change de vue puisse permettre une approche de la vrit, cer-taines conditions concernant le comportement et l'attitude des interlocuteurs aussi bien thologiens que scientifiques doivent tre respectes.

    1. Le Magistre ne devrait pas oublier que la thologie n'est plus aujourd'hui le systme suprme de rfrence qu'elle reprsentait encore du temps de Des-cartes et de Newton. La religion doit pouvoir s'exposer aux progrs indubi-tables des connaissances. La foi dtache des faits concrets et incapable d'affronter le mouvement de la vie et le dfi de la science devient une thorie et une doctrine dsincarnes, un catalogue de prescriptions sans impact sur l'homme ; le rel a toujours le dernier mot. Les dcouvertes scientifiques, loin d'entamer la foi chrtienne, projettent sur celles-ci une lumire nouvelle, s'articulent et s'harmonisent avec les enseignements de la Rvlation chr-tienne. Le christianisme tant une religion de l'incarnation, ne peut, comme le dit Paul Valadier 1, prtendre dtenir lui seul la vrit exhaustive et dfinitive sur les divers problmes intressant l'homme; il ne peut se replier sur soi-mme, se figer. Il doit s'ouvrir aux nouveaux modes de pense, aux autres cultures et tout spcialement en ce qui concerne le problme spcifique discut dans cet essai l'apport des recherches toujours plus pousses concernant la sexualit : comme dans tous les domaines, ce n'est pas ici la vrit qui change, mais la connaissance que nous en avons. En bref, la foi n'est pas un distributeur automatique et infaillible de rponses toutes nos questions. Elle suppose la libert de l'esprit, elle ne dispense pas de la re-cherche. L'enseignement du Magistre ne saurait rduire la foi un systme dductif, d'o le croyant tirerait coup sr une conduite cohrente avec ses dogmes. Le jeu de la libert doit pouvoir se faire avec la part de risque inh-rente toute action humaine. La foi se nourrit de la culture ambiante, qu'elle

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  • assimile, et non de tabou