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Document généré le 14 sep. 2018 06:16 Études internationales Investissements directs étrangers: déterminants stratégiques et effets structurants sur le système de l'économie mondiale Lahsen Abdelmalki L’économie du XXIe siècle de François Perroux à la mondialisation Volume 29, numéro 2, 1998 URI : id.erudit.org/iderudit/703879ar DOI : 10.7202/703879ar Aller au sommaire du numéro Éditeur(s) Institut québécois des hautes études internationales ISSN 0014-2123 (imprimé) 1703-7891 (numérique) Découvrir la revue Citer cet article Abdelmalki, L. (1998). Investissements directs étrangers: déterminants stratégiques et effets structurants sur le système de l'économie mondiale. Études internationales, 29(2), 331– 348. doi:10.7202/703879ar Résumé de l'article Longtemps sous-estimes au profit des flux de marchandises, les Investissements Directs Étrangers (IDE) finissent par imposer leur poids en cette fin du XXe siècle et apparaissent déjà au rang des facteurs qui vont peser le plus sur les transformations structurelles du jeu de l'économie mondiale au cours du XXIe siècle. L'analyse économique propose des grilles d'analyse qui permettent de comprendre en partie les stimuli à l'origine des flux et les déterminants de leur localisation. En revanche, le repérage statistique de ces flux et l'identification des rapports entre les formes anciennes et les formes nouvelles d'investissement (accords de technologie, d'assistance, de sous-traitance, de gestion, etc.) restent encore insatisfaisants. Les prospectives sur les effets de la croissance des IDE au cours des deux prochaines décennies apparaissent très contradictoires entre celles qui prédisent l'accroissement de l'instabilité du système financier international du fait d'une privatisation grâce à l'apport des capitaux aux zones les moins développées et celles, enfin, en apparence plus saugrenues, qui prédisent une raréfaction des capitaux dont les principales victimes seraient les régions en développement. Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter en ligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique- dutilisation/] Cet article est diffusé et préservé par Érudit. Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université du Québec à Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org Tous droits réservés © Études internationales, 1998

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    tudes internationales

    Investissements directs trangers: dterminantsstratgiques et effets structurants sur le systme del'conomie mondiale

    Lahsen Abdelmalki

    Lconomie du XXIe sicle de Franois Perroux lamondialisationVolume 29, numro 2, 1998

    URI : id.erudit.org/iderudit/703879arDOI : 10.7202/703879ar

    Aller au sommaire du numro

    diteur(s)

    Institut qubcois des hautes tudes internationales

    ISSN 0014-2123 (imprim)

    1703-7891 (numrique)

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    Citer cet article

    Abdelmalki, L. (1998). Investissements directs trangers:dterminants stratgiques et effets structurants sur le systmede l'conomie mondiale. tudes internationales, 29(2), 331348. doi:10.7202/703879ar

    Rsum de l'article

    Longtemps sous-estimes au profit des flux de marchandises,les Investissements Directs trangers (IDE) finissent parimposer leur poids en cette fin du XXe sicle et apparaissentdj au rang des facteurs qui vont peser le plus sur lestransformations structurelles du jeu de l'conomie mondialeau cours du XXIe sicle. L'analyse conomique propose desgrilles d'analyse qui permettent de comprendre en partie lesstimuli l'origine des flux et les dterminants de leurlocalisation. En revanche, le reprage statistique de ces flux etl'identification des rapports entre les formes anciennes et lesformes nouvelles d'investissement (accords de technologie,d'assistance, de sous-traitance, de gestion, etc.) restent encoreinsatisfaisants. Les prospectives sur les effets de la croissancedes IDE au cours des deux prochaines dcennies apparaissenttrs contradictoires entre celles qui prdisent l'accroissementde l'instabilit du systme financier international du fait d'uneprivatisation grce l'apport des capitaux aux zones les moinsdveloppes et celles, enfin, en apparence plus saugrenues,qui prdisent une rarfaction des capitaux dont les principalesvictimes seraient les rgions en dveloppement.

    Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des servicesd'rudit (y compris la reproduction) est assujettie sa politique d'utilisation que vouspouvez consulter en ligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/]

    Cet article est diffus et prserv par rudit.

    rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de lUniversitde Montral, lUniversit Laval et lUniversit du Qubec Montral. Il a pourmission la promotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org

    Tous droits rservs tudes internationales, 1998

    https://id.erudit.org/iderudit/703879arhttp://dx.doi.org/10.7202/703879arhttps://www.erudit.org/fr/revues/ei/1998-v29-n2-ei3073/https://www.erudit.org/fr/revues/ei/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/http://www.erudit.org

  • Investissements directs trangers dterminants stratgiques et

    effets structurants sur le systme de l'conomie mondiale

    Lahsen ABDELMALKI*

    RSUM : Longtemps sous-estimes au profit des flux de marchandises, les Investisse-ments Directs trangers (IDE) finissent par imposer leur poids en cette fin du XXe sicle et apparaissent dj au rang des facteurs qui vont peser le plus sur les transformations structurelles du jeu de l'conomie mondiale au cours du xxf sicle. L'analyse conomi-que propose des grilles d'analyse qui permettent de comprendre en partie les stimuli l'origine des flux et les dterminants de leur localisation. En revanche, le reprage statistique de ces flux et l'identification des rapports entre les formes anciennes et les formes nouvelles d'investissement (accords de technologie, d'assistance, de sous-traitance, de gestion, etc.) restent encore insatisfaisants. Les prospectives sur les effets de la croissance des IDE au cours des deux prochaines dcennies apparaissent trs contradic-toires entre celles qui prdisent l'accroissement de l'instabilit du systme financier international du fait d'une privatisation grce l'apport des capitaux aux zones les moins dveloppes et celles, enfin, en apparence plus saugrenues, qui prdisent une rarfaction des capitaux dont les principales victimes seraient les rgions en dveloppe-ment.

    ABSTRACT: Foreign Direct nvestment (FDI) hasfor a long time been underrated to the advantage of merchandise trade flow. However, at the end of the 20th century the importance of FDI has made itselffelt and it now ranks alongside thefactors which will weigh most heavily on the structural transformation of the World economy in the 21u

    century. Economie analysis provides an analytical framework which allows a partial understanding of the stimuli that give rise to thse flows and dtermine their destina-tion. However, the measurement of thse flows and the identification of relationships between old and new forms of investment (technology, assistance, sub-contracting, management agreements, etc.) are still inadquate. Expectations regarding the effects of FDJ growth during the next two dcades appear to be highly contradictory. There are those who predict that the privatisation ofthe international financial System, thanks to the supply of capital to less-developed zones, will render it increasingly unstable. Others, who appear less crdible, predict that the developing rgions will be the principle victims of an increasing scarcity of capital.

    F. Perroux1 a, mieux que tout autre conomiste, analys le processus de dveloppement conomique comme ressortant d'asymtries de pouvoirs et d'influences entre acteurs et entre zones de dveloppement. Pour l'auteur de

    * Matre de Confrences de Sciences conomiques, Universit Lumire Lyon 2, France. 1. F. PERROUX, L'conomie du XXe sicle, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1961,

    1991.

    Revue tudes internationales, volume xxix, n 2, juin 1998

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    L'conomie du XXe sicle, les relations d'interdpendance qui caractrisent le champ de l'activit conomique, au lieu de conduire l'quilibre des relations ouvrent, au contraire, l'occasion renouvele l'exercice et l'affrontement des forces ingales des macro-units que sont les groupes et les tats. Cet affrontement marque de son empreinte les itinraires qui favorisent ou entra-vent l'innovation, l'investissement et la croissance. Cette analyse, maintes fois illustre par F. Perroux dans ses diffrents crits, est particulirement propice pour rendre compte de l'ampleur et de la dynamique d'volution des mouve-ments de capitaux depuis le dbut des annes 1980.

    Selon le FMI, les mouvements de capitaux sont des transactions qui entranent une modification du stock des avoirs et engagements financiers extrieurs d'une conomie. Ces avoirs comprennent, notamment, les rserves officielles et les crances de rsidents, principalement les entreprises et les banques. Ils se rpartissent en mouvements de capitaux montaires qui reprsentent la contrepartie des transactions sur les biens et les services et les mouvements de capitaux long terme non montaires . Les crdits et les prts, ainsi que les investissements, appartiennent cette dernire catgorie.

    Les investissements se rpartissent, eux-mmes, en deux catgories : les investissements directs et les investissements indirects. Ces derniers, appels parfois investissements de portefeuille, portent sur des achats de parts d'entre-prises ou d'actifs financiers et dans ce cas le mobile est gnralement d'ordre financier. Les investissements directs s'inscrivent, en revanche, dans une logique d'entreprise et peuvent, selon les cas, porter sur des rachats d'en-treprises existantes ou sur des lments permettant une implantation directe (btiments, machines, terrains). Les dveloppements qui suivent s'intressent prioritairement aux Investissements Directs trangers (IDE) avec, en toile de fond, le dbat sur les consquences de la circulation des capitaux sur le systme de l'conomie mondiale, sur les dlocalisations d'entreprise et l'em-ploi dans le pays industrialiss et, enfin, sur le rveil des conomies mergentes.

    I - Les problmes de dfinition et de reprage

    L'usage commun fait du vocable investissement est aux antipodes de la difficult qu'il y a lui trouver une dfinition conceptuellement calibre et accepte de tous. Dans le langage conomique, deux critres importent gn-ralement pour faire la diffrence entre une simple cession (vente) et un investissement de machine par exemple. D'une part, la dimension temporelle : une vente est immdiate alors que la valeur ajoute et le bnfice de l'investisseur prennent le temps de la production. D'autre part, le transfert de la proprit juridique : il est immdiat dans une vente alors que l'investisseur garde cette proprit au cours de la production. La ralit est plus complexe.

  • INVESTISSEMENTS DIRECTS TRANGERS... 333

    A De la difficult de dfinir l'investissement

    Si les simples transactions sont caractrises par l'absence de relation durable entre l'acheteur et le vendeur, cela n'a rien de systmatique. Un contrat de vente peut stipuler des paiements chelonns. De mme, des contrats d'approvisionnement long terme peuvent se traduire par l'institu-tion de rapports durables entre fournisseurs et clients. l'inverse, un investisseur peut supprimer ou rduire la dimension temporelle d'un projet s'il choisit d'actualiser les revenus qui en sont attendus et prfre cder, contre des revenus prsents, ses droits sur les revenus futurs.

    Certains objecteront, cependant, que l'opration de vente ne porte pas sur la technologie elle-mme mais sur des droits sur les revenus que le capital technologique contribue crer. la diffrence des ventes classiques, dans ce dernier cas, le prix ne dpend pas seulement d'une valeur dj incorpore dans une technologie, il tient compte galement d'une anticipation sur le revenu cumul issu du projet lui-mme2.

    1. Fictions comptables et conflits de seuils

    La dfinition de I'IDE semble ainsi tenir deux lments interdpendants : 1) une relation durable entre au moins deux units, chacune tant en situation d'extra-territorialit par rapport l'autre; 2) l'exercice de l'influence un degr donn de l'une sur l'autre, l'unit qui investit ou qui prend des partici-pations largissant de la sorte son espace de dcision une autre ou d'autres units. Au-del des seuils convenus ci-dessus, la dfinition admet express-ment la dimension qualitative de pouvoir. Cet aspect intressant a sa contre-partie dans l'impossibilit de traduire le pouvoir et les conditions de son exercice en termes oprationnels. C'est le premier aspect fuyant de la dfini-tion.

    En fait, comme toute construction, celle qui est relative aux IDE ne peut tre automatiquement accrdite de la confiance prtendument affiche der-rire des colonnes de chiffres. Comme toujours, ce type de classements rvle davantage les individus qui classent que les objets classs. Les considrations lies la dtermination d'un seuil minimum pour caractriser un IDE le montrent bien. En effet, si le FMI prconise l'adoption d'un seuil de 10 %, il n'existe pas, dans les faits, d'acceptation unanime propos d'une limite particulire. Jusqu'en 1992, la France continuait de se rfrer au seuil de 20 % avant de s'aligner, depuis cette date, sur la recommandation de l'institution internationale. L'Allemagne, elle, adopte toujours ce seuil de 2 0 % mais incline considrer que, dans certains cas, une participation infrieure 20 % peut suffire pour qualifier un IDE. Le Canada et le Royaume-Uni fixent un seuil lev de 50 %, ce qui, comparativement aux autres mthodes utilises, aboutit une sous-estimation des flux3. Et si les tats-Unis ont recours un seuil de

    2. Ch. OMAN, dir., Les nouvelles formes d'investissement dans les pays en dveloppement, Paris, tudes du Centre de Dveloppement, 1984.

    3. Franois CHESNAIS, La mondialisation du capital, Paris, Syros, 1994.

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    5 % , le Japon, lui, ne fixe aucune rfrence prcise: toute participation autorise par le ministre des Finances est de fait un IDE. Enfin, dans la pratique, la participation active la gestion est possible, selon les cas, 50 %, 30 %, 10 %, voire 5 %. Elle peut mme tre acquise sans participation aucune dans le capital social. Cela pose le problme de l'htrognit des formes de contrle entre les firmes.

    L'instrument de mesure lui-mme, la balance des paiements, pose pro-blme. Conue l'origine pour recenser les flux commerciaux et montaires, la sortie des frontires, la balance des paiements apparat comme un instru-ment inadquat pour enregistrer les flux de capitaux. Notamment, l'artifice du FMI invitant inscrire les profits rinvestis in situ comme des IDE, s'il satisfait l'esprit, pose de redoutables problmes aux tats qui ne sont pas dots de moyens logistiques suffisants pour s'informer sur le destin de ces revenus. Or, ils reprsenteraient, dans le cas des tats-Unis, 30,9 % des IDE en 1990.

    2. L'acclration des mouvements de capitaux

    Les IDE ont enregistr un essor particulirement lev au cours des annes 1980. Ils atteignent 870 milliards de dollars en 1990, soit quatre fois plus que dix ans plus tt. Les IDE ont progress plus vite que le commerce mondial, lequel a progress plus vite que le PIB mondial. Le phnomne est gnral : il concerne simultanment tous les pays avancs, tous les secteurs d'activit et, fait paradoxal, n'pargne pas les petites entreprises qu'on aurait pu croire incapable du fait de la faiblesse relative de leurs moyens de suivre le mouve-ment. En fait, l'originalit des IDE est qu'ils peuvent s'appuyer sur une mobili-sation de capitaux sur les lieux mmes de leur transformation en moyens de production sans demander une pargne pralable dans les pays d'origine des investisseurs.

    Cette acclration des flux s'explique principalement par l'adaptation des entreprises un contexte de ralentissement de l'activit partir du milieu de la dernire dcennie. Par la suite, une convergence forte entre plusieurs vne-ments plus ou moins directement lis va crer une atmosphre favorable l'expansion durable des IDE. D'abord, le durcissement des politiques commer-ciales va progressivement obliger les firmes des parades de contournement sous forme d'implantation mais aussi de partenariat localis, une plus grande volatilit des monnaies rendant la dlocalisation des activits plus avantageuse l'exportation simple. La drglementation financire va conjointement facili-ter les mouvements parfois intempestifs de la finance et favoriser l'mergence de marchs priphriques. Enfin, dans le mme temps, une volution qualitative des appareils productifs nationaux va correspondre une rorientation sectorielle des investissements (monte des services) et une rorganisation de la production (intgration industrielle, co-traitance, proximit clients-fournisseurs).

  • INVESTISSEMENTS DIRECTS TRANGERS...

    Tableau 1 Les flux d'investissements directs 1985-1993

    1985 1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992 1993

    Monde 58 94 140 172 217 238 181 150 216

    Investisseurs

    Etats-Unis 13 19 31 18 29 33 27 37 40

    Japon 6 14 20 34 44 48 31 17 4,6

    France 2 5 9 15 19 35 24 19 15,5

    Allemagne 6 11 9 13 18 28 21 18 10,5

    Royaume-Uni 11 18 31 37 36 18 19 17 42

    Pays-Bas 3 4 9 7 15 15 11 11 -

    Destinataires

    Etats-Unis 19 34 58 59 68 45 25 3 53

    Japon 1

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    de dollars de stocks d'iDE. L'Allemagne et la France suivent distance. Ce qui tend suggrer l'existence d'une relation causale entre les flux de capitaux et les flux de marchandises.

    B La structure gographique et sectorielle des IDE

    1. Polarisation gographique des flux et poids de la triade

    L'orientation des flux des investissements de long terme est considrer en relation avec les changements qui affectent simultanment les pays de dpart et les pays d'arrive. Au sein des premiers, la remise en cause relative de la puissance financire amricaine est relaye (explique) par la monte de la puissance financire japonaise et europenne. Au sein mme de l'ensemble europen, la France et l'Allemagne ont rejoint les Pays-Bas et surtout le Royaume-Uni au rang de grands exportateurs de capitaux. Mais il importe surtout de remarquer que la rpartition gographique des flux d'investisse-ments manufacturiers se droule essentiellement entre les trois ples de la triade. Prs de 60 % des investissements japonais se dirigent vers les tats-Unis et l'Union europenne. Les flux europens s'orientent hauteur de 70 % vers les tats-Unis et I'AELE. Enfin, les flux amricains se dirigent pour prs de 60 % vers l'Union europenne et le Japon.

    Tableau 2

    Stock d'investissements tous secteurs, fin 1980 et fin 1990 (en milliards de dollars)

    Fin 1980 Fin 1990

    PDEM PVD Total PDEM PVD Total

    Pays industriels 387 23 410 1422 71 1493

    tats-Unis 58 7 65 404 27 431

    Europe 227 12 239 801 37 838

    Japon 8 1 9 33 2 35

    Canzas 94 3 97 184 5 189

    PVD 137 7 144 297 34 331

    Amrique Latine 76 1 77 163 7 170

    Asie 33 5 38 92 22 114

    Afrique 28 1 29 42 5 47

    Monde 524* 30 554* 1 719** 105 1 824**

    Source : L'conomie mondiale , Les Cahiers franais, 269, janv.-fv. 1995, p. 20. * Plus 6 non prciss dont 4 pour les tats-Unis et 2 pour l'Allemagne. ** Plus 16 non prciss dont 4 pour les tats-Unis, 10 pour l'Allemagne et 2 indtermins. PDEM = Pays dvelopps conomie de march ; PVD : Pays en Voie de Dveloppement. Canzas = Canada, Afrique du Sud, Australie et Nouvelle-Zlande.

  • INVESTISSEMENTS DIRECTS TRANGERS... 337

    Dans cette rpartition, le Tiers Monde, surtout l'Afrique, est marginalis et voit sa capacit attirer les capitaux progressivement rduite : de 20 mil-liards de dollars nets par an la fin des annes 1970, l'apport est tomb moins de 3 milliards en 1990. En outre, sur l'ensemble des PVD, la taille moyenne des projets ne dpasse pas 4 millions de dollars et mme 0,260 mil-lions de dollars en Europe de l'Est. Enfin, le Tiers Monde qui reoit moins de capitaux qu'il n'en fournit devient exportateur net de capitaux depuis le dbut de la dcennie actuelle. Comble de la contradiction pour une rgion du monde mine par la dette et qu'on dit souffrir d'une insuffisance d'pargne domestique. Dans ce panorama, la situation singulire de certains pays d'Asie autres que la Japon (Core et Taiwan principalement) apparat comme une moindre consolation: depuis le dbut de la dcennie 1990, on observe une monte des investissements de ces pays la fois en Europe et en Amrique du Nord suscits par la recherche d'une plus grande proximit des marchs et, en amont des processus de fabrication, des activits d'tudes, de recherches et de hautes technologies.

    Tableau 3 Flux de capitaux vers les pays en dveloppement

    (millions de dollars de 1993)

    1960 1970 1980 1991 1992 1993

    Investissement direct tranger net 304 3 024 12 988 34 475 44 868 63 999

    Investissement de portefeuille 13 423 3 353 17 505 24 250 86 569

    Prts bancaires nets 384 9 839 11 791 1892 14 541 5 482

    Dons et flux de dette officielle 1466 9 854 34 366 59 301 47 383 52 336

    Total 2 167 23 140 62 498 113 173 131 042 208 386

    Source: FMi-Banque Mondiale, Finances & Dveloppement, dc. 1995, p. 7.

    2. La rpartition sectorielle

    Les analyses courantes mettent l'accent sur deux types d'engrenage en matire de dlocalisation. L'engrenage gographique fait rfrence la drive spatiale de certaines firmes ou activits attires par l'apparition d'un nombre croissant de pays - sur les trois continents en dveloppement - dans les rseaux internationaux de production et d'change. L'engrenage conomique est celui qui pousse ces mmes firmes, sous la pression des contraintes financires, fiscales, de productivit ou de march dans leur pays d'origine, restaurer leurs quilibres dans ces diffrents domaines par les avantages spcifiques procurs par les zones de dlocalisations. On parle beaucoup moins souvent de l'engrenage technique qui invite, lui, porter attention la nature mme des procds, des processus techniques et des filires d'activits dlocalises.

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    L'tude prospective de l'volution de l'industrie mondiale confirme le maintien des volutions actuelles, les activits dlocalises devant atteindre 24,8 % de la production en l'an 2000. Comparativement, la part des exporta-tions dans la production se situerait hauteur de 28,5 %4. Cette double globalisation, la fois productive et commerciale, est le rsultat de la course des firmes du centre plus de productivit et de performances. Mais les pays de la priphrie ne sont pas en reste. Beaucoup d'entre eux, sur les trois continents, avaient opt pour des voies de dveloppement dit auto-centr avant les annes 1980. Les effets combins de la crise, des rformes librales en ce qui concerne notamment la privatisation des secteurs publics et leur ouverture aux investisseurs trangers, et le poids croissant des organisations internationales dans ces rformes ont conduit une majorit d'entre eux privilgier des stratgies de dveloppement des secteurs exportateurs, voire imiter les vieilles socits industrielles sur la voie des dlocalisations (cf. les NPI). Le rsultat terme, sous forme de menace, pourrait se concrtiser dans une accentuation de la concentration et de la spcialisation internationale comme le montre la prvision suivante.

    Tableau 4

    Parts des zones dans la localisation de la production par branche (en % de la production mondiale)

    Les secteurs d'activits Amrique du Nord Europe de l'Ouest Asie dveloppe

    1988 2000 1988 2000 1988 2000

    lectronique 27,9 21,7 20,5 17,0 32,7 42,2

    Matriel lectrique 20,1 16,4 23,3 21,9 29,7 35,0

    Vhicules 26,5 18,7 26,9 23,1 25,6 32,0

    Textile 17,2 8,9 27,2 20,6 21,8 24,2

    Bois-papier-divers 31,4 26,6 27,8 25,9 19,4 20,5

    Mtallurgie de base 13,9 8,6 29,4 24,6 19,1 20,5

    Mcanique 24,9 21,1 25,7 26,6 18,0 24,5

    Chimie 22,3 16,9 32,5 27,9 21,0 24,1

    Matriel de construction 16,8 11,0 30,7 25,6 22,1 26,8

    Source: L'conomie mondiale, Les Cahiers franais, 269,janv.-fv. 1995, p. 64.

    3. Les autres formes d'investissements

    L'observation montre que les IDE ne sont pas les seuls vecteurs par lesquels les firmes multinationales manifestent leur prsence productive dans les pays tiers. 11. y a aussi ce que l'on appelle les nouvelles formes d'investissement (NFI), appeles comme telles parce qu'elles reprsentent pour

    4. D. DELALANDE, Cahiers Franais, 269, 1995.

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    une part des innovations rcentes et surtout parce qu'elles sont susceptibles dans certaines conditions de rivaliser avec les IDE classiques. Il s'agit prin-cipalement des accords de co-entreprises, des accords de technologie, de gestion et de savoir-faire et, enfin, des accords de sous-traitance. Mais pour-quoi les NFI ? La rponse tient dans une dmonstration qui conduit confron-ter les responsabilits et les risques encourus respectivement par les investisseurs et les conomies d'accueil.

    Beaucoup de pays avaient opt, pendant les annes 1960-70, pour des stratgies de croissance (Nord) ou de dveloppement industriel (Sud) fondes sur l'endettement. L'efficacit d'un tel choix est remise en cause aujourd'hui par la possibilit qu'ils ont, dans la plupart des cas, de susciter un afflux d'iDE. Les pays d'accueil des capitaux ont le choix entre le recours la dette qui donne lieu au paiement des services de la dette (principal et intrts) chances rgulires et l'appel aux IDE moyennant la sortie des revenus en devises de ces investissements, revenus variables cependant car fonction de la conjoncture et des performances ralises. Un calcul lmentaire conduit montrer que les pays d'accueil prfreront l'endettement en haute conjonc-ture, car les profits des investissements sont levs et les IDE en basse conjonc-ture, et les profits rapatris par les firmes multinationales sont alors faibles. Toutefois, l'incertitude de l'hypothse demeure. Les investisseurs trangers pourraient aussi bien rinvestir tout ou partie de leurs profits in situ en priodes de croissance forte, ce qui serait un bien meilleur choix pour les conomies d'accueil. Les donnes structurelles de ces conomies, plus que les attraits partiels, naturels, fiscaux ou sociaux, tels sont les paramtres suscepti-bles de leur permettre d'optimiser leurs choix stratgiques.

    Le mme raisonnement peut tre appliqu pour clairer la prfrence pour les anciennes ou les nouvelles formes d'investissement. Plutt que de s'en remettre au seul calcul des firmes trangres qui investissent par pa-quets intgrs, alourdissant d'autant la contribution en retour des pays d'accueil, ces derniers auraient intrt se positionner comme partenaires en dissociant les lments constitutifs de FIDE sur lesquels ils n'ont pas de prise (capitaux, technologies) et les lments dont ils pourraient assurer la matrise (gestion, coordination) avec l'avantage, au bout du compte, de rduire les cots en devises aux seules ressources indisponibles. Il se peut que les firmes trangres trouvent elles aussi le mme intrt ce partage des responsabilits. Nombre d'entre elles d'ailleurs se concentrent de plus en plus sur les segments stratgiques de l'innovation technologique en amont, et de la matrise des marchs mondiaux en aval. Elles assurent en quelque sorte un rle d'interm-diaires en fournissant les inputs des processus et en s'occupant d'couler leurs outputs. La consquence de ce choix stratgique est double. D'une part, la croissance du risque associ l'investissement se trouve transfr vers les prteurs et les pays d'accueil. D'autre part, FIDE classique, l o il n'est pas complmentaire des NFI, devient un peu plus obsolte.

  • 340 Lahsen ABDELMALKI

    II - Les dterminants micro et macroconomiques et les stratgies

    Les mobiles qui se trouvent derrire les mouvements de capitaux long terme, investissements ou placements, sont trs varis et cette varit explique - et s'explique son tour par - la pluralit des acteurs du transfert. Ainsi, les mobiles traduisent des stratgies de dploiement des marchs des entreprises industrielles et commerciales ou de protection des banques et des entreprises contre les risques de change. Mais il n'est pas rare que les motivations soient aussi associes aux comportements de spculation sur les diffrences des territoires en ce qui concerne l'attrait et la scurit des placements, l'impor-tance des avantages fiscaux et sociaux et la qualit des infrastructures.

    A Les fondements stratgiques des IDE

    1. VIDE entre souverainet nationale et parts de march

    L'investissement est la connexit de plusieurs problmatiques en co-nomie politique. Il est la fois l'acte d'investir et le rsultat de cet acte. De mme, l'investissement est un cot, une privation et incarne la valeur d'une esprance. Au-del de cette vision dialectique qui situe l'investissement la mdiation de plusieurs contradictions, l'intrt de la dmarche est de faire apparatre l'investissement comme le fruit d'un calcul conomique rationnel sur la base d'anticipations de celui qui investit. Sur le plan international, ces diffrents lments acquirent une relle paisseur : la productivit se mue en comptitivit, les firmes sont dsormais des transnationales ou des firmes globales et le pouvoir prend la forme de souverainet nationale et de parts de marchs.

    Plusieurs raisons objectives interdisent d'envisager I'IDE comme une quan-tit d'argent pur et dmatrialis. D'abord, la diffrence de l'change com-mercial ordinaire, I'IDE n'a pas une nature auto-liquidative, immdiate (rgle-ment au comptant) ou diffre (crdit commercial). Ensuite, il fait intervenir le temps et l'espace : les flux de production, d'change et ventuellement de rapatriement des revenus des capitaux s'tendent sur plusieurs squences longues et mettent en relation deux ou plusieurs espaces de localisation. L'IDE se traduit galement par un transfert de droits patrimoniaux et, de facto, des pouvoirs conomiques sans comparaison avec les simples oprations d'import-export. Enfin, I'IDE implique la prise en considration, consciente ou non, de la raction des autres acteurs qui balisent l'espace du transfert : anticipation de la concurrence, siphonnage des techniques locales, etc.

    En dfinitive, l'investissement direct tranger doit tre analys dans une double perspective, celle de la firme qui investit et celle de l'conomie qui accueille, sur la base d'anticipations et de critres de slection. L'opration demande alors s'interroger sur la rationalit des firmes : quels lments de calcul conomique sont mobiliss? D'autres considrations de pouvoir, de puissance et/ou d'influence entrent-elles enjeu? Quelle part revient au mim-tisme et la mode dans l'amplification des flux aujourd'hui?

  • INVESTISSEMENTS DIRECTS TRANGERS... 341

    2. Les stimuli micro-conomiques : le rle de l'innovation et de la concurrence

    Une premire srie de rponses aux interrogations prcdentes est appor-te par des auteurs qui se rattachent pleinement ou essentiellement mettre en valeur les motivations de la firme qui investit. De ce point de vue, l'une des explications les plus anciennes est propose par l'amricain R. Vernon5 lors-qu'il analyse la trajectoire industrielle et spatiale d'un produit nouveau. Pour lui, pousses par les anticipations positives de profit, les firmes localises dans le pays d'origine de l'innovation pntrent par imitation sur un march en expansion provoquant sa mutation de march de monopole en march d'oligopoles. Trs rapidement, l'importance stratgique de la R&D diminue. La concurrence pousse principalement la qute de rendements d'chelle ce qui a pour effet de forcer la standardisation du produit et de sa fabrication. Afin de toucher de nouveaux dbouchs, sous la pression des jollowers, les firmes exportent ensuite en direction des pays niveau de vie similaire en s'aidant de la puissance de leur exprience accumule.

    Les tapes suivantes voient le produit driver vers des zones moins dveloppes qui prsentent le double avantage d'accueillir le produit comme un produit neuf et de contribuer la continuit de sa mise en valeur alors mme que ses investissements initiaux de recherche et d'industrialisation sont depuis longtemps amortis. L'intrt de cette analyse est triple dans la mesure o elle met en lumire ce qui se passe squentiellement sur les trois espaces en jeu: 1) en pntrant des pays nouveaux, les firmes leaders gagnent une distance sur la concurrence intrieure, mais assument le double risque d'af-fronter l'incertitude sur les marchs nouveaux et d'ouvrir la voie leurs concurrents directs qui pourront arriver un moindre risque en trouvant une demande dj sensibilise, voire captive ; 2) les marchs ainsi conquis finis-sent peut-tre par stimuler les firmes autochtones. Ces dernires peuvent non seulement limiter l'amplitude de pntration des firmes trangres mais ren-verser la concurrence leur dpens dans le pays d'origine de l'innovation ; 3) les firmes pionnires finissent donc par alimenter cumulativement un proces-sus international de diffusion de la concurrence et de l'innovation. Dans ce processus, les firmes qui ne suivent pas - ou suivent avec retard - auront des arguments pour se plaindre en invoquant le fait que les firmes implantes l'tranger mettent en pril les producteurs locaux et les exportateurs qui ne bnficient pas comme eux de l'attrait de l'implantation (cot des facteurs, qualit des infrastructures, proximit des marchs, cots de transport, etc.).

    La dmarche de R. Vernon a initi un courant de recherche qui dcrit particulirement les consquences du processus prcdent sur la concurrence par les cots et les prix, et son impact inluctable sur la concentration des industries et la standardisation des activits. Il s'agit, toutefois, d'une thorie dterministe qui a le dfaut de montrer que la concurrence dbouche fatalement sur une dynamique tendancielle de dlocalisation des activits vers les zones

    5. R. VERNON, International Investment and International Trade in the Product Cycle , Quarterly Journal oj Economies, vol. LXXX, mai 1966, pp. 190-207.

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    les moins innovantes, disons le Tiers Monde d'aujourd'hui. C'est la mme croyance qui avait conduit certains auteurs6 laborer un schma de la drive de circuits de branches dans lequel sont analyss les effets du transfert de l'industrialisation des pays dvelopps vers les autres en termes de sous-fordisme, de fordisme priphrique, tronqu, incomplet ou contrari. On sait aujourd'hui que l'articulation des deux mondes ne dbouche pas ncessairement sur une diffusion mcanique et homogne de l'industrialisation. Le Tiers Monde offre plutt l'image d'une vaste zone dsunie et en diffrenciation rapide et les ressorts de cette diffrenciation trouvent leur origine principalement l'intrieur mme de chacune des conomies nationales.

    3. L'investissement international comme mise en uvre de stratgies d'imitation

    Certains auteurs dnoncent l'ide largement diffuse selon laquelle l'internationalisation de la production est systmatiquement le produit de calculs conomiques conscients et rationnels. Pour ces derniers, l'espace conomique et financier international serait mieux compris si on substituait les catgories d'information parfaite, de certitude et de concurrence pure par celles d'information imparfaite, d'incertitude et de concurrence oligopolistique. Pour J. Masini7, que le firmes multinationales aient chang leur image auprs du public, au cours des deux dernires dcennies, ne doit pas faire oublier les deux caractristiques qui font leur essence. D'une part, leur seule motivation est le profit alors que les modalits pour arriver cette fin sont variables et dpendent des instruments stratgiques que se fixent les firmes. D'autre part, la concurrence n'est pas anonyme mais oligopolistique et les firmes ont indistinctement pour proccupation de concevoir leurs stratgies en rfrence celles de leurs concurrents immdiats, c'est--dire ceux qui leur ressemblent le plus.

    Il s'ensuit que l'on ne peut continuer considrer I'IDE comme une simple relation entre une firme et un pays d'accueil. Le choix d'implantation d'une filiale ne dcoule pas d'un calcul froid sur les avantages comparatifs de zones, il s'insre dans un raisonnement qui prend en compte l'ensemble du posi-tionnement de la firme par rapport aux autres. F. Knickerbocker8 tente de caractriser ce positionnement dans la parabole du follower et du leader. Pour ce dernier, l'imitation entre firmes porte non seulement sur la technologie, mais aussi sur l'implantation sans qu'un calcul individuel vienne concrtement valider cette dernire. Ainsi, l'investissement international dans un grand nombre de pays du Tiers monde requiert des informations multiples sur la technologie de production, les marchs, les cots des facteurs, la conjoncture nationale et la stabilit politique et syndicale. Autant de paramtres plus ou moins incertains qui sont runis dans les fameuses grilles d'valuation dites de risque-pays, vritables visas d'investissement. Dans ce contexte,

    6. Dont A. LIPIETZ, Mirages et miracles, Paris, La Dcouverte, 1985. 7. J. MASINI, Peut-on concilier le dveloppement du Tiers Monde et les profits des multinatio-

    nales , Revue Tiers Monde, vol. 113, n xxix, janvier-mars 1988, pp. 11-25. 8. F. KNICKERBOCKER, Oligopolistic Reaction and Multinational Enterprise, Cambridge, Mass., Divi-

    sion of Research, Harvard Graduate School of Business Administration, 1973.

  • INVESTISSEMENTS DIRECTS TRANGERS... 343

    l'implantation d'une premire firme constitue aux yeux de ses concurrentes un lment d'information pertinent sur le pays. L'IDE lui-mme n'est pas un choix qui relve d'une rationalit substantive, mais ressort d'une dcision qui s'inscrit dans un phnomne collectif incluant le mimtisme, les anticipations auto-ralisatrices, voire les bulles spculatives qui caractrisent les marchs financiers.

    B Les enjeux et les problmes poss par l'amplification des IDE

    Comparant la crise des annes 1930 et la crise actuelle, l'historien J. Bouvier pouvait dclarer : il faut se mfier de la nouveaut qui n'est souvent qu'ignorance de l'histoire. Les mouvements internationaux de capitaux ne sont pas propres fin du xxe sicle. La crise de 1929 avait dj vu le dferlement des capitaux nord-amricains en Amrique latine la recherche de meilleures conditions de valorisation. Ce constat a de quoi conforter les thories htrodoxes sur leur analyse des crises capitalistes comme crises de suraccumulation. La situation actuelle a cependant son lot de spcificits en ce qui concerne les effets de l'internationalisation des mouvements de capitaux, la fois sur les pays d'origine et d'arrive sparment, et sur les transformations de l'conomie mondiale comme systme.

    1. Les effets sur le systme de l'conomie mondiale

    Parmi les autres effets remarqus de l'acclration des investissements de long terme, on trouve la privatisation du systme financier international. C'est la consquence, simultanment, du recul de l'aide publique et du renforcement du rle des banques multinationales qui, la fois, animent une part essentielle des mouvements de capitaux et exercent un monopole de fait sur la gestion de l'activit de change.

    La transnationalisation des liquidits, issue de la diminution de la part relative des rserves des banques centrales dans les avoirs en devises au niveau mondial, est un autre facteur d'accentuation de cette privatisation au mme titre que la drglementation des activits bancaires et l'assouplissement des activits de contrle des changes recommandes (ou imposes) aux pays du Tiers Monde.

    Tableau 5

    Les rserves* des Banques centrales des pays du G7

    1984 1990 1994

    Montant des rserves (en Mds de dollars)

    Valeur d'une journe de march des changes

    166,7

    150

    282

    500

    285,4

    1200

    * Devises et or. Source: Olivier PIOT, Finance et conomie : la fracture, Paris, Le Monde ditions, 1995, p. 211.

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    2. Le effets contradictoires des IDE sur les conomies mergentes

    Dans les conomies mergentes d'Asie, et de manire plus accessoire en Amrique latine, la dcennie 1990 a t entame sous le signe de la mise en uvre des rformes conseilles ou, parfois, imposes par les institutions et les pools bancaires internationaux. Ainsi, le resserrement de la politique mon-taire et la libralisation des mouvements de capitaux sont partout substitus aux objectifs de change qui tait monnaie courante, avec les effets attendus sur la dprciation des monnaies. La volont de contenir l'inflation et la demande nationale est galement affirme comme un objectif prioritaire. Enfin, la croissance des exportations est devenue un peu plus le moteur de la croissance conomique en tant limite, cependant, par la contraction des importations des pays dvelopps. L'afflux de capitaux trangers s'est opr dans ce con-texte de rformes macroconomiques gnralises. En fait, des lments microconomiques ont facilit ces mouvements, notamment les privatisations d'entreprises publiques et la suppression des restrictions sur la mobilit des capitaux trangers qui ont jou un rle cl, en dpit de protections juridiques juges encore insuffisantes.

    L'acclration des mouvements de capitaux vers les nouvelles conomies dynamiques d'Asie et d'Amrique latine a suivi de prs l'mergence d'un environnement financier plus souple. Toutefois, la conjonction des entres massives de fonds et d'un contexte de multiplication des rformes a t l'origine de problmes aigus qui ont dstabilis le contexte et le rythme des transitions. Ainsi, l'ouverture des conomies longtemps habitues aux contr-les a provoqu un bond en avant des importations, expliqu en partie par le manque de crdibilit des rformes qui a pouss les mnages et les entreprises de certains tats des importations de prcaution. Un second problme est venu du reflux des capitaux constat aussi bien en Asie qu'en Amrique Latine, en 1994 et 1995, la suite de pressions constates sur les cours des actions et des autres actifs, mettant nu la fragilit des systmes bancaires aprs la drglementation.

    Du fait de leur nature, les IDE sont sans doute moins exposs la volatilit que les autres flux de capitaux, puisque leurs titulaires ne peuvent se dsengager sans des difficults et un cot lev. Ce fait explique pourquoi les flux de capitaux semblent avoir eu des suites plus graves en Amrique latine qu'en Asie, suites aggraves par les circonstances de dpart plus difficiles pour un grand nombre de pays latino-amricains alors que les pays asiatiques prou-vent traditionnellement une prfrence pour les rformes graduelles. Les informations statistiques recueillies sur la zone asiatique confirment que les flux de capitaux ont t investis dans des actifs rels puisque les ratios capital fixe/pm enregistrent des hausses gnrales. Or, ces investissements productifs sont non seulement plus stables dans le temps, mais ils contribuent aussi en retour amliorer le solde des oprations courantes en amliorant les capaci-ts productives et les exportations et en dispensant conjointement d'une partie des importations.

  • INVESTISSEMENTS DIRECTS TRANGERS... 345

    Comparativement, les flux de capitaux en Amrique latine ont pris la forme d'investissements de portefeuille, en particulier par le moyen de con-version de dettes en participations et acquisitions totales ou partielles de socits prives. En consquence, on relve le maintien un niveau relative-ment plus faible des ratios capital fixe/piB et un dveloppement de la consom-mation prive, en revanche plus contenue en Asie. La leon qui se dgage de tout cela est que si des facteurs internes semblent avoir t le moteur des entres de capitaux en Asie, ce sont plutt des facteurs externes, comme la situation conjoncturelle et l'volution des taux d'intrt, qui paraissent avoir attir les flux de capitaux vers l'Amrique latine. La situation latino-amri-caine reste, malgr tout, enviable si on devait la comparer celle du reste des pays en dveloppement, en particulier en Afrique.

    3. Le dbat sur les dlocalisations industrielles

    Le plus mdiatis des aspects de l'investissement international concerne indiscutablement les dlocalisations. Phnomne non neuf, puisque les dlocalisations ont toujours exist, il a en revanche chang de nature et surtout d'ampleur au cours des toutes dernires annes. La vraie question est donc d'apprhender sa porte et sa dure en rapport notamment avec l'am-pleur et la persistance de la crise dans les pays d'origine des flux. Ainsi, on peut se demander si les dlocalisations survivront la crise de surac-cumulation que connaissent aujourd'hui, dans leur majorit, les pays de I'OCDE. Selon le type de rponse que l'on est tent d'apporter cette question, les dlocalisations seront ou non considres comme un phnomne original de la dynamique du capitalisme, dans sa phase actuelle.

    Mais, d'abord, qu'est-ce que les dlocalisations ? Dans le dbat courant en France, on s'en tient souvent l'acception qu'en avait donne l'actuel ministre de l'conomie et des Finances, J. Arthuis, dans un rapport de 1993 de la commission des finances: les dlocalisations, crit-il, consistent pour des produits qui pourraient tre fabriqus et consomms dans une mme aire gographique, sparer les lieux de production ou de transformation des marchandises des lieux de leur consommation. En d'autres termes, il s'agit pour le gestionnaire de fabriquer l o c'est le moins cher et vendre l o il y a du pouvoir d'achat9 .

    En fait, le concept n'est pas dfini de manire claire et la pluralit des extensions depuis le rapport Arthuis montre que le phnomne n'est pas peru de la mme manire par tous. La fermeture d'un atelier ou d'une usine en France et leur remplacement par d'autres similaires l'tranger accompa-gn d'une importation de la production ainsi ralise n'est que l'aspect fruste du phnomne. La circulation des capitaux entre filiales, le rinvestissement des profits in situ, la coopration scientifique internationale, les accords de sous-traitance sur des produits pouvant faire l'objet de production dans le pays de dpart de l'investissement sont autant d'lments qui brouillent la carte des dlocalisations et le dbat leur propos. En outre, on ne saurait faire

    9. Snat, sance du 7 juin 1993.

  • 346 Lahsen ABDELMALKI

    abstraction de la dimension temporelle et confondre, dans un mme mouve-ment, un transfert provisoire le cas chant justifi par des contingences techniques ou financires, et un transfert durable. Entre les deux peuvent venir d'ailleurs s'intercaler des oprations de relocalisation. Enfin, on ne sait mme pas dans quelle mesure les IDE sont substituables ou complmentaires aux importations. plus forte raison, il est bien ingrat de savoir dans quelle mesure ils se traduisent par une rduction de l'activit dans les pays de dpart.

    Enfin, l'opinion publique n'est pas la seule tre confronte au problme des dlocalisations et des transferts internationaux des investissements. La thorie conomique elle-mme doit considrer un phnomne qui dpasse les cadres conventionnels par lesquels elle a longtemps pens les relations cono-miques internationales. On sait que le thorme des avantages comparatifs ricardiens mis jour par les conomistes sudois E. Heckscher et B. Ohlin ainsi que par l'conomiste amricain P.A. Samuelson, dans le cadre d'un autre thorme qui porte leur nom (H.O.S.), a conclu la vocation des changes internationaux d'galiser les dotations et les prix des facteurs entre les diff-rentes nations. Bref, les changes seraient le vecteur d'un dveloppement harmonieux et partag entre les nations. Les dlocalisations seraient plutt rvlatrices d'une tendance plus complexe sans tre rigoureusement inverse. Les pays en dveloppement enregistrent des migrations importantes et les capitaux quittent les pays riches. Mais, au lieu de renforcer la dynamique du dveloppement, cela engendre plutt une polarisation forte des rmunra-tions et une rupture dans les niveaux de dveloppement.

    4. Vers une pnurie mondiale de capitaux ?

    Cette interrogation peut paratre paradoxale compte tenu de l'importance croissante des capitaux en mouvement depuis la fin des annes 1980. Pour-tant, un rapport rcent de I'OCDE10 s'emploie vrifier la pertinence de cette interrogation et mesurer explicitement l'ampleur du risque de pnurie de capitaux au cours des toutes prochaines annes. Les auteurs du rapport recensent les facteurs de pression qui rendent possible l'avnement d'une situation de pnurie : la persistance des dficits budgtaires aux tats-Unis, le vieillissement acclr des populations qui se rpercute sur les modes de consommation et de sant, la monte des demandes en capitaux des cono-mies priphriques en transition en Asie, en Amrique latine et en Europe orientale. Ces diffrents facteurs conduisent tendanciellement un excs de l'investissement sur l'pargne avec ses consquences inquitantes en termes de hausse des taux d'intrt long terme.

    Les projections partent de la situation actuelle caractrise par un relatif quilibre entre l'pargne et l'investissement au sein et l'extrieur de la zone OCDE, avec cependant des dsquilibres l'intrieur de chacune des deux zones. Ainsi, certaines conomies asiatiques sont exportatrices de capitaux alors que toutes les conomies latino-amricaines sont demandeuses. Toutefois,

    10. OCDE, Rapport. Vers une pnurie mondiale de capitaux: menace relle ou pure fiction?, Paris, 1996.

  • INVESTISSEMENTS DIRECTS TRANGERS... 347

    progressivement, les facteurs de dsquilibres entrent en action. Dans la zone OCDE, les hypothses de projections mettent en avant le rle dterminant de l'volution dmographique (la proportion des personnes ges de plus de 65 ans devrait passer de 12,9 % en 1990 22,5 % en 2030) et de la croissance (c'est--dire la fois la dimension du revenu et les forces qui pseront sur sa rpartition). Entre 1995 et 2010, l'pargne prive devrait atteindre 1 200 1 300 milliards de dollars alors que les besoins de financement de l'investisse-ment s'lveraient 1 000 milliards. L'ventualit du dsquilibre viendrait de la matrise ou non par les pouvoirs publics de leurs dpenses budgtaires. Si la contraction des dpenses est ralise, la zone parviendrait un quilibre. Dans le cas inverse, le dficit pourrait atteindre 700 milliards de dollars par an pendant une quinzaine d'annes. plus long terme, entre 2010 et 2020, le dsquilibre pourrait encore s'aggraver sous la pression du vieillissement, du plafonnement de l'pargne et de la pression des dficits publics : on passerait 1 000 milliards de dficits annuels.

    Si l'quilibre reste une hypothse plausible dans la zone OCDE, tel n'est pas le cas hors zone. Toutes les projections insistent ici sur le maintien probable des taux de croissance observs au cours de ces dernires annes en Asie et en partie en Amrique latine et le redressement de ces taux dans les zones demeures l'cart (Europe orientale et Afrique) grce aux rformes prodi-gues aujourd'hui. L'hypothse la plus vraisemblable est donc celle d'un renforcement des possibilits d'investissement et de l'affectation d'une part croissante du PIB l'investissement, en particulier dans trois domaines: le capital productif, l'infrastructure et l'amlioration de l'environnement. Entre 1995 et 2010, l'insuffisance de l'pargne par rapport l'investissement pour-rait atteindre 150 200 milliards annuels, d'abord en Asie puis en Amrique latine. Aprs 2010, elle pourrait s'amplifier en raison du vieillissement des populations, de l'augmentation des dficits publics et de l'arrive au rang d'conomies dynamiques d'autres zones faiblement consommatrices de capi-taux aujourd'hui. Cette explosion des besoins de capitaux au Nord et au Sud laisse indubitablement songeur. Toutefois, faut-il s'en rjouir ou s'en inquiter?

    Conclusion

    Depuis, la fin des annes 1980, les flux d'iDE s'acclrent et battent rgulirement de nouveaux records. Au cours de la seule anne 1995, les IDE ont augment de 40 % pour atteindre le chiffre de 315 milliards de dollars. Alors que le commerce est rest longtemps le principal lien entre les diffrents pays du monde, suscitant des dbats irrconciliables sur l'apport des changes au dveloppement dans le monde, les IDE suscitent aujourd'hui les mmes lans contradictoires d'espoirs et de condamnations.

    Pour les plus optimistes, l'ouverture internationale d'un nombre crois-sant de pays, en particulier du Tiers Monde, offre ces derniers des perspecti-ves nouvelles d'mancipation comme en tmoignent les flux d'investissement enregistrs: 100 milliards l'entre contre 40 milliards la sortie en 1995.

  • 348 Lahsen ABDELMALKI

    Dans l'optique dfendue ici, ce qui menace le plus la poursuite de la crois-sance mondiale, c'est moins l'ingale rpartition des investissements dans le monde qu'une possible rarfaction des capitaux durant les premires annes du xxie sicle. Selon ces mmes sources, les PVD seraient les principales victimes de cette rarfaction en raison des marges de manoeuvre et du poten-tiel de croissance encore disponibles dans ces jeunes nations.

    Pour les plus pessimistes, l'acclration des flux d'iDE tmoigne de l'affir-mation de nouvelles polarits de dveloppement dans le monde. Loin de gommer ou mme de rduire les ingalits transnationales, les IDE accentuent la concentration des richesses et simultanment la concentration des moyens permettant de (re)produire ces richesses. En 1995, les dix premiers pays d'accueil ont reu les deux tiers des capitaux alors que les cent derniers n'ont bnfici que de 1 % du total.

    Cette ralit ambivalente des IDE rappelle que l'uvre de F. Perroux tait, pour une part essentielle, consacre dessiner les interfrences subtiles entre le possible et l'impossible, entre ce qu'imposent les structures et ce qu'autori-sent les choix raisonnes. Prcisment, les IDE font partie de ces phnomnes conomiques capables simultanment d'offrir des opportunits de croissance durable des rgions ou des tats et d'en priver d'autres au point d'en condamner certains au dprissement. En cela, ils sont fatalement produc-teurs d'ingalits. C'est toute l'ambigut de la problmatique des IDE l'aube du xxie sicle. Celle-ci vient utilement rappeler que les jeunes nations ne peuvent faire l'conomie d'une gouvernance susceptible la fois de desserrer les contraintes et d'ouvrir le champ le plus large aux facteurs qui renforcent cumulativement les dynamiques de dveloppement.