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aponaise 18/11/12 - La hiroglossie japonaise - Jean-Nol Robert - Collge de France

Les leons inaugurales du Collge de FranceLa hiroglossie japonaise- Jean-Nol Robert

La hiroglossie japonaiseLeon inaugurale prononce le jeudi 2 fvrier 2012JEAN-NOL ROBERT

Texte intgral1

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Pour la seconde fois dans lhistoire du Collge de France sinaugure aujourdhui une chaire consacre la civ ilisation japonaise. Il y a trente-deux ans, le 29 fv rier 1 980, celui qui fut mon matre en ces tudes, Bernard Frank, prononait ici-mme la leon qui ouv rit quinze annes dun enseignement mmorable, dont linfluence sest fait sentir sur une grande partie de la gnration qui sen est suiv ie. Depuis sa dramatique disparition en 1 996, seize ans se sont couls, priode qui se marquerait dans le bouddhisme japonais par un rite de la dix -septime anne , crmonie o lon v oque dans lapaisement du temps la personne du dfunt. Sil est licite de v oir, dans la solennelle runion quest une leon inaugurale, lex pression acadmique dun rituel sculier, on me permettra de la ddier ce soir la mmoire de ce grand matre. Il est v rai quau long de toutes ces annes, les tudes japonaises ne sont jamais restes lcart des proccupations du Collge de France : lInstitut des hautes tudes japonaises, admis depuis 1 97 3 av ec sa magnifique bibliothque au sein des Instituts dEx trme-Orient, et dont jai depuis 201 0 lhonneur dtre directeur, comme la trs activ e quipe de recherche sur le Japon dsormais intgre au Centre de recherche sur les civ ilisations de lAsie orientale, lune des formations accueillies par le Collge, tmoignent de la continuit et du dv eloppement constant de cet intrt. Alors que la cration de la chaire de Civ ilisation japonaise v enait, il y a un tiers de sicle, marquer la lente v enue maturit dune discipline qui stait labore bien tardiv ement en comparaison de domaines plus prestigieux des tudes orientales, que ce soit larabe, le chinois ou lindien, il ne serait plus ncessaire aujourdhui de tenter den dmontrer limportance ou la ncessit, tant la prsence du Japon et de sa culture sest impose lhorizon intellectuel de notre monde. Il serait tout aussi anecdotique den dresser ici un inv entaire aussi,

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compendieux ft-il, mais chacun peut observ er que, si lessor des tudes japonaises partir de la date sy mbolique de lex position univ erselle dOsaka en 1 97 0 a sembl parallle lex pansion de ce pay s dans lconomie mondiale, son trs relatif effacement la suite de ce que lon a appel la bulle conomique des alentours de 1 990 ne sest aucunement accompagn dune diminution consquente de son importance dans les tudes univ ersitaires. Bien plus, sa place dans ce que lon pourrait appeler limaginaire occidental ou la culture collectiv e moderne est alle croissant dans la mme priode. Ainsi, par-del lpisode industriel et financier de la gnration prcdente, certes bien loin dtre achev , on v oit le Japon regagner en quelque sorte la place dex ception quil a toujours eue en Europe et plus largement dans le monde depuis que sa civ ilisation sest fait connatre, place qui est av ant tout culturelle, artistique et intellectuelle. Cela fut v rai la fin du XVIe sicle, puis lors de louv erture lOccident du milieu du XIXe sicle, et le redev ient prsent. Je dois donc dabord v ous ex primer tous, Monsieur lAdministrateur, mes chers collgues, ma trs profonde gratitude pour av oir bien v oulu, en renouv elant cette chaire, consacrer la prennit de lintrt env ers la culture japonaise dune institution dont une sociologue rappelait quelle tait non seulement hautement prestigieuse , mais aussi le sommet du sy stme acadmique franais . Je v oudrais aussi remercier plus personnellement mes confrres et collgues Jean Delumeau et Michel Zink, pour av oir t nagure les premiers v oquer la possibilit dune dmarche qui me sembla alors dune impensable outrecuidance et mav oir accord leur confiance ; Nicolas Grimal, dont la fraternelle jov ialit fit beaucoup pour apaiser mes angoisses ; Anne Cheng, qui se montra dans son accueil et ses encouragements dune inoubliable gentillesse, enfin et tout spcialement Pierre-tienne Will, qui a prsent et dfendu ma candidature, et qui fut pour moi tout la fois V irgile et Batrice dans un laby rinthe o je me fusse v ite gar si je ne lav ais suiv i si come cieco va dietro a sua guida per non smarrirsi . Le soutien de ces deux grands sinologues, qui marqurent aussi fermement leur apprciation du Japon et de sa culture, demeurera pour moi lune des plus agrables ex priences de ces dernires annes. Une respectueuse affection mamne encore saluer ici une grande personnalit de nos tudes, le professeur Donald Keene, qui ma toujours honor dune bienv eillance dont je suis le premier tonn, tant elle me semble peu justifie. Que lon me permette en dernier lieu de rendre hommage deux grandes institutions, lcole pratique des hautes tudes et lAcadmie des inscriptions et belles-lettres, o jai trouv ce qui na pas de prix : la compagnie et le soutien de collgues et de confrres communiant tous dans une mme av enture intellectuelle, dont lattrait irrsistible ne sest jamais affaibli depuis que jen eus got les prmices peine adolescent. Il restera dsormais ne me montrer point trop indigne de telles marques destime et tenter dillustrer dans mon enseignement ce quil faut entendre par Philologie de la civ ilisation japonaise . * * *

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Si la crativ it sest dploy e, au Japon comme partout ailleurs en Asie, dans tous les domaines de la v ie intellectuelle et artistique, une constatation semble pourtant simposer : on ne trouv e pas dautre pay s dEx trme-Orient dont linfluence sur lEurope et lAmrique se soit ex erce un tel point dans la continuit historique de son ex pression culturelle. Pour qui jugerait une2/18

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telle affirmation par trop outre, il suffira de faire, en sen tenant la littrature, une brv e comparaison av ec ce que lon connat de lInde et de la Chine dune part, du Japon de lautre. Pour les deux premiers pay s, le contraste est frappant entre le prestige dont jouit de longue date en Occident les antiques monuments littraires, et la mconnaissance dont souffrent les criv ains modernes et contemporains. On mobjectera sans doute ici une srie de noms indiens plus clbres les uns que les autres, dont je ferai seulement remarquer quil sagit pour tous dauteurs qui ont choisi la langue anglaise pour sex primer. Il y a quelques annes de cela fut publie en Grande-Bretagne une anthologie de littrature indienne contemporaine, prsente par lun des plus illustres criv ains du moment. Ce liv re qui, selon les diteurs, dev ait prsenter au monde la fine fleur des lettres indiennes de la seconde moiti du XXe sicle, prov oqua dans le monde intellectuel indien une polmique acerbe lorsque lon remarqua que sur les trente-deux auteurs choisis, un seul ncriv ait pas en anglais. Lun des responsables ddition nav ait rien fait pour attnuer lindignation en soutenant dans sa prface que, depuis lindpendance de lInde, le meilleur de sa littrature av ait t crit dans la langue de ses anciens colonisateurs. Il est indniable que la littrature indienne de langue anglaise, apparue ds le XIXe sicle, a t perue hors de lInde, au cours du XXe sicle, comme la v oix majeure du sous-continent, au dtriment des nombreuses littratures en langues no-indiennes, pourtant v igoureuses et constitues en traditions respectes depuis plusieurs sicles. Il en v a de mme de la littrature chinoise : Tchouang-tseu est lu av ec passion dans le monde entier, de mme que les Entretiens de Confucius se trouv ent dans la bibliothque de tout honnte homme ; on connat peut-tre le titre ou la trame de quelques grands romans des XVIe ou XVIIIe sicles, mais si le nom de Lou Siun a dpass le cercle des sinisants, infime est le nombre des criv ains modernes qui jouissent de quelque notorit, et encore, bon nombre dentre eux auront crit directement en anglais, v oire en franais, sans que cela semble soulev er la moindre hsitation chez les lecteurs occidentaux les reconnatre comme dauthentiques v oix chinoises. Cette absence dinterrogation dev ant un phnomne dune ampleur si manifeste ma toujours profondment tonn, tant il parat ainsi admis que passer dune langue comme le chinois, ou toute langue indienne injustement appele rgionale , lune des grandes langues occidentales, et particulirement langlais, soit somme toute un mouv ement naturel de lesprit humain. Cela allait de soi lpoque des empires et des colonies, lorsque lon observ ait av ec attendrissement les progrs de la substitution des langues dans les lites colonises, alors mme que lon av ait de longue date renonc la substitution des religions ; lv idence, cela v a prsent encore plus de soi, dans nos temps postcoloniaux et postmodernes, puisquil nex iste plus dobjections morales ni idologiques la poursuite de cette v ague, qui peut dsormais suiv re sans obstacle son chemin. La diffrence est grande av ec ce que lon pouv ait observ er, au moins jusqu une date rcente, chez les lecteurs occidentaux de littrature japonaise, o lon est frapp par ltendue de leur intrt, qui couv re pratiquement lensemble du millnaire auquel on peut ramener lhistoire des lettres japonaises proprement dites, histoire certes incomparablement plus courte que celles de lInde et de la Chine, mais je ne pense pas que la raison en soit l. Il faut se demander pourquoi le mme lecteur peut se plonger dans le monde du Roman de Genji comme dans luniv ers de Mishima en ay ant limpression de pntrer une mme culture, laquelle reflterait une mentalit qui aurait perdur par-del les sicles. On pourrait sans doute s

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