L’ANGE du BIZARRE - ?· Celle du diable tout ... du comte de Dracula, le premier à accueillir le…

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    Aux premiers temps de la noirceur

    Difficile localiser prcisment tant elle empruntedes chemins secrets, et cause de la rprobationqui sy rattache, la noirceur romantique semblesurtout un trait majeur de lesprit qui ne manque

    plus quun support dexpression pour exister. Bote dePandore justifiant de fait la ncessit de louvrir et denlibrer les puissances, cette disposition opre en lhommedepuis le premier jour, comme laiguillon tentateur etmenaant. Quune religion rvle ait pu linscrirecomme un point nvralgique dvastateur de lhistoire endit long sur sa lgitimit contrarie et persistante.

    Car il sagit bien dune transgression originelle dans cetteaffaire, quelle soit spirituelle, sociale, sexuelle et surtoutmorale, dont ce mouvement inverse sinon dtruit lescodes en y plongeant un regard scrutateur et mfiant. Ilsuffit de se souvenir de labb Meslier, apostat clbredvoil par son testament (1729), pour signaler limpor -

    tance cruciale de la monte dune tendance profanesinon athe dans la naissance et la prise de pouvoir dusentiment romantique.

    cette piste probable, sajoute lavnement des encyclo -pdistes, formellement opposs lobscurantisme etfavorables la diffusion des savoirs. Mais en tournant ledos aux outrances de lglise ainsi quau classicismejug impersonnel, lartiste prend aussi ses distances avecle Sicle des lumires dont il mtamorphose les rechercheset prcipite les audaces.

    Des livres aux tableaux et inversement

    De telles conditions dapproche auraient pu avoir raisonde ce mouvement si lhistoire navait pas connu laRvolution franaise, vritable creuset des passions qui

    Thomas Cole - Expulsion - Lune et lueur de feu, 1828

    John Martin - Le Pandmonium, 1841 (dtail)

    LANGE du BIZARRELe romantisme noir de Goya Max Ernst

    Stphane LOTY

    Tenant pour impratifs la libration des sens et la transgression des interdits dans des socits corsetesou dclinantes, le romantisme noir interroge directement la raison de lhomme dans lhistoire en lui mnageantdes issues jusqualors peu explores. Dsign par Musset et La Mettrie comme le mal du sicle causede ses expressions subversives, il poursuivra son chemin bien au-del du 18me, ponctuant ses interventionsau gr des rvolutions et des guerres notamment. Mouvement dune ampleur considrable ayant pris pieddans plusieurs pays europens, celui-ci accepte diffrentes dfinitions et tudie diverses voies, aucune nefaisant figure dabsolu.

    la suite du Stadel musum de Francfort, le muse dOrsay accueille lune delles pour son ct sombre etrcurent, le romantisme noir, enfant terrible de toutes les angoisses humaines dont le 19me provoqueralexorcisme avant denvoter leur tour les surralistes et denvahir durablement le cinma fantastique.

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    prpare et annonce le 19me sicle en lui offrant dun coupune prise certaine sinon un blanc seing ses crationsles plus dbrides. Car cest essentiellement partir delui que lexposition droule son parcours, et ce, sansoublier le dialogue indispensable avec les uvreslittraires, antrieures ou non, lesquelles constituentpour les peintres une matire inpuisable dinspiration. On devine la dette que ces derniers ont leur gard, quoique lexpression etlinterprtation personnelles quen font lespeintres, mais aussi les soubresauts propres leur pays dorigine, prvalent sur unelecture stricto sensu.

    On mettra donc cette rserve que licono -graphie pro pose se trouve un peuprisonnire dun postulat expli catif stric -tement visuel limitant sa porte, alorsquelle repose pour une bonne part surdes textes majeurs, certes difficiles voquer davan tage que comme un rappelaux sources, mais qui, clairement sou li -gns, auraient donn voir toute lampleurde ce mouvement (quid de ChristopherMarlowe, ou du gnie de Kleist avecMichel Kohlhaas ?). Comme souvent,pour une exposition par trop ambitieuse,le catalogue se veut plus explicite etconsacre une large place aux livres, maiscombien le liront ? seulement suivre la

    visite, on gardera donc lesprit que si les pices deShakespeare ont favoris la visi bilit dun Fssli ou dunBlake, la clairvo yance de Baudelaire celle dun Goya,dautres dramaturges ou potes agissent en profondeurtels des fantmes qui affoleront sans cesse limaginairepictural. Ajoutons la dcharge des commissaires, ce qui,cette fois, confirme pleinement les singularits de chaqueartiste, que des crivains en subiront aussi linfluence, eten assureront au besoin la (re)dcouverte comme cellenotamment dArnold Bcklin par Andr Breton.

    Sous le soleil de Satan

    Lventail des supports romantiques utiliss est tel,naviguant entre les mythes et autres superstitions, quilparait vain de vouloir en puiser les figures. Affranchiset frondeurs, les peintres et plus tard les cinastes, ensaisissent la vision quand la prsence sous-jacente destextes nous en rappelle la gense. Celle du diable toutdabord, acteur omnipotent ou presque et parrain detous ceux qui sen rclament. Ainsi de Nosferatu, avatardu comte de Dracula, le premier accueillir le visiteurpar un extrait du film de Murnau dans lequel limprudentvoyageur arrive au chteau du matre. lcran, commesil sagissait dun frontispice inscrit dans le ciel lugubrede Transylvanie, apparat dj la menace: Et quand ileut franchi le pont, les fantmes vinrent sa rencontre.Lavertissement tardif ne rassure gure nos tout premierspas quand on dcouvre, bahitLe Pandmonium queJohn Martin excuta en 1841. La cit allgorique dudiable en personne, son palais plus exactement, sydploie dans un gigantisme oppressant quoiquemajestueux, et rien dans la toile noffre une issue desecours aux damns qui sy trouvent. Aligns comme destroupes vaincues, ils suivent, rsigns, leur ultime

    Eugne Delacroix - Mphistophls dans les airs., 1828

    Johann Heinrich Fssli - Le cauchemar, 1781

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    procession avant dese voir engloutispar les torrents delave qui partout lesentourent. La pr -sence habile aupremier plan deSatan post sur unrocher et qui pr -side la cr -monie, accentue ladmesure de lascne quil domineau regard de sesmilliers de figu rantsminuscules placsloin de lui. Leffetproduit atteint lasidration, caract -ristique recherchepar le peintre, etque lon retrouveaussi chez Thomas

    Cole dans Expulsion, Lune et lueur de feu. Ces paysagesdramatiques et violents o lhomme semble absent oucondamn sinscrivent dans les traces du Paradis perdude Milton, les pices de Shakespeare, ou encore Lenferde Dante.

    Ici, dans ses mandres tnbreux, et faute de sabsoudredun pch originel, on ne craint pas den respirer lesoufre et denfourcher des balais. On pratique aussi bienlinceste que lon dvore ses enfants, on convoque dessorcires au sabbat, on cartle la raison sur lautel dela folie. Tout cela bien sr aprs avoir vendu son me

    au diable. Baude -laire en convient,qui dans MonCur mis nudclara que leplus parfait typede beaut virile estSatan, la manirede Milton.

    Rve et volupt

    Ctait srementlavis de Delacroixquand il illustra leFaust de Goetheavec Mphisto -phls dans lesairs, ou celui deFssli et son Satanschappant sousle coup de la lancedIthuriel. propos

    de Fssli, qui ignore le sublime dont sinspireront Coleou Martin, et thoris par Edmund Burke en 1757, ilsemble quil fut le premier rendre systmatique lerecours aux forces obscures des hommes en proposantau public, qui ny tait point prpar, de plonger dans sapropre nvrose. Caract ristique dun clatement littraldes conventions de lidal antique, loeuvre de Fsslidclencha videmment le scandale avec Le cauchemar,dclin en plusieurs versions, mais lui vaudra cependantde favoriser lengouement pour le Gothic ainsi que celuidu Sturm und drang, en raison de ses sources littraires.

    Mieux quune simple audace rvlant le got quavaitFssli de la provocation, le cauchemar livre dun coupce quil paraissait im pen sable de mon trer auparavant, car,restreinte jus qualors la vie prive, la ralit crue desrves ne devait pas en sortir. Ctait oublier la forceirrpressible des dsirs qui, pour avoir t troplongtemps touffs, jaillissent violemment sans aucune

    retenue. On imagine le trouble du public lors de ladcouverte de cette scne dalcve, dont lrotisme subtilet pleinement assum, rvle les prparatifs sinon laprsaccomplissement. Mais bien observer lattitude delincube qui est assis sur le ventre de sa victime, il semblequil a toute la nuit devant lui, et mdite un instant avecnous sur la suite donner aux vnements. La tenueencore intacte et comme virginale de la dame soulignantlabandon dans lequel elle se trouve, indique un rve entrain de se drouler. Aussi, le peintre nous laisse libresden interprter le contenu, en mme temps quil enmasque la vision travers les yeux aveugles de lajument. Or, il ne sagit peut-tre pas pour Fssli desuggrer le viol, mais lembarras de la rflexion, dslors superflue, puisquil importe avant tout dassouvir lesdsirs de la chair, meurtris par le refoulement que lesdmons incarnent.

    Francisco de Goya Le Songe de la raison engendre

    des monstres, 1797-1799

    Jean Delville,LIdole de la perversit, 1891

    Arnold Bcklin - Bouclier avec le visage de Mduse, 1897

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    On a pu reprocher aux romantiques de faire un usageimmodr des monstres, sorcires et autres spectresalors quils dnonaient justement les superstitions dupeuple. Grce cette arme, ils se moquaient galementde lglise en lui retournant ses propres fantaisies etmanquements, et dans lensemble, cette iconographiegrandiose de ltrange avait pour vertu de pouvoir identifier et dsigner les peurs avant den -visager de les combattre, si possible.

    Hommes et femmes dans la tourmente

    Mais le temps des mutations dans lartsymboliste (1860-1900) nest pas encore venu,quoique la filiation de celui-ci aux sources duromantisme prfigure dj les obsessions etles terreurs de demain. Dans cette premiremoiti du 1