Le Diable à Westease ?· ... adorable village de la ... poétesse et auteur de livres fameux sur l’art…

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  • Vita Sackville-West

    Le Diable Westease

  • Pourquoi avoir choisi Mr Gatacre comme victime ? Je suppose que vous navez rien lui reprocher ? En partie parce quil tait petit, frle, facile endormir Et je ne tenais pas ce quil souffre.

    Westease, adorable village de la campagne anglaise, prserv des horreurs dune guerre encore toute frache, est bien tranquille trop, peut-tre ? Lorsque Roger Liddiard, jeune et brillant romancier, sy arrte au volant de sa Jaguar, il en tombe amoureux et dcide de sy tablir, non loin du Professeur, vieux gentleman solitaire, du peintre Wyldbore Ryan, et de Mary Gatacre, la fille du rvrend. Voici que Mr Gatacre est assassin, sans raison ni indice vidents Liddiard brle de rsoudre lnigme. Sans savoir quel point sa propre responsabilit pourrait tre engage.

    Au-del de sa proximit avec Virginia Woolf et le groupe de Bloomsbury, on ne cesse de redcouvrir Vita Sackville-West (1892-1962), la fois romancire, potesse et auteur de livres fameux sur lart du jardin anglais. Cest sur les terres dAgatha Christie que saventure Le Diable Westease (1947), pour la premire fois traduit en franais.

    Traduit de langlais par Micha Venaille.

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    Littratures - Roman

    Illustration de couverture : Corbis. All Rights Reserved.Imprim et broch en France

  • Le Diable Westease

  • Collection Littratures cre par Henry Dougier

    Ouvrage dirig par Emmanuel Dazin

    Premire publication en langue anglaise sous le titre The Devil at WesteaseVita Sackville-West, 1947

    ditions Autrement, 2014.www.autrement.com

  • VITA SACKVILLE- WEST

    Le Diable Westease

    Traduit de langlais par Micha Venaille

    ditions Autrement Littratures

  • Lhistoire raconte par Roger Liddiard

  • Jai la prtention dtre la personne idale pour raconter les choses tranges qui se sont passes Westease. Et ce, plus dun titre. Dabord, jtais sur place ds le dpart ; ensuite, je me suis intimement li (comme on va le voir) quelques- unes des personnes concernes ; enfin, je crois pouvoir dire en toute modestie que ma profession romancier me donne les moyens de btir un rcit cohrent et de raliser un por-trait abouti de tous les hros de cette histoire. Lors de ma prcdente incursion dans le domaine de la fiction, je ne me suis pas risqu me lancer dans des aventures aussi rocam-bolesques, avec des hros aussi spciaux. Dhabitude, je suis plus sobre ! Mais cette fois- ci, je vais pouvoir me contenter de rpter ce dont jai t le tmoin. Si certains lecteurs ne me croient pas, je nen serai pas responsable, car je nai rien imagin. Donc, je pressens que ma tche sera facile. Ce rcit devrait aller de soi, au fond, il ne me reste qu laisser courir ma plume

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  • Cest au dbut de lanne 1946 en janvier, pour tre exact que je me suis install Westease. Aprs ma dmobi-lisation de la Royal Air Force lautomne 1945, javais pass quelque temps ne rien faire, si ce nest savourer cette libert retrouve. Et mme si javais quelques projets prcis en tte, je ntais pas press de les mener terme. En fait, je me sen-tais dans une position un peu spciale: un jeune homme sans aucune attache personnelle ni financire. Un pre mort, une mre remarie heureuse. Ni frre ni sur. Personne ma charge. Mon pre mavait lgu un petit hritage et, surtout, le succs assez extravagant de mon livre (alors que javais vingt- quatre ans !) avait non seulement enrichi mon compte en banque de confortables droits dauteur, mais il incarnait la promesse dune sorte de mine dor la pointe de mon stylo. Il ne me restait qu lexploiter.

    Je gardais la tte froide, mais ne pouvais mempcher de penser que javais trouv le knack pour capter un public. Ce lectorat qui nest pas volage, du moins dans ses gots litt-raires. Et qui apprcie quon lui resserve linfini le plat quil a trouv savoureux. Tous mes amis du monde de ldition me lavaient garanti et les propositions des diteurs pour des publications venir mont confirm que ctait vrai.

    Naturellement, je navais pas crit une ligne de toute la guerre, mais je crois quil ne stait pas pass une journe sans que je songe mes lecteurs. Au fond, je les consid-rais un peu comme un chien fidle pour qui jaurais mis de ct des os moelle pendant quil attendrait sagement mon retour.

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  • Javais donc dcid de prendre quatre mois de vraies vacances avant de minstaller dfinitivement dans un lieu encore indfini. Quelque part. Comme je ne souhaitais pas consacrer tout mon temps lcriture, je me voyais habi-ter une ferme, pour trouver dautres centres dintrt, mais dabord pour le bon air, pour lespace.

    Les grandes villes ne mavaient jamais inspir ; enfant, javais t contraint de vivre dans la partie la plus industrielle des Midlands jusqu la mort de mon pre, ce qui mavait fait les associer pour toujours des tramways grinants, un ciel obscurci par une paisse couche de brouillard masquant le soleil. Je ressentais un besoin absolu de campagne, la vraie campagne, ce qui signifiait voir arriver le printemps, pousser la verdure et entendre couler les ruisseaux. Tout simplement.

    Mon rve : ma petite ferme avec de la fume schappant de la chemine, mon foin stock dans la grange, mes vaches passant la barrire la nuit tombe ; une vaste pice princi-pale avec mes livres, un grand bureau, mon piano. Le tout en dsordre, mon dsordre.

    Cela ne reprsente pas une vie bien excitante pour un homme encore jeune ? Possible. Mais pour lexcitation, javais eu mon compte au cours de mes six annes de service dans les forces ariennes.

    Jai dcouvert Westease presque par accident. Ma seule folie en temps de guerre avait consist acheter une Jaguar doccasion, et comme le gouvernement avait eu la gnrosit de fournir de lessence aux officiers en permission et que je nen avais pas profit jusque- l, il men restait suffisamment

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  • pour parcourir la campagne anglaise avec ma bte de course. La Jaguar tait Bristol et, en allant la chercher l- bas, je me suis retrouv directement dans la rgion que je souhaitais explorer ctait autant dconomis.

    Un vrai bonheur de partir laventure sur les routes du Gloucestershire, du Somerset et du Dorset ! Je lemmenais par-fois sur les voies principales, o je lui lchais la bride, sombre carrosserie lance rasant le sol, mais le reste du temps je men tenais aux chemins de traverse, savourant la tideur de lt finissant, essayant doublier Oublier Il y avait tant de choses sur lesquelles tirer un trait. Si javais une chance dy arri-ver, ctait l, sur ces voies dsertes et somnolentes, perdu au milieu des champs, des prairies, des villages lcart du monde.

    Cest cette occasion que jai repr Westease.Curieusement, ce village nest pas connu, alors quil est

    peut- tre le plus charmant de tous dans une rgion o il nen manque pourtant pas. On dirait quon na jamais cherch y attirer le moindre touriste. La preuve : lunique auberge, curieusement baptise Le Prince sans tte, ne compte que deux chambres ; un seul salon de th, pas trs vaste, aucun transport moins de cinq kilomtres. En plus, je doute fort quun bus puisse rouler dans ces chemins creux une bicy-clette la rigueur, et les pines des roses sauvages qui pous-sent sur les haies rafleraient la carrosserie. De toute faon, il ne pourrait tourner ni freiner sur ces pentes raides, car il y a pas mal de collines ici, et Westease se trouve au sommet de lune delles. Un village avec vue.

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  • Je dois prciser que son nom mavait plu. Il reprsentait tout ce quoi jaspirais, la solitude, une sorte de tendre som-nolence, et la carte mavait galement indiqu la prsence dun torrent, le Rush. Il me semblait presque quil pouvait laver grande eau les murs des maisons.

    Je navais peut- tre pas tort, car il nexistait en ralit quune rue principale et larrire des habitations donnait directement sur le lit de la rivire, seuls de minuscules jardins fleuris les sparaient de leau.

    Rush. Ce petit torrent qui brillait sous mes yeux ce matin- l, joyeux, rapide, bondissant, portait aussi un nom lui allant merveille. Et plus loin, des prairies humides bien vertes me laissaient supposer que cette terre tait une bndiction pour les agriculteurs ; elle me rappelait les riches pturages que javais dcouverts dans le Romney Marsh. Comme l- bas, on y trouvait des canaux troits, avec des fosss dirrigation et des saules pleureurs aligns le long des berges.

    Jai compris tout de suite que javais trouv ce dont javais besoin. Que jtais chez moi.

    En prime, une petite touche de fantaisie ma intrigu. Presque rien, un objet peu commun qui se balanait au- dessus de ma tte. Lenseigne de lauberge. Reprsentant le haut du corps dun homme vtu de velours bleu roi, mais sans visage. Ses mains tenaient un monocle vers ses yeux absents, une couronne flottait sur son invisible front. Ctait assez dcal, inattendu, et ce qui ma le plus frapp, cest la qualit de la peinture. Certainement pas luvre dun barbouilleur. Jtais ravi. Je navais pas atterri dans un endroit ordinaire.

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  • Jai laiss la Jaguar devant la poste, et des gamins se sont aussitt mis tourner autour delle. Pas de problme, je pou-vais avoir une chambre pour la nuit, ma immdiatement rpondu laubergiste, lair interloqu, comme sil entendait ce genre de demande pour la premire fois de sa vie. Par la fentre du fond, japercevais la rivire et la valle en contre-bas des collines ; jtais la fois impatient de me lancer dans mes recherches et tent de ralentir lallure. Au fond, javais tout mon temps. Car je savais dj que ctait l que jallais passer le restant de ma vie.

    Peut- tre tais- je un pcheur la ligne, a suggr adroi-tement laubergiste, soucieux de ne pas poser de question trop directe. Ou bien je peignais ? Il a ajout : On a dj un peintre