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Le féminisme et l’enseignement,©minisme2012.pdf · 2013-03-26 · N ous remercions Pour leurs avis, leurs conseils et leurs témoignages, Madame Nadine PLATEAU, présidente de

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Dcembre 2012

tu

de

diteur responsableRoland Percevalrue de la Fontaine 21000 BruxellesTl 02 / 511 25 87

tude ralise par Juliette Boss

rue de la Fontaine 21000 Bruxelles

Tl 02 / 511 25 87www.ligue-enseignement.be

de lEnseignement et de lducation permanente asbl

Le fminisme et lenseignement,pour une galit filles/garons

Le fminisme et lenseignement,pour une galit filles/garons

Nous remercionsPour leurs avis, leurs conseils et leurs tmoignages,Madame Nadine PLATEAU, prsidente de la Commission enseignement du Conseil des Femmes Francophones de Belgique, Madame Sophie PEREIRA, de lUniversit des Femmes,Madame Alexandra ADRIAENSSENS, directrice charge de mission la Direction de

lgalit des Chances,

Madame Pierrette PAPE, du Lobby Europen des femmes,

Madame Pascale MAQUESTIAU, du Monde selon les Femmes,

Nous remercions galement

Monsieur Patrick HULLEBROECK, directeur de la Ligue de lEnseignement et de lducation permanente, pour ses relectures et ses conseils,

Madame Valrie Silberberg pour ses relectures,

Monsieur Eric Vandenheede pour la mise en page.

DITION 2012 DPOT LGAL 2012 D/2012/11.563/2

le soutien de la Fdration Wallonie-Bruxelles.

Avec...

5

INTRODUCTION GNRALE p.9

PREMIRE PARTIE : QUELQUES DFINITIONS, LE GENRE CONTRE LIDE DE COMPLMENTARIT p.13

1. Lorigine du terme p.13

2. Les fminismes p.13

3. Des mouvements sociaux p.13

4. Lutter contre lidologie de la complmentarit p.14

5. Le genre comme outil danalyse p.14

6. Collectif et prise de conscience individuelle p.15

7. Reconstruire les rapports hommes/femmes p.16

DEUXIME PARTIE : HISTORIQUE DES MOUVEMENTS FMINISTES EN BELGIQUE, REDFINITION DES RLES ET STATUTS DES FEMMES p.19

Les fminismes et les femmes, non-objets de lhistoire p.19

Une tradition de mmoire p.19

galit ou complmentarit ? p.20

Quelle militance ? p.20

travers lhistoire des mouvements fministes, comprendre lvolution des rles et statuts des femmes p.21

1. La premire vague (fin 19e, premire moiti du 20e sicle) : galit des droits p.22

Quelle militance ? p.22

Une idologie diffrencialiste : lgalit dans la diffrence p.22

1.1. Nouveaux idaux et condition des femmes p.23

1.1.1. La rvolution, son idal dgalit, les femmes vinces p.23

1.1.2. Les dbuts de la socit industrielle et les femmes au plus basde la condition humaine p.23

1.2. Laccs lducation, prmisses dune mancipation p.24

1.2.1. Les premires initiatives p.25

1.2.2. La mise en place dun rseau scolaire pour filles p.25

1.2.3. Un systme de plus en plus galitaire en rupture avec le monde du travail p.26

1.3. Laccs au travail : la mre ou la travailleuse ? p.26

1.3.1. Les premires associations fministes et les premires victoires p.27

1.3.2. Les revendications du monde ouvrier : lgalit femmes/hommes,revendication de gauche ? p.27

1.3.3. La protection du travail des femmes et le cong maternit p.28

1.3.4. Investissement des femmes pendant la guerre et dception p.29

1.3.5. Crises et remise en question du travail des femmes p.29

1.3.6. La travailleuse traque et lavant-gardisme de lOpen Door Council p.30

1.4. Lutte pour le droit de vote et la reprsentation politique p.31

1.4.1. Laccs au droit de vote p.31

TABLE DES MATIRES

6

1.4.2. Vers une reprsentation politique p.31

2. La deuxime vague ou no fminisme(1970-1982) : dissoudre la hirarchie p.33

Les dceptions de mai 68 p.33

La non mixit : prendre conscience des ingalits pour construire le politique p.33

Autonomie et pouvoir de chacune p.35

Lhumour comme arme de persuasion pour faire passer un discours ambitieux p.35

Thoriser et construire un hritage p.35

2.1. La grve ouvrire de Herstal : prise de conscience dune solidarit fministe p.36

2.2. Les mouvements pour les droits sexuels et reproductifs p.37

2.2.1. La libration du corps p.37

2.2.2. Contraception et planning familial p.37

2.2.3. Lutte pour le droit lavortement p.38

2.3. Cration de groupes autour de problmatiques communes p.38

2.3.1. Les premiers groupes : des actions chocs p.38

2.3.2. Un combat destin aux femmes et aux hommes p.39

2.3.3. Le Petit livre rouge, une uvre collective p.39

2.3.4. La Journe nationale de la Femme p.40

2.3.5. Les cahiers du GRIF : rflexion autour du no fminisme p.40

2.3.6. Des lieux de rencontres p.40

2.4. La crise et la situation des travailleuses p.40

3. Quelques volutions contemporaines p.42

Htrognit p.42

Individualisme et international p.42

3.1. Nouvelles initiatives en Belgique p.43

3.2. Une action internationale : solidarit p.43

3.3. volution des lois et institutionnalisation du fminisme en Belgique p.44

3.3.1. Institutionnalisation et associations p.44

3.3.2. Dautres dates importantes : p.45

3.3.3. Post fminisme ? p.45

TROISIME PARTIE : QUELLE GALIT HOMMES/FEMMES DANS LENSEIGNEMENT ? p.49

Les strotypes sexistes p.49

Les missions dgalit de lcole p.50

Lgalit filles/garons dans les textes p.51

Une sgrgation sexue p.52

Une rpartition ingale des filles et des garons entre formes denseignement, filires et options p.52

Un paradoxe, une meilleure russite des filles dans le primaire double dune orientation vers des filires dvalorises p.53

Notre hypothse de travail p.54

1. La diffusion des strotypes sexistes par lcole p.55

7

Le biologique comme croyance p.55

Une socialisation sexue et hirarchise ds la naissance p.56

Le curriculum cach p.57

1.1. Le sexisme dans les contenus scolaires p.57

1.1.1. Les reprsentations des femmes dans les manuels scolaires : lexemple du manuel de mathmatiques p.57

1.1.2. Les modles fminins dans les savoirs p.58

1.2. Les interactions lves/enseignants p.59

1.2.1. Lunivers des garons : des capacits, une personnalit dvelopper p.59

1.2.2. Lunivers des filles : encourager conformisme et bonne tenue p.60

1.2.3. Le double standard : des perceptions diffrentes pour une mme attitude p.61

1.3. Les effets sur les filles et les garons p.61

1.3.1. Des garons qui prennent de la place p.61

1.3.2. Des filles avec une moindre estime delles-mmes p.62

1.3.3. Des filles dpourvues de modles positifs p.62

1.3.4. Les filires scientifiques rejetes par les filles p.62

1.3.5. Prparer les individus leurs futurs rles sociaux p.63

2. Les rsistances lgalit filles/garons p.63

2.1. Les ingalits filles/garons, un problme ? p.63

2.2. Les strotypes sexistes chez les autres p.64

2.3. Lidologie de lcole galitaire p.64

2.4. Les problmatiques autour de lgalit femmes/hommes dlaisses par les politiques p.65

2.5. Ensemble offrons un avenir lgalit p.65

2.6. Un module de formation pour renforcer la prvention des violences sexistes p.66

2.7. Approche thorique et pratique de la diversit culturelle et de la dimension de genre p.66

2.8. Filles-garons : une mme cole ? p.66

2.9. Un manque de donnes p.67

2.10. Remise en question de lidentit personnelle p.67

3. Quelques pistes daction p.68

3.1. Faire connaitre le concept de genre p.68

3.2. Apprendre critiquer les strotypes sexistes p.68

3.3. Travailler sur les interactions en classe p.69

3.4. Reconnaitre les femmes dans les contenus denseignement p.69

3.5. Mixit des enseignant-e-s p.69

3.6. Instaurer un master genre p.70

3.7. Travailler sur lorientation p.70

3.8. La formation des enseignant-e-s p.70

4. Quelques outils pdagogiques et formations sur le genre p.72

4.1. Sinformer, se former p.72

8

4.1.1. Des outils p.72

4.1.2. Formations destination des enseignant-e-s p.75

4.2. Rflchir avec ses lves p.80

CONCLUSION GNRALE p.83

BIBLIOGRAPHIE p.84

QUELQUES STRUCTURES QUI UVRENT POUR LGALIT FEMMES/HOMMES AU NIVEAU DE LENSEIGNEMENT p.88

9

Le machisme tue tous les jours, le fminisme na jamais tu personne. Benote Groult

Si depuis plus de 150 ans, le fminisme na cess dinterroger, de remettre en question les socits, en occident dabord, puis partout dans le monde, il semble que lon assiste, depuis quelques annes, un nouvel engouement autour des questions lies au fminisme.

On pense lmergence de nouvelles organisations, telles que le groupe ukrainien FEMEN, les groupes franais la Barbe ou Osez le Fminisme qui interviennent sur les thmes des violences faites aux femmes, de leur reprsentativit dans la sphre publique, des ingalits salariales etc. Leurs modes opratoires, originaux et droutants, attirent largement lattention des mdias : interventions dnudes pour les FEMEN, militantes affubles de barbes pour le groupe du mme nom, slogans et actions chocs pour Osez le fminisme. Par ailleurs, de nouveaux mdias, rencontrant un certain succs auprs du public, tels que le magazine Causette, la plateforme In-ternet Les Nouvelles News ou le portail de TV5 Monde Terriennes , axent leurs publications sur les femmes, hors des strotypes habituels vhiculs par la presse fminine traditionnelle.

Au niveau institutionnel, nombre dinitiatives sont amorces. On pense, par exemple, la pre-mire Journe internationale de la fille le 11 octobre 2012, ou la mise en circulation, par la Direction du ministre de lgalit des Chances, dune brochure destine aider les acteurs de lducation dtecter le sexisme dans les manuels scolaires. Des initiatives prives, voient, elles aussi, le jour, avec par exemple, laugmentation de catalogues de jouets de nol non sexistes.

Enfin et parmi nombre dexemples, on peut noter les succs des films belges, La Domination masculine du ralisateur Patric Jean, sorti en 2009, ou le documentaire Femme de la rue, ralis par ltudiante Sofie Peeters qui y dnonce les insultes profres lgard des femmes dans le centre de Bruxelles.

Si lon peut sinterroger sur la mdiatisation de ce documentaire intervenant dans un contexte croissant de mfiance envers les musulman-e-s et de dbats autour du voile, ainsi que sur la faon dont sont souvent traites et accueillies les informations relatives au fminisme, il nen reste pas moins que, depuis quelques temps, de plus en plus dinitiatives voient le jour, souvent amorces par de jeunes militant-e-s, et une forme de parole est donne celles et ceux qui dnoncent le sexisme.

Aujourdhui, si on linterrogeait, nul doute quune grande majorit de la population belge se revendiquerait en faveur de lgalit femmes/hommes. Pourtant, les auteures de louvrage Le Sicle des fminismes1 voquent un fminisme qui fait peur et prte confusion , illustrant leur pense par la fameuse expression que tout un chacun a dj pu entendre : je ne suis pas fministe mais... , phrase prononce sur la dfensive avant daffirmer le souhait de nouvelles relations femmes et hommes. En effet, on ne se dit pas facilement fministe tant le terme est mal connot. Dans limaginaire collectif, ce mouvement est le pendant, version fminine, du machisme2, et ses militantes, des hystriques qui brlent leurs soutiens gorges .

Ce phnomne de rejet, nomm backlash, retour de bton , a dbut dans les annes 1980, aprs les victoires du no-fminisme des annes 1970, en rponse au fait que le fminisme aurait irrversiblement modifi les relations hommes-femmes : les premiers ont tendance adopter une rhtorique victimaire , tout en essayant par tous les moyens de retrouver une identit perdue () lindpendance des femmes se mue maintenant en solitude ; la russite

1 Eliane GUBIN, Catherine JACQUES, Florence ROCHEFORT, Brigitte STUDER, Franoise THEBAUD, Michelle ZANCARINI-FOURNEL, Le Sicle des fminismes, Les ditions de lAtelier / ditions Ouvrires, Paris, 2004.2 Florence MONTREYNAUD, Le fminisme na jamais tu personne, Les ditions Fides, 2004.

INTRODUCTION GNRALE

10tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

dans la carrire se ferait aux dpens de la maternit, voire du bien-tre des enfants, et lgalit au travail obligerait les femmes des efforts qui les transformeraient en des victimes de pr-dilection des checs professionnels () Une nouvelle idologie se met en place, qui, tout en culpabilisant le fminisme, renoue, dans la construction de lidentit-femme, avec les donnes de la fminit. 3

Lexistence de groupes ou individus masculinistes4 , dont la volont est de contrer les avances des femmes, caractrise bien ce phnomne. On peut citer, par exemple, des personnalits telles que Jean-David Ponci5 qui prne un retour de la non-mixit lcole ou Eric Zemmour, porteur de propos antifministes et homophobes. En 1989, le plus connu des meurtriers re-vendiquant les arguments masculinistes , Marc Lpine, tua 14 femmes lcole Polytechnique de Montral. La lettre laisse aprs son suicide voquait son intention de viser des fministes6. Par ailleurs, les rcents vnements en France autour du dbat pour le mariage homosexuel et le passage tabac dont ont t victimes les militantes franaises de FEMEN et la journaliste Caroline Fourest, dmontrent encore une fois ce rejet dont le fminisme est lobjet.

Ainsi, dans un contexte de mfiance gnralise lgard de ce mouvement, doubl dun regain des initiatives qui montrent bien quil y a encore matire revendication, il parait pertinent de revenir sur ce mouvement qui, par son action et sa rflexion, a pourtant particip aux fonde-ments de nos socits modernes.

Lhypothse que nous souhaitons valider, tout au long de cette tude, est le fait que le fmi-nisme, par sa remise en question des rapports sociaux de sexes, et par consquent, sa re-mise en cause de lide de complmentarit et de nature fminine , interroge profondment lidentit de chacun, engendrant alors un rejet de cette lutte pour lgalit.

Partant de cette hypothse, nous considrons que, dans le domaine de lducation, la trans-mission dinformations sur les ingalits femmes/hommes, bien quimportante, et mme incon-tournable, nest pas suffisante pour tablir cette galit, dans les faits.

Dans le domaine de lducation, cette information critique doit tre double dun processus de formation qui interroge lidentit de chacun, aussi bien celle des lves que celle des pro-fessionnel-le-s de lducation. Pour cette raison, nous nous sommes particulirement intres-ss, dans la deuxime partie, aux actions et outils pdagogiques qui, interrogeant le genre, favorisent cette interrogation sur la faon dont chacun, quelles que soient ses convictions en matire dgalit femmes/hommes, vhicule des strotypes sexistes.

Dans une premire partie, nous proposerons quelques dfinitions qui nous paraissent indispen-sables la comprhension des enjeux de lgalit femmes/hommes.

Dans un second temps, nous nous attacherons dresser lhistoire des mouvements fministes en Belgique, avec un double objectif :

- reconnaitre et comprendre lhritage fministe aujourdhui ; - montrer que les combats fministes ont toujours eu pour objet la redfinition des rles et

statuts des femmes, toujours lgitims par une suppose nature fminine . Nous sou-haitons, ici, mettre en exergue le fait que lessence fminine , qui reste aujourdhui un postulat majeur de nos socits, nest pas immuable, mais au contraire toujours redfinie par les contextes sociaux.

3 Estelle LEBEL, Le fminisme : une question de valeur(s), Volume 21,numro 2, 2008,pp.5-28.4 Le masculinisme est lensemble des ides qui dfendent la position dominante des hommes dans la socit et les privilges qui y sont associs. Il combat toute ide dgalit entre les hommes et les femmes, www.ladominationmasculine.net/themes/42-masculinisme/142-thiers-vidal-palma-violences-intra-familiales-sur-enfants-le-rapporteur-de-l-onu-en-france.html.5 Docteur en philosophie des sciences.6 Florence MONTREYNAUD, op.cit. p. 12.

11

Dans la dernire partie, nous nous pencherons plus particulirement sur les problmatiques de lgalit filles/garons au niveau de lenseignement ; nous proposerons des outils danalyse ainsi que des outils pdagogiques, destination des enseignants souhaitant interroger leur pratique et aiguiser leur rflexion sur ces questions. Dans cette partie, nous tenterons de dmontrer que cest la croyance, prgnante dans le monde enseignant, comme dans la socit, en des qualits et comptences purement fminines ou masculines, qui engendrent des ingalits au niveau des parcours scolaires, de la russite ou de lchec des lves en fonction du sexe. Nous reviendrons ici sur le fait que lcole, dont les prrogatives sont pourtant lies lgalit des chances, perptue, en ralit, les ingalits, en usant de strotypes sexistes, prsents la fois dans les contenus pdagogiques, ainsi quau cur mme des pratiques des enseignant-e-s ; et cest donc via une perspective genre , que lenseignant-e pourra uvrer pour lgalit filles/garons en remettant en question ces strotypes vhiculs, plus ou moins inconsciemment, par linstitution scolaire.

Notre objectif, travers cette tude, est de proposer au lecteur une introduction aux questions de lgalit femmes/hommes. Ce travail na pas pour ambition dtre exhaustif mais, modes-tement, damener le lecteur engager une rflexion sur ces problmatiques. Si cette tude se veut documente et objective, il nen reste pas moins quelle constitue un point de vue sur la question.

En tant quassociation dducation permanente, comptente sur les questions denseignement, il nous parait ncessaire de rflchir ces questions. En effet, comment envisager les rflexions et initiatives pour la mise en place de lgalit lcole, notion raffirme dans le dcret Mis-sions, sans y intgrer une dimension fministe ?

En outre, travers nos missions lies lducation, cest directement sur la socit, dans son ensemble, que nous souhaitons agir. Connatre lhritage du fminisme et ses enjeux, appr-hender lgalit femmes/hommes lcole, cest sinscrire dans une volont de reconsidrer les rapports sociaux entre les sexes, tous les niveaux, et de donner la possibilit aux femmes et aux hommes de faire leurs choix de vie en toute conscience.

1PREMIRE PARTIE

13

1. Lorigine du terme

Alexandre Dumas fils fut le premier parler de fminisme lorsquil qualifiait les hommes qui voient leur virilit leur chapper 7. Le terme fut repris par la suite, avec une valeur positive, par ceux et par celles quil tait cens ridiculiser. Ainsi, en 1882, Hubertine Auclert lutilise pour la premire fois de telle sorte quil devient, alors, lemblme des femmes, le porte-dra-peau de lgalit 8.

2. Les fminismes

Il y a autant de fminismes que de fministes. , disait Madeleine Pelletier, figure-phare du f-minisme franais de la premire vague. Nbuleuse dont on ne saisit pas toujours les limites 9, pour Ute Gerhard10, la dfinition du fminisme demeure un sujet trs controvers. Ainsi, si on parle habituellement du fminisme , il parait plus juste de parler de fminismes au plu-riel, tant les formes dexpression, de mobilisation varient dun courant lautre, dune poque lautre, dun pays lautre. 11

Pour aborder ce thme, nous avons choisi de nous appuyer sur la dfinition quen donne Ute Gerhard12, sociologue allemande, qui propose deux niveaux de signification : dune part, le fminisme dsignerait le mouvement des femmes, et, dautre part, il dsignerait une thorie ou une conception de la socit, qui fonde une perspective critique sur le monde () qui a lanc et port les mouvements sociaux des femmes .

3. Des mouvements sociaux

Selon lcrivaine Florence Montreynaud13, le mouvement des femmes a enclench lune des plus grandes rvolutions que lhumanit ait connue. Ainsi, le fminisme dsigne les mouve-ments sociaux, les luttes collectives pour les droits des femmes. Depuis la Rvolution franaise, lavnement des ides des Lumires, dont les mots dordre taient libert, galit, fraternit , les femmes nont jamais cess de revendiquer et de se mobiliser pour lacquisition des mmes droits que les hommes. On fait gnralement tat de trois vagues fministes distinctes qui refltent, comme lexplique lhistorienne belge Eliane Gubin14, une mtaphore laquelle cor-respondent chaque fois une aspiration, des objectifs nouveaux et des pratiques spcifiques . Aujourdhui, ces vagues ont laiss leur hritage. Les victoires de la premire vague, qui dbute la fin du XIXe sicle pour finir avec la crise, les totalitarismes et la Seconde Guerre mondiale , sapprhendent dans le rformisme politique des fminismes institutionnels , grce au com-bat des fministes de la premire vague pour lgalit de droit. Lors de cette premire phase dmancipation, axe principalement sur la transformation des lois, les femmes ont investi les-pace public, modifiant profondment la dmarcation des sphres prives et publiques dvo-lues aux femmes et aux hommes 15.

La seconde vague des annes 1960-1980, a laiss des marques dans lautonomisation de la

7 Nicole VAN ENIS, Les Termes du dbat fministe, Etude Barricade, 2010, p. 13.8 Ibidem.9 Le Sicle des fminismes, op.c i t . , p. 13.10 Idem. p. 48.11 Idem, p. 13.12 Idem, p. 48.13 Florence MONTREYNAUD, LAventure des femmes, XX-XXIe sicles, Nathan, 2006.

14 Professeure dHistoire contemporaine lUniversit Libre de Bruxelles, spcialiste dhistoire politique et sociale.15 Le Sicle des fminismes, op.c i t . , p. 49.

PREMIRE PARTIE : quelques dfinitions, le genre contre lide de complmentarit

14tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

sexualit fminine qui sest impose dans les socits occidentales16. Lgalit lgale et for-melle, en partie acquise par les fministes de la premire vague, ne suffisait pas, la discrimi-nation lgard des femmes persistait mais sous une forme plus subtile car elle ntait plus la consquence dingalits juridiques 17. Ainsi, les fministes se sont interroges, ont dconstruit et reconstruit la sexualit et le couple : le priv est devenu politique.

Lexistence dune troisime vague nest pas rellement tablie. Il semble quil soit trop tt pour lvoquer au mme titre que les premire et deuxime vagues. Il existe, cependant, de nou-velles formes de militantisme fministe qui se caractrisent, par exemple, par des changes et projets communs internationaux ou par le fait quils sinscrivent dans les luttes de faon trans-versale, davantage axs sur les contextes propres chaque groupe de femmes.

Si les fministes se sont dabord fait entendre au niveau occidental, en Europe et aux Etats Unis, dans les pays en voie de dveloppement, les fministes progressent pourtant selon un processus similaire : revendication de lgalit des droits puis autonomie personnelle. 18 Nous reviendrons sur ces mouvements dans la seconde partie de ltude.

4. Lutter contre lidologie de la complmentarit

Historiquement, les diffrences de traitements entre les hommes et les femmes ont toujours t fondes sur une suppose nature fminine qui les empcherait davoir accs tel ou tel pan de la socit. Toujours selon Ute Gerhard, un mouvement ou une association de femmes nappartient pas forcment au fminisme puisque que cest la remise en question dune essen-tialisation de la diffrence des sexes qui constitue le point de dpart du fminisme.

Ainsi, le fminisme lutte contre lidologie dune complmentarit femmes/hommes qui rgirait le monde, bipolarisation qui sparerait les sphres masculine et fminine avec des comporte-ments spcifiques allous chacun. Ute Gerhard, dans sa dfinition du fminisme, met de ct les courants fministes dits diffrencialistes qui revendiquent lgalit dans la complmentarit puisque, selon elle, la complmentarit lgitime les ingalits.

5. Le genre comme outil danalyse

Nicole Van Enis voque diffrents grands courants fministes : le fminisme libral galitaire, le fminisme de tradition marxiste, le fminisme radical, le post-fminisme et lco-fminisme. Si les analyses diffrent dans la dtermination des causes de loppression, ainsi quau niveau des stratgies de changements, ces courants se basent nanmoins sur le concept de genre pour comprendre les ingalits femmes/hommes.

Depuis plus de quarante ans, menes en grande partie par des femmes et en lien avec les luttes fministes de lpoque, les tudes sur le genre (Gender Studies) sattachent dnoncer les systmes sociaux qui lgitiment les ingalits en observant les rapports femmes/hommes. Par ailleurs, ces recherches se sont accompagnes dune remise en question des savoirs jusque-l produits par les hommes. Ainsi, dans toutes les disciplines (histoire, sociologie, biologie, thologie, psychologie etc.), les chercheur-e-s rinterrogent des faits toujours dcrits par des hommes, dont la valeur scientifique a pu tre biaise par un regard androcentr.

Pour comprendre la notion de genre et les enjeux qui en dcoulent, nous reprendrons la dfi-nition quen donne Laure Bereni19. Celle-ci voque quatre dimensions : 16 Idem, p. 427.17 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, Pas pas, LHistoire de lmancipation de la femme en Belgique, Secrtariat dtat lmancipation sociale, 1991, Bruxelles, p. 111.18 Le Sicle des fminismes, op.c i t . , p. 11.19 Mathieu TRACHMAN, Genre : tat des lieux, Entretien avec Laure BERENI, La Vie des ides, 5 octobre 2011. ISSN :2105-3030. URL : www.laviedesidees.fr/Genre-etat-des-lieux.html

15

- une dimension constructiviste par opposition une posture essentialiste. On ne nat pas femme, on le devient. , disait Simone de Beauvoir dans le Deuxime Sexe20, ouvrage fondateur du fminisme de la seconde vague. Cest la socialisation qui construit lidentit de genre. Il y a donc une diffrence entre le sexe biologique et les comportements sexus. On ne parle plus alors de sexe mais de genre , terme qui qualifie un conditionnement plutt quune nature. Le genre fait aussi rfrence au concept dhabitus de Pierre Bourdieu, qui incorpore nos jugements et comportements, assignant lhomme et la femme des rles spcifiques : maternit, don de soi, motivit, romantisme pour les femmes, virilit, courage, technicit pour les hommes, par exemple. Ainsi, le monde est structurant. Lducation, les mdias, les institutions, la famille, lespace public etc. forment un systme qui rgit les rapports sociaux de sexes. Selon Laure Bereni, la pos-ture rsolument anti-essentialiste sest impose dans le champ des tudes sur le genre la fois comme un impratif politique (la remise en cause de la naturalit des rapports entre les sexes comme levier de libration des femmes) et comme un parti-pris analytique, poursuivant lextension de la grille constructiviste progressivement consacre par les sciences humaines et sociales. Le fminisme, en sappuyant sur la notion de genre, vise donc dissoudre les caractristiques du genre fminin et du genre masculin. Comme le dit la sociologue Marie-Blanche Tahon21 : Toute affirmation de spcificit est rejete parce quelle est susceptible dalimenter la vision de complmentarit des sexes qui favorise la hirarchisation. Ainsi, le fminisme, en abolissant lide dune nature, donc dune immuabilit, se permet de reven-diquer dautres rapports entre les sexes. Par ailleurs, le fminisme remet en question une htrosexualit construite socialement ;

- une perspective relationnelle. On envisage les femmes et le fminin comme le produit dun rapport social avec les hommes, il est donc impossible dtudier un sexe sans se rfrer lautre sexe ;

- lexistence dun rapport de pouvoir. Selon Laure Bereni, il y a une valorisation systma-tique du masculin au dtriment du fminin comme lexpriment les concepts de patriarcat et de domination masculine. En plus de cela, il y a un systme normatif qui sanctionne les dviances de genre. Par exemple, limpossibilit pour un homme de shabiller avec des vtements de femme sans se heurter la moquerie, lincomprhension lorsquune femme ne souhaite pas avoir denfants, la valorisation des hommes qui ont divers partenaires quand les femmes sont, dans le mme cas, stigmatises, la culpabilisation des mres etc. ;

- une intersectionnalit. Le genre est transversal puisquil englobe dautres rapports de pouvoir, tels que la classe, la race, lorientation sexuelle etc. ce propos, Ute Gerhard met en avant lide dune spcificit propre aux mouvements fministes, puisque ses protago-nistes appartiennent diffrentes classes sociales, diffrentes cultures, diffrentes religions et diffrentes orientations sexuelles.

6. Collectif et prise de conscience individuelle

Selon Louise Toupin, le fminisme est une prise de conscience dabord individuelle, puis en-suite collective, suivie dune rvolte contre larrangement des rapports de sexe et la position subordonne que les femmes y occupent dans une socit donne, un moment donn de son histoire. 22 Ainsi, le militantisme fministe lie trs fortement le personnel et le collectif puisquil sagit, pour les militant-e-s, de percevoir, dans leur environnement propre, les mca-

20 Simone DE BEAUVOIR, Le Deuxime Sexe, tomes I et II, d. Gallimard.21 Marie-Blanche TAHON, Sociologie des rapports de sexes, Les presses de luniversit dOttawa, Presses universitaires de Rennes, p. 103.22 Louise TOUPIN, Quest-ce que le fminisme ?, Trousse dinformation sur le fminisme qubcois des 25 dernires annes, Montral, Centre de documentation sur lducation des adultes et la condition fminine et Relais-femmes, 1997.

16tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

nismes et strotypes sexistes dont les femmes et les hommes sont victimes, mais dont ils sont aussi les acteur-trice-s. En effet, le fminisme est dabord une dconstruction individuelle des normes sexues pour reconstruire ensuite dautres normes. Cela se joue au niveau individuel, par exemple : viter, pour un homme, de prendre la parole davantage que les femmes en pu-blic, et, pour une femme, simposer dexposer plus souvent ses ides.

Pour Hedwige Peemans-Poullet23, il est difficile aujourdhui de mobiliser les femmes sur ces questions puisque la relative autonomie des femmes maries et lapparente dsinvolture des femmes jeunes relve davantage de la modernit que de lmancipation. () Lindividualisme prive trop souvent les femmes de prise de conscience, qui suppose la reconnaissance dun ph-nomne collectif et une aptitude se solidariser avec lensemble des femmes.

7. Reconstruire les rapports hommes/femmes

Le fminisme, dans sa remise en question des rapports sociaux de sexes, touche les fonde-ments de toutes les socits dont lorganisation est faite en fonction de ces diffrences : travail temps partiel fminin, congs de maternit pris en majorit par les femmes puisque soumises un salaire souvent infrieur celui des hommes, utilisation du corps des femmes dans la pornographie, la publicit, le cinma, etc. Ainsi, le fminisme remet en question lidentit des individus en les interrogeant sur la construction sociale du genre.

Aujourdhui, malgr les avances des Gender studies, cette croyance en une diffrence na-turelle entre les sexes reste encore un paradigme central de nos socits. Divers exemples vont en ce sens : succs considrable dun ouvrage tel que Les Hommes viennent de Mars, les femmes de Venus, thories autour dune diffrence entre cerveaux masculins ou fminins24, ou encore attribution des jouets aux enfants en fonction de lun ou lautre sexe (poupes et mini aspirateurs pour les filles, jeux de guerre ou scientifiques pour les garons) etc. Catherine Vi-dal25 justifie ainsi lengouement que suscite cette idologie : dans une socit dingalits, il est plus simple dexpliquer celles-ci en disant que les hommes et les femmes sont biologiquement diffrents, par exemple dans leurs aptitudes lcole, que daccepter lide que ces ingalits sont dues lorganisation de la socit.

Quelques chiffres de lingalit en Belgique - 66% des hommes contre seulement 39% des femmes nmettent aucune objection sortir

la nuit ; - 98% des violences sexuelles sont commises par des hommes, et si la grande majorit des

victimes sont des femmes, 11% 18% des victimes sont des hommes ; - Les plus jeunes gnrations de femmes sont en moyenne plus hautement qualifies que les

hommes du mme ge ; - Parmi les femmes salaries, 44,3% travaillent temps partiel contre 9,3% chez les hommes ; - Les femmes ayant de jeunes enfants sen occupent 2 fois et demie plus que les hommes ; - Les femmes gagnent en moyenne 63% du revenu net dun homme ; - Dans lemploi du temps des adolescents, par exemple sur une journe de classe, les filles

ges de 12 18 ans excutent un tiers des tches mnagres en plus que les garons, le dimanche, elles en font une fois et demi plus que les garons, et le samedi, le double. Source : Femmes et hommes en Belgique, Statistiques et indicateurs de genre, dition 2011.

23 Hedwige PEEMANS-POULLET, Vingt ans de fminisme en Belgique, Cahier Sc. Fam. et Sex. , n16, octobre 1992, p.167.24 Catherine VIDAL et Benoit BROWAEYS, Cerveau, sexe et pouvoir, Paris, ditions Belin, 2006.25 Interview pour lassociation Osez le fminisme.

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Reprer le backlash (ou retour de bton) - Des mouvements intgristes, religieux ou politiques, font pression pour supprimer le droit

lIVG et mme la contraception ; ils insistent sur le caractre naturel des diffrences entre les femmes et les hommes et sur leur hirarchie ;

- Certain-e-s manifestent de la rsistance traiter des violences domestiques et du partage des tches mnagres au nom du respect de la vie prive ;

- La banalisation du porno dans diffrents supports mdia argue de la libert pour renforcer le principe de la marchandisation du corps (des femmes principalement) ;

- Lexistence dhommes victimes de violences dans la sphre prive est utilise pour remettre en question les campagnes et les mesures dnonant la violence envers les femmes ;

- Lapparition de femmes leaders sur la scne politique est utilise comme prtexte pour nier le besoin de quotas ou de mesures positives assurant la participation des femmes dans la sphre publique etc. Source : Claudine DRION et Grard PIROTTON, Genre, 6 niveaux pour comprendre et construire des stratgies, Le Monde selon les femmes, 2012.

2DEUXIME PARTIE

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Les fminismes et les femmes, non-objets de lhistoire

En tudiant lhistoire des Femmes, cest un pan entier de lhistoire que lon a dcouvert. 26

Les fminismes sont rests longtemps un non-objet de lhistoire (). Dune certaine manire, il semble que le silence de lhistoire ne fait que rpondre la surdit des acteurs historiques face aux mobilisations, aux luttes et aux revendications fministes . Les auteures de cette cita-tion, Brigitte Studer et Franoise Thbaud27, mettent ici en exergue le manque de visibilit de lhistoire des femmes dans lhistoriographie gnrale . Selon elles, il perdure une hirarchie des territoires de lhistorien avec, au sommet, la politique et le pouvoir , dont les femmes sont longtemps restes exclues (et le sont encore, en partie, aujourdhui). Pour exemple, si lon ob-serve les programmes scolaires en Fdration Wallonie-Bruxelles, on saperoit que les com-bats mens par les femmes pour leurs droits et leur mancipation, sont pratiquement absents des manuels dhistoire, quand elles reprsentent plus de la moiti des lves. De mme, trs peu de grandes femmes sont reprsentes. Brigitte Studer et Franoise Thbaud attribuent lintrt tardif pour cet aspect de lhistoire labsence de femmes, jusquaux annes 1960, dans les milieux universitaires. Ainsi, cest la ralisation des Womensstudies, devenues ensuite Gender Studies28, qui, menes en grande partie par des femmes et en lien avec les luttes fmi-nistes de lpoque, ont permis, et ont encore pour objectif, de combler ce manque historique. Ces chercheur-e-s sattachent ainsi sortir de lombre lhistoire des femmes pour, dune part, faire merger leur implication dans les changements socitaux et, dautre part, pour dnoncer les systmes sociaux qui lgitiment les ingalits. En outre, depuis 40 ans quelles existent, ces tudes sattachent aussi instituer une critique des savoirs dj en place. Dans toutes les dis-ciplines (histoire, sociologie, biologie, thologie, psychologie etc.), elles remettent en question des faits toujours dcrits par des hommes, parfois biaiss par un regard androcentr.

Une tradition de mmoire

Si lhistoire a tard intgrer les femmes comme sujet dtude, les mouvements fministes se caractrisent, depuis le dbut du 19e sicle, par un souci constant de conservation des sources et de la documentation relatives leurs actions et rflexions de lpoque. En effet, une grande partie de la presse fminine, des matriaux de diverses organisations (tract, compte rendu etc.) et des sources iconographiques, a t conserve et archive, souvent grce des per-sonnalits militantes , telles que Marguerite Durand (fondatrice du journal la Fronde ) ou Marie Luise Beugl (instigatrice dune bibliothque fministe) ; ce rapport au pass a fonction lgitimatoire pour tout mouvement politique, comme il permet de donner sens laction du prsent. 29

En outre, les archives des instances officielles, les archives de police par exemple, dtiennent, elles aussi, nombre dinformations concernant les femmes. En effet, les activits et les actrices fministes ont souvent t considres comme licencieuses .

Toutes ces sources sont trs prcieuses puisquelles permettent de reconstruire une histoire qui a longtemps t efface, mme si le nazisme, la guerre, lmigration, mais aussi un certain dsintrt officiel et le manque de moyen, ont conduit des pertes irrcuprables 30.

26 Suzanne VAN ROKEGHEM, Jeanne VERCHEVAL-VERVOORT et Jacqueline AUBENAS, Des femmes dans lhistoire en Belgique depuis 1830, Bruxelles, ditions Luc Pire, 2006, p. 256.27 Le S ic le des fmin ismes, op.c i t . p. 28.28 tudes de genre.29 Brigitte STUDER et Franoise THBAUD, op.cit., p. 30.30 Idem, p. 29.

DEUXIME PARTIE : historique des mouvements fministes en Belgique, redfinition des rles et statuts des femmes

20tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

galit ou complmentarit ?

Dans la premire partie de notre tude, nous avons essay dapporter un clairage sur la notion de genre, qui permet de dconstruire les croyances dune complmentarit entre les sexes. Cet antagonisme entre une vision constructiviste et une vision essentialiste jalonne lhistoire des mouvements fministes : galit tous les niveaux ou galit dans la diffrence ?

Tout au long de lhistoire des mouvements des femmes, autour de ces questions, des visions sopposent, des mouvements se positionnent clairement en faveur dune galit totale, dautres pour une mise en valeur de la nature fminine, certains oscillent entre les deux et utilisent les arguments des uns ou des autres pour arriver leur fin, lmancipation des femmes. Si, selon Ute Gerhard, la question dun fminisme diffrencialiste ou galitaire na pu se manifes-ter quaprs la Seconde Guerre mondiale, partir du moment o lgalit constitutionnelle mais aussi civile a t permise aux femmes 31, ds la fin du 19e sicle, sest pose la question de lexistence ou non dune essence fminine qui engendrerait des traitements spcifiques au niveau de leurs droits ou de leurs rles dans la socit. Si, lors de la premire vague, toutes les fministes saccordaient pour largir leurs droits civils et lgaux, certaines revendiquaient un traitement particulier allou aux femmes : congs maternit, protection du travail, enseigne-ment spcifiques etc., quand les autres craignaient que le fait daccorder un traitement parti-culier aux femmes ne soit une porte ouverte la discrimination entre les sexes 32. Durant la seconde vague, des divergences se sont affirmes au sein mme des womens studies avec lapparition du concept de genre dun ct, et une mise en exergue et une rflexion autour de la fminit, dune essence fminine de lautre. Cependant, il est important de noter que, les dbats et les divers courants fministes autour de ces questions se sont imposs de faon moins dichotomique, tant lenjeu est complexe.

Quelle militance ?

Eliane Gubin et Catherine Jacques voquent des pratiques militantes fortement marques par le genre : hommes et femmes ne militent pas de la mme manire parce que le contexte social et culturel autorise moins ces dernires . 33 Soumises davantage de prjugs, les femmes ont dvelopp des formes dactions qui leur permettent dtre entendues dans lespace public. Si les fministes de la premire vague sinscrivaient dans une action plus rformiste, avec des moyens et des outils emprunts aux partis politiques, les fministes de la seconde vague se sont largement fait connaitre par des actions ludiques, joyeuses, voire ptroleuses 34, hors de tout systme bureaucratique et hirarchis.

Par ailleurs, la question de la mixit sest toujours pose. Les fministes de la premire vague en ont davantage us, leurs structures tant le plus souvent lies aux partis politiques. Au contraire, la seconde vague sest caractrise par sa non-mixit, qui refltait un besoin de par-tage des expriences communes, propres aux femmes, une reconnaissance dune identit de femme, devenant mme fondement de la pense politique fministe.

Enfin, le militantisme fministe se distingue du militantisme masculin parce quune grande par-tie (ou la totalit) des tches familiales incombait aux femmes. Lhistorienne Andre Lvesque voque la difficult pour les femmes de se dgager du temps pour le militantisme, puisquelles assurent une double journe de travail, professionnelle et familiale. Cest pourquoi, lors de la premire vague, les militantes les plus actives taient souvent clibataires, veuves ou mres 31 Le S ic le des fmin ismes, op.cit., p. 48.32 Idem, p. 49.33 Le S ic le des fmin ismes, op.c i t . , p. 82.34 Claudine MARISSAL et Eliane GUBIN, Jeanne VERCHEVAL, Un engagement social et fministe, Bruxelles, Institut pour lgalit des femmes et des hommes, 2011, p.55.

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denfant dun certain ge35, et, lors de la seconde vague, les femmes ont boulevers lordre ta-bli en demandant leur conjoint de soutenir leur action en acceptant de garder et de soccuper des enfants (engendrant parfois des conflits).

travers lhistoire des mouvements fministes, comprendre lvolution des rles et statuts des femmes

Nous prsenterons, dans cette deuxime patrie, une premire approche de lhistoire des femmes en Belgique. Nous ne pourrons tres exhaustifs tant il y a dire sur le sujet, et nombre douvrages plus complets existent dj. Toutefois, nous esprons, en prsentant les luttes me-nes, depuis plus de 150 ans, par les fministes en matire dgalit femmes/hommes, exposer en quoi elles ont boulevers les fondements de la socit belge.

Nous voquerons les transformations en termes de droits (droits de vote, accs toutes les professions, galit de droits juridiques, droits lavortement, etc.) et nous essayerons de mettre en exergue les volutions de mentalits amorces par les mouvements fministes ainsi que les idologies et rsistances auxquelles se sont heurtes les militant-es. Nous voquerons deux vagues distinctes dont nous avons dj fait tat prcdemment : une premire vague axe sur la lutte pour les droits civils et lgaux, et une deuxime vague ou no fminisme, amorant les rflexions autour de la sexualit et du travail des femmes. Dans une dernire partie, nous poserons quelques volutions fministes plus contemporaines.

Via lhistoire des mouvements fministes en Belgique, nous essayerons de valider notre hy-pothse de dpart, en dmontrant que les combats fministes ont toujours eu pour objet la redfinition des rles et statuts des femmes , toujours lgitims par une suppose nature fminine . Lhistoire des femmes prouve que la situation de celles-ci a considrablement vo-lu depuis le 19e sicle ; les limites de cette nature fminine ont t repousses, remettant alors, de fait, directement en cause lide dune diffrence entre les sexes prsente comme immuable.

35 Eliane GUBIN et Catherine JACQUES, op.cit., p.89.

22tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

1. La premire vague (fin 19e, premire moiti du 20e sicle) : galit des droits

Nicole Van Enis, auteure de ltude Les termes du dbat fministe36, voque une premire vague fministe qui porte surtout sur les revendications dgalit en termes de droits civils, cono-miques et politiques. Les idaux de la Rvolution ont port, et les femmes se reconnaissent comme groupe juridiquement discrimin. Lors de cette premire phase dmancipation, axe principalement sur la transformation des lois, elles investissent lespace public, modifiant pro-fondment la dmarcation des sphres prives et publiques dvolues aux femmes et aux hommes 37.

Quelle militance ?

tant exclues de tous les lieux et instances de pouvoir, les femmes auront besoin, pour agir, de lappui des hommes. Ainsi, la mixit est la fois un enjeu (la mixit est signe de progrs) et une stratgie, la mixit assurant au mouvement une plus grande crdibilit, ainsi que des relais dans les lieux exclusivement masculins 38. Les premires se mobiliser sont surtout des femmes issues de la bourgeoisie, nouvelle classe dominante, qui travaillent en rseaux et emploient toutes les formes modernes de communication pour se faire entendre (dbats, confrences, congrs) . Elles orientent leur militantisme dans une voie positiviste et rationnelle, () dans le plus pur style rformiste. 39 Leurs actions ne heurtent pas, il existe parmi elles, une sorte de consensus tacite sur les carts possibles, les limites de la transgression, le seuil de tolrance de la socit 40.

Les femmes issues du monde ouvrier et du socialisme empruntent, quant elles, les mthodes des partis politiques. On note limportance de la ptition comme premire prise de parole des femmes, qui permet une certaine discrtion dans la militance. Ainsi, en 1920, 160 000 belges rclament le droit de vote41. Dans tous les cas, ouvrires ou bourgeoises, toutes les femmes sadonnant la lutte pour leurs droits, seront confrontes, un niveau plus ou moins fort, la rpression : arrestation, agression, mais aussi perte de rputation.

Une idologie diffrencialiste : lgalit dans la diffrence

Lors de cette premire vague fministe, lidologie essentialiste est forte. La majorit des f-ministes auront mis en avant limportance du statut de mre pour les femmes, rclamant une reconnaissance de la maternit comme fonction sociale, une faon de faire reconnaitre leur rle dans la socit. Ainsi, la maternit doit tre honore et rtribue . En plus de la mater-nit, dautres droits spcifiques aux femmes sont dfendus, tels que les allocations familiales, lassurance maternit, la protection sociale de la femme enceinte, un travail spcifiquement fminin etc. . Selon lhistorienne Anne Cova42, si cette fonction permet la reconnaissance des femmes dans la socit, cest double tranchant puisque cela prserve la hirarchie tradition-nelle : aux femmes laction sur le terrain, rpondant leurs qualits dites maternelles (le cur, lintuition etc.) ; aux hommes les postes de commande parce quils possderaient un esprit de synthse .43 On assiste alors des conflits entre les fministes dfendant la diffrence des sexes et les fministes galitaristes, plus avant-gardistes, qui remettent en question la maternit ou le mariage. Dans les annes 1930, les fministes dites diffrencialistes ont le vent en poupe, leurs

36 Nicole VAN ENIS, op.cit. 37 Le S ic le des fmin ismes, op.c i t . , p. 49.38 Idem, p.427.39 Idem, p.89.40 Ibidem41 Florence MONTREYNAUD, op.cit., p.92.42 Le S ic le des fmin ismes, op.cit., p. 197.43 Ibidem

23

demandes sont en adquation avec les programmes nationaux, conservateurs et fascistes, qui sattachent mettre en avant un modle familial o les femmes sont les garantes du foyer. Il est toutefois important de noter que lattention apporte par les fministes aux questions sociales dans les annes 1920, a contribu de manire essentielle ltablissement et la formation de ltat providence. 44

Dans cette partie concernant la premire vague fministe, nous voquerons les mouvements pour laccs lducation, au travail, aux droits civils et sociaux. Nous avons choisi de mettre moins en avant les questions autour du corps et de la sexualit, ces thmes, sils taient abords lors de cette premire vague, lont surtout t lors de la seconde vague des annes 1970.

1.1. Nouveaux idaux et condition des femmes

1.1.1. La rvolution, son idal dgalit, les femmes vinces

Le19e sicle fut celui de la rvolte des esclaves noirs aux tats-Unis dAmrique, des classes la-borieuses dans nos civilisations occidentales et des femmes qui commenaient revendiquer leurs droits. 45

Nicole Van Enis, dans ltude Barricade46 dnomme pr fminisme la priode entre 1789 et 1830, qui a vu lmergence de la pense et des premiers mouvements fministes. Si les femmes, avant la Rvolution franaise, souffraient de discriminations juridiques, politiques et conomiques ainsi que dans le domaine de lenseignement 47, la Rvolution franaise de 1789, fruit des ides des Lumires, inaugure une re nouvelle : laspiration collective lgalit de tous et chacun. 48 Les femmes ayant largement pris part au mouvement (en participant aux rflexions dans les salons o les bourgeois rinventaient le monde, en conduisant des rvoltes lors des journes rvolutionnaires des 5 et 6 octobre 178949, en militant laide de journaux, de ptitions, de tracts, de pamphlets) esprent tre reconnues en consquence. Les propos dOlympe de Gouge, figure phare des femmes rvolutionnaires, clbre pour sa Dclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1793, illustre bien cette volont de changement : La femme a le droit de monter sur lchafaud ; elle doit avoir galement celui de monter la Tribune. Ainsi, les femmes se reconnaissent, se revendiquent comme groupe opprim, et dfendent un droit lenseignement et au travail 50. Pourtant, ds 1793, les gouvernements rvolutionnaires interdisent les organisations fminines et fministes, les salons ferment et leur presse est supprime : Celles qui exeraient un rle dans la sphre publique allaient tre dcrites comme des tres qui transgressaient les frontires entre les sexes et contribuaient la dissolution des diffrences. 51 La rpression est forte, des femmes sont guillotines, dont Olympe De Gouge.

1.1.2. Les dbuts de la socit industrielle et les femmes au plus bas de la condition humaine

Au 19e sicle, dans la Belgique que Karl Marx appelle le paradis du capitalisme continental 52, un nouvel environnement professionnel apparait : usines, ports,charbonnages, ateliers, pau-

44 Idem, p. 49.45 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 6.46 Nicole VAN ENIS, op.cit.47 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 5.48 Nicole VAN ENIS, op.cit., p. 13.49 Des femmes de toutes conditions rclamant du pain sont entres dans Versailles.50 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 7.51 Nicole VAN ENIS, op.cit., p. 13.52 Suzanne VAN ROKEGHEM, Jeanne VERCHEVAL-VERVOORT et Jacqueline AUBENAS, op.cit., p. 19.

24tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

vret 53. La nouvelle bourgeoisie vhicule un certain modle de couple, le travail productif pour lhomme, la femme soccupe du mnage 54. Ainsi, les femmes existent par et pour la maternit et doivent se consacrer toutes entires leur famille. La lithographie de Leiber au muse de la Vie Wallonne Lige, Les ges de la femme 55, exprime clairement cette stricte rpartition des rles. Y est montre limportance de la maternit tout au long de la vie de la femme, comme mre et grand-mre quand pour lhomme, la maternit et le mariage ne sont quune tape de la vie parmi dautres activits. Afin dexposer le mieux possible la situation des femmes lpoque, nous avons repris les diffrents niveaux en termes dingalits, proposs dans louvrage Pas Pas, lhistoire de lmancipation de la femme en Belgique56 de Denise Keymo-len et Marie Thrse Coenen.

Ingalit politique : la Constitution belge labore en 1830 proclame lgalit entre les ci-toyens mais les femmes nont pas plus de droits que les enfants 57. Les femmes nont pas accs au suffrage, ni lautorisation dappartenir des organisations politiques. Pourtant, elles doivent payer des impts.

Ingalit en termes demploi et de salaire : la population des femmes actives augmente car leur main duvre (tout comme celle des enfants) est trs bon march. Dans les manufactures, le rythme de travail est infernal 58 , engendrant une relle difficult concilier vie familiale et vie professionnelle. Par ailleurs, les femmes nont pas accs aux professions librales. En 1843, le sociologue Edouard Ducptiaux crit : Les gains de louvrire sont aussi modestes que le nombre de mtiers qui lui sont accessibles 59.

Exploitation sexuelle : le travail tant peu accessible aux femmes, les femmes non maries sont souvent, afin de subvenir leurs besoins, dans lobligation de se prostituer. Larticle 340 du Code civil interdisant toute recherche de paternit dun enfant naturel, les femmes sont prison-nires de grossesses non dsires et laisses sans salaires, sans aides sociales, dans le mpris et lisolement . En consquence, on note beaucoup dinfanticides et davortements.

Ingalits juridiques : le Code civil belge, inspir du Code Napolon, est trs contraignant pour les femmes. Par ailleurs, le Code du commerce et le Code pnal appuient linfriorit des femmes, le mariage est un contrat dassujettissement tacite et les femmes doivent bnficier du consentement du mari pour pouvoir travailler.

Ingalits en termes denseignement : Les filles ont trs peu accs linstruction. En 1849, seulement 10 pensionnats sont officiellement reconnus comme instituts de formation pour les institutrices, plus haut niveau de formation pour les femmes lpoque.

1.2. Laccs lducation, prmisses dune mancipation

Le premier instrument de la conscientisation des filles et des femmes est la scolarisation. 60

Si linstruction dveloppe la conscience de ses droits, nourrit lassurance de soi, et appuie

53 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 5.54 Idem, p. 7.55 Muse de la Vie Wallonne, Lige.56 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 7.57 Suzanne VAN ROKEGHEM, Jeanne VERCHEVAL-VERVOORT et Jacqueline AUBENAS, op.cit., p.20.58 Ibidem59 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit. p.7.

60 Le S ic le des fmin ismes, op.cit., p. 144.

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lindpendance conomique des femmes 61, la mise en place dun systme ducatif pour les filles a t ardue, car la question de fond - pourquoi les instruire - touche la place des femmes dans la socit. 62

Florence Montreynaud, dans son ouvrage Le sicle des femmes, voque Jean-Jacques Rousseau qui, dans mile (paru en 1762), prconise que toute lducation des femmes doit tre relative aux hommes , mettant ainsi jour la mentalit de lpoque, qui, issue des Lumires, consid-rait les filles comme infrieures aux hommes. Pourtant, quelques femmes avant-gardistes, telles que Christine de Pisan (1364-1430), qui attribuait lingalit intellectuelle des filles leur du-cation et non leur nature, ou Madame dEpinay (1726-1783), qui dfend une ducation f-minine oriente vers une autonomie intrieure et une remise en question de la position sociale des femmes 63, prnaient depuis longtemps une ducation pour tous. Au 19e sicle, dans un contexte denseignement non obligatoire, dans laristocratie et dans la bourgeoisie, linstruc-tion des filles reste aux mains des congrgations religieuses ou de prceptrices particulires 64, et les filles des classes populaires ne vont pratiquement pas lcole.

1.2.1. Les premires initiatives

Le retard intellectuel des femmes est rel et constitue un obstacle fondamental toute forme de progrs. 65

Si les garons bnficient de la loi organique du 1er juin 1850 concernant lenseignement moyen officiel, confiant ltat le soin dorganiser dix athnes et cinquante coles moyennes, les filles ne sont pas concernes. Zo de Gamond, pionnire de linstruction des filles, ne conoit, elle non plus, lmancipation des femmes que par lducation et lassociation 66, mais il nen reste pas moins que, toujours selon elle, la femme doit se soumettre la raison et au jugement de lhomme parce quil lui est rellement suprieur en savoir et en intelligence. 67 Zo de Ga-mond ouvre une cole destine aux ouvrires adultes ainsi quune cole normale pour former les institutrices. Non soutenues par le gouvernement, ces deux coles doivent cependant fer-mer leurs portes. Sa fille, Isabelle Gatti de Gamond, qui partage les valeurs et les objectifs de sa mre, savoir lacit et mancipation, fonde, en 1864, la premire cole moyenne pour fille Bruxelles avec un programme complet denseignement secondaire infrieur 68 : lInstitution communale - Cours dducation pour les jeunes filles ; la date sera dcisive pour les femmes belges 69.

1.2.2. La mise en place dun rseau scolaire pour filles

En 1865, les pouvoirs publics se penchent sur la question de lducation des filles. Ainsi, soute-nue par la Ligue de lEnseignement et par ladministration communale de Bruxelles, est cre la premire cole professionnelle pour jeunes filles venant de milieux sociaux dfavoriss70. Adopte par la ville de Bruxelles en 1868, lcole devient lInstitut Bischoffsheim. Louverture dautres coles professionnelles laques suivra, telles que lcole Funck en 1873 ou lcole Cou-vreur en 1878. On assiste, ce moment-l, la naissance dun ministre de lInstruction pu-61 Idem, p. 15162 Florence MONTREYNAUD, op.cit., p. 2.63 Melinda CARON, Conversation intime et pdagogie dans Les conversations dmilie de Louise dpina, Universit de Laval, 2003, www.theses.ulaval.ca/2003/20994/64 Florence MONTREYNAUD, op.cit., p.265 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 10.66 Suzanne VAN ROKEGHEM, Jeanne VERCHEVAL-VERVOORT et Jacqueline AUBENAS, op.cit., p. 14.67 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 10.68 Idem, p. 18.69 Suzanne VAN ROKEGHEM, Jeanne VERCHEVAL-VERVOORT et Jacqueline AUBENAS, op.cit., p.30.70 Ren ROBBRECHT, La Ligue de lEnseignement et de lducation permanente, N60

26tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

blique et du rseau dcoles officielles, laques et neutres. La Ville de Bruxelles continue ses efforts et met en place des cours destins la formation de matresses suprieures, qui auront charge denseignement lcole Gatti de Gamond.

1.2.3. Un systme de plus en plus galitaire en rupture avec le monde du travail

Si, pour certains, laccs des femmes luniversit risquerait de leur donner lenvie de devenir pharmacien, juge, dput, professeur duniversit, ingnieur, architecte, avocat, toute profes-sion qui ne convient pas la faiblesse naturelle psychologique et physiologique des femmes 71, en 1880, lUniversit de Bruxelles souvre aux femmes, suivie, les annes suivantes, par les universits de Louvain et de Lige.

Nanmoins, ces universits accueillent peu dtudiantes puisque quil ny a pas denseignement secondaire suprieur et peu de perspectives professionnelles. En effet, la premire femme mdecin, Isala Van Diest, na pu ouvrir son cabinet que plus tard, aprs la fin de ses tudes, et la premire femme diplme en droit, Marie Popelin, fut exclue du barreau en 1888 par un arrt de la Cour dappel puis un arrt de la Cour de cassation, qui jugeait la nature fminine de la femme impossible lier avec la justice 72. Plus tard, la frquentation de luniversit par les filles sera considre, le plus souvent, comme une stratgie de ngociation sur le march du mariage car les prescriptions de la socit industrielle ont rendu le travail salari des femmes encore plus dconsidr mesure quon slve dans la hirarchie sociale. 73

En 1890, la loi du 10 avril autorise explicitement laccs des femmes tous les grades acad-miques et aux professions de mdecins et de pharmaciens . Ainsi, en 1892, Isabelle de Gatti de Gamond ajoute une section pr universitaire linstitut qui porte son nom, et cre le premier athne pour filles. En 1925, les coles moyennes de ltat pour filles deviennent des lyces part entire.

Les avances dans le domaine de lducation ont t importantes, mais jusqu tardivement, est prodigu un enseignement diffrenci par rapport aux garons. Ainsi, on assiste, partir de 1885, un mouvement de cration de classes et dcoles mnagres : on passe de 2 306 coles de ce type en 25 ans, freinant donc le rattrapage intellectuel des filles. Sagissait-il, ds lors, dinstruire les filles ou de les prparer leurs devoirs de futures mres ? 74.

1.3. Laccs au travail : la mre ou la travailleuse ?

Les femmes ont toujours travaill, que ce soit dans le cadre de la famille, famille conjugale ou parenthse largie, ou dans le cadre dun travail productif rmunr ou salari, et elles ont le plus souvent cumul les deux. 75

En plus dune main-duvre fminine toujours brade (considre comme un travail dappoint pour la famille), de conditions de travail qui ont souvent fait dfaut, dun non accs la plupart des professions, le travail mnager et familial est entirement la charge des femmes. Ainsi, face toutes ces ingalits, le droit au travail a t une lutte importante de cette premire vague fministe, dautant plus que dfendre son droit au travail, cest dfendre son indpen-dance et sa dignit 76, disait Marie Bonnevial, militante de la Ligue des droits des femmes.

71 Suzanne VAN ROKEGHEM, Jeanne VERCHEVAL-VERVOORT et Jacqueline AUBENAS, op.cit.72 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit. 73 Le Sicle des fministes, op.cit., p. 151.74 Le Sicle des fministes, op.cit., p. 427.75 Idem, p. 145.76 Idem, p.163.

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Mais la question du travail des femmes est entirement lie leur rle au sein de la famille. En effet, selon lhistorienne Eliane Gubin, la priorit donne la mre (future ou potentielle) sur la travailleuse dpartage les fministes en deux camps depuis la fin du 19e sicle, () le travail salari des femmes convoque ncessairement les valeurs familiales et la maternit : leur priorit respective est au fondement des dissensions fministes. 77 Lauteure rappelle quentre les deux guerres, lAssociation Internationale pour le Suffrage des femmes voquait two groups of fe-minists , les partisanes et adversaires de la protection au travail. Ainsi, tout au long du combat des femmes pour laccs au travail, se posera la question de la ncessit, ou non, dinstaurer un travail spcifique fminin, posant encore une fois le dbat autour de lexistence dune essence fminine qui, naturellement, la prdestinerait certaines activits, dont la plus fondamentale serait la maternit.

1.3.1. Les premires associations fministes et les premires victoires

Les premires associations franaises pour les droits des femmes se forment en 1870, cons-quences de la publication, trois ans plus tt, de louvrage The Sujection of women de John Stuart Mill qui tablit que cest en liminant les obstacles lgaux que lon permettra aux femmes daccder une plus grande libert individuelle. Les belges Marie Popelin, son avocat, Louis Franck et Isala Van Diest, crent alors la Ligue Belge du Droit des Femmes qui reprsente la premire association belge dtude et de propagande fministe avec comme objectif, des rformes sur le plan conomique, politique, moral et de lenseignement, mais plus encore, la rvision des lois discriminatoires 78. Suivra, quelques annes plus tard, la cration de la So-cit belge pour lamlioration du sort de la Femme . Le fminisme chrtien de Belgique, quant lui, voit le jour en 1903, non sans difficults, puisque quil se heurte aux dogmes de lglise catholique concernant la place des femmes dans le foyer. En 1905, Marie Popelin cre le Conseil National des Femmes Belges qui organise confrences, interventions auprs des parlementaires etc., et se rvle tre un vrai succs public. Grce au travail de ces associations, diverses lois seront adoptes en faveur des femmes :

- en 1900, une loi reconnait et protge le droit dpargne de la femme marie ; une autre loi permet aux femmes davoir un contrat de travail et un salaire de 3000f par an au maximum ;

- en 1908, les femmes sont autorises agir comme tmoins pour des actes civils et comme tuteur et membre du conseil de famille. Cette mme anne, une loi, surtout symbolique, voit le jour et lve linterdiction de recherche de paternit dun enfant naturel, reconnaissant ainsi le rle du pre79.

1.3.2. Les revendications du monde ouvrier : lgalit femmes/hommes, revendication de gauche ?

Le travail des ouvrires est mal considr en gnral : par les ouvriers eux-mme, pour qui, elles cassent le niveau des salaires en tant aussi peu rmunres, mais aussi par les bour-geois qui prnent le modle de la femme au foyer. Pour certains notables, le fait de travailler nest quune question de vanit : La vanit, inne chez les femmes, est porte dautant plus haut quon a moins dvelopp en elles les qualits de cur susceptibles den contrebalancer linfluence. 80 Par ailleurs, la mixit des ateliers choque, certains industriels catholiques sef-forcent dliminer cette promiscuit en sparant les hommes et les femmes et en diffrenciant les heures dentre et de sortie. 81

77 Idem, p.164. 78 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 25.79 Idem, p. 29.80 Suzanne VAN ROKEGHEM, Jeanne VERCHEVAL-VERVOORT et Jacqueline AUBENAS, op.cit., p. 39.81 Ibidem.

28tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

En 1879, est publi louvrage Die Frau und der Sozialismus de August Bebel, qui traite de lman-cipation des femmes par le travail. Lauteur prconise que chacun, homme et femme, pourrait choisir librement son avenir, dans des domaines aussi divers que les tches professionnelles, les rles sociaux et les relations sexuelles 82. Le Parti Ouvrier belge adhre cette pense et soutient prsent les femmes, engendrant alors un vritable optimisme des femmes, qui esprent une amlioration de leur condition. En 1886, au sein de la partie fminine du Parti Ouvrier belge, milie Claeys, pour qui la dpendance conomique est la cause fondamentale de lesclavage de la femme 83, pose ses revendications : galit de traitement dans la famille, en politique, en termes de salaire, de travail, et promotion de la maternit dsire. Cependant, en 1901, de peur que le vote des femmes et leurs voix ne renforcent le Parti catholique, le Parti Ouvrier retire le droit de vote de ses prrogatives, suscitant une forte dception du ct des femmes. cette poque, les organisations axes exclusivement sur la dfense des droits des femmes sont minoritaires. Cependant, les associations chrtiennes qui cherchent attirer les ouvrires, mettent disposition de ces dernires, nombre de services et structures, tel que des coles mnagres, des aides matrielles etc. ; cependant, toujours autour de leur rle dans la famille.

1.3.3. La protection du travail des femmes et le cong maternit

Eliane Gubin, dans son article Pour le droit au travail : entre protection et galit84 , dmontre bien les enjeux autour de la question de la protection. partir de la convention de Berne, qui interdit en 1906 le travail industriel de nuit pour les femmes, des politiques protectionnistes lgard des femmes se mettent progressivement en place dans les pays industrialiss. Si cette loi sannonce positive lgard des femmes, les fministes de lpoque comprennent quil sagit surtout dvincer les femmes des secteurs et des emplois lucratifs pour les relguer massi-vement dans les secteurs non protgs o les salaires seffondrent 85. En effet, ce texte ne concerne pas les mtiers traditionnels ou domicile, et on observe, partir de ce moment-l, une recrudescence des industries domicile partout en Europe, que Marie Popelin qualifie de plaie sociale 86. En raction, ds que la loi passe, se cre le rseau Correspondance Inter-nationale , dont le mot dordre est la complte mancipation de la femme par le droit au travail . Ce rseau regroupe des fministes de Belgique, de Hongrie, des Pays Bas. Lune des dlgues hollandaises, Wilhelma Drucker, identifie la division sexue du travail comme le moyen privilgi de la domination masculine 87. En 1914, le Conseil International des Femmes se prononce pour une protection lgard de toute la population ouvrire, sans distinction de sexe mais lunanimit vole en clat, entre les fministes enclines dvelopper une protection des femmes et celles qui se posent contre un statut particulier.

Les profils des fministes se revendiquant de lun ou de lautre bord, sont trs diffrents. Les fministes galitaristes regroupent des fministes dessence bourgeoise, souvent laques et libres penseuses 88. Minoritaires en nombre, elles dfendent tout de mme leurs ides dans les associations internationales. Les fministes prnant une protection, proviennent de mi-lieux philanthropiques, plus proccups de prvoyance maternelle et infantile que dmancipa-tion fminine . Les fministes catholiques se positionnent aussi pour la protection des femmes puisquelle permettrait un retrait des femmes du monde du travail vers le foyer.

82 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 31.83 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 31.84 Le Sicle des fministes, op.cit., p. 165.85 Idem. p. 167.86 Cette loi ne sera pas remise en question avant les annes 1970.87 Le Sicle des fministes, op.cit., p. 166.88 Ibidem.

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Pourtant, toutes les fministes se rejoignent sur lide dun cong post natal. Mme les fmi-nistes galitaires pensent que cela permet aux mres de rester sur le march de lemploi et de concilier travail et famille 89. Pourtant, selon elles, cette protection entame le principe dgali-t . Elles essaient alors de faire passer le cong pour une incapacit de travail temporaire, au mme titre que les congs maladie ou incapacit de travail . Quoiquil en soit, peu de femmes y ont recours, les allocations tant inexistantes ou trop minimes.

1.3.4. Investissement des femmes pendant la guerre et dception

Les mesures de protection du travail des femmes sont abroges pendant la guerre pour tre restaures ds 1918. 90 Les femmes remplacent partout les hommes mobiliss et, pendant les quatre annes doccupation, des dizaines de milliers de femmes sont victimes des horreurs de la guerre : dportation en Allemagne, viol, travail forc, rpression froce en cas de rsis-tance 91. Si le roi Albert reconnait leur rle en proclamant : lgalit dans la souffrance et la persvrance pendant loccupation et au front a galement suscit une galit dans les droits politiques 92, le droit de vote nest pas pour autant accord. Toutefois, aprs la guerre, les femmes garderont leur place dans des secteurs, tels que le travail social et les soins de la sant, o il est acceptable que les femmes travaillent , puisquil est question de prise en charge de lautre , qualit, encore une fois et soi-disant, inhrente la femme.

1.3.5. Crises et remise en question du travail des femmes

Si plusieurs mesures amliorent le statut des femmes, telles que la loi permettant aux femmes dtre dlgues au Conseil Suprieur du travail (1919) ou celle concernant lgalit des chelles de traitement dans lenseignement (1921), marquant ainsi le premier pas officiel vers lgalit de rmunration 93, les conditions sont de plus en plus dfavorables lactivit professionnelle des femmes. Michelle Zancarini-Fournel souligne limportance des crises comme modification des paramtres sur la question du travail fminin . Dans les priodes difficiles, les femmes sont souvent les premires tre sacrifies.

Le principe de lgalit des salaires est adopt par la Socit des Nations, mais les actions menes par les politiques visent surtout faciliter la double journe de travail pour les femmes, consid-rant encore le rle principal des femmes comme relatif la maternit. Les fministes de lpoque sinscrivent elles-mmes dans cette perspective. Pour exemple, lise Plasky, prsidente de la commission Travail du Conseil national des femmes belges, rclame un partage du travail non concurrentiel entre les sexes et des mesures lgales pour orienter les filles vers les mtiers de lai-guille 94. Les Femmes Prvoyantes Socialistes, quant elles, sorientent surtout vers lducation de la mnagre, la protection de la maternit, et la ralisation de quelques autres thmes sociaux.

Les femmes qui travaillent sont stigmatises. On considre que le travail des femmes augmente le chmage 95. Les travailleuses maries seraient, en plus dtre des mauvaises mres, des vo-leuses qui accaparent le travail des chefs de famille. Ainsi, au milieu de la crise conomique des annes 1930, le gouvernement prend diverses mesures pour limiter le travail des femmes96 :

- en 1933, un arrt rduit de 25% le traitement des femmes fonctionnaires maries un agent de ltat .

89 Le Sicle des fministes, op.cit., p. 166.90 Ibidem91 Ibidem92 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 51.93 Ibidem94 Le Sicle des fminismes, p. 170.95 Florence MONTREYNAUD, op.cit., p. 69.96 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 67.

30tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

- en 1934, le Conseil des ministres dcide que tous les emplois de ltat sont rservs aux hommes avec une exception, le personnel domestique. Sajoute en plus lautorisation pour le ministre de lemploi de limiter le nombre de femmes maries et clibataires pouvant tra-vailler dans les entreprises industrielles et commerciales.

En outre, la protection du travail des femmes est tendue, sous la pression des politiques natalistes fascistes et conservatrices, qui tentent de faire concider lidentit fminine avec la maternit 97. En 1930, ce sont, en grande majorit, les fministes diffrencialistes qui ont la pa-role puisque leurs demandes sont compatibles avec les programmes nationaux, conservateurs et fascistes, qui visent promouvoir les femmes dans leur rle de mre uniquement.

1.3.6. La travailleuse traque et lavant-gardisme de lOpen Door Council

Nous lavons vu, il y a conflit entre, dune part, les fministes prnant une galit totale, Travail gal, Salaire gal , acceptant ainsi les valeurs masculines du salariat comme moyen de promotion sociale et comme marque didentit individuelle , et, dautre part, les fministes maternalistes qui tentent de valoriser les critres dautonomisation propres aux femmes en sappuyant sur la maternit 98.

Issu dune rupture avec lAssociation internationale pour le Suffrage des femmes qui en ma-jorit prnait une protection de la travailleuse 99, lOpen Door Council est cr en juin 1926. Selon Eliane Gubin, ce mouvement litiste et avant-gardiste (), compos dintellectuelles engages dans la vie professionnelle et publique () rompt totalement avec les ides fministes dominantes de lpoque. Il revendique une galit totale dans le travail, hors de toute ide de protection. La fministe belge, Louise de Craene-Van Duuren, lune des premires docteures en sciences sociales de lUniversit de Bruxelles, se pose comme thoricienne du mouvement. Dans son texte, La Travailleuse traque, il est dit que la femme majeure est une adulte libre et responsable, il est injurieux de la soumettre comme lenfant ou ladolescent des mesures res-trictives limitant son droit au travail (). De nombreux mtiers fminins parmi les plus pnibles restent sans aucune protection alors que la loi sacharne dtourner les femmes de profes-sions lucratives - nullement insalubres - comme la magistrature . Concrtement, lOpen Door International (ODI) soppose au repos post natal sil est obligatoire ou pas assez rmunr, et rclame crches, garderies, quipements collectifs. Selon Eliane Gubin, en ralit lODI ne se limite pas lgalit conomique, il tente dopposer au fminisme maternalisme dominant un autre fminisme, qui annonce certains combats daprs 1970. Plusieurs rflexions de Louise de Craene-Van Duuren, reprises par Eliane Gubin, vont dans ce sens :

Avant dtre pouse ou mre, la femme est dabord une personne humaine ; la maternit, fonction naturelle (comme la paternit), devoir moral (comme la paternit) et les travaux mnagers sont une forme de lactivit sociale et ne relve pas plus dun sexe que de lautre.

Rien ne permet daffirmer que la physiologie et la psychologie fminines saccommodent mieux de la lessive, de la cuisine, du nettoyage que du travail de bureau.

Le mariage est une forme dguise et respecte de la prostitution o la femme se vend vie.

LODI produit une image positive de la travailleuse volontaire, sans nier les servitudes du salariat, elles lui paraissent prfrables lalination familiale . Si les rflexions de lODI sont prcurseuses pour lpoque, en Europe et aux tats-Unis, elles seront pourtant peu suivies.

97 Le Sicle des fminismes, op.cit., p. 169.98 Idem, p. 168.99 Idem, p. 165.

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Aprs la Deuxime Guerre mondiale, lactivit des femmes augmente, mais elles nont pas ac-cs tous les mtiers, les emplois sont souvent sans qualifications, avec peu de perspectives, et des bas salaires. De plus, certains contrats de travail stipulent que les femmes doivent d-missionner en cas de maternit ou de mariage. Cependant, les tensions entre protection et galit vont sestomper sous leffet dun contexte favorable au travail des femmes () grce aux annes de croissance. 100

1.4. Lutte pour le droit de vote et la reprsentation politique

1.4.1. Laccs au droit de vote

Si en 1901, le Parti Ouvrier belge supprime le droit de vote des femmes au profit dimpratifs politiques suprieurs 101, cette revendication reste dans les esprits. Au sein du Conseil national des femmes belges est cre une Union pour le suffrage des femmes . En 1910, les femmes obtiennent le droit de vote aux lections des Conseils des prudhommes, ce qui constituera un vritable symbole102. En 1913, on assiste une mobilisation gnrale de toutes les forces fministes pour la cration de la Fdration Belge pour le Suffrage des femmes. partir de ce moment-l, les catgories de femmes ayant accs aux suffrages slargiront peu peu : aprs la guerre, aux veuves, aux mres de militaires et de civils tus par lennemi ainsi quaux femmes faites prisonnires ou condamnes par lennemi ; aux femmes majeures mais non prostitues et adultres lors des lections communales en 1920 ; et enfin, toutes les femmes en 1948. Il est noter que les femmes votent en Nouvelle Zlande depuis 1893103.

1.4.2. Vers une reprsentation politique

En 1921, alors que les femmes nont pas encore le droit de vote, elles peuvent pourtant tre Bourgmestre, chevine ou Secrtaire communal, condition de bnficier de lautorisation de leur poux. En 1936, la premire dpute socialiste, Isabel le Blume Grgoire, orientera son action autour des droits des femmes. En 1947, lACV104 cre un service syndical qui vise la formation des militantes afin quelles intgrent les organes dirigeants nationaux et rgionaux.

Sur le plan de lenseignement, de laccs aux droits civils et politiques, mais aussi, une moindre chelle, de lemploi et de lgalit salariale, cette premire vague a permis des avances consi-drables. Si les rflexions autour de la sexualit ont t abordes par certains groupes, prcur-seurs mais minoritaires, tels que les no malthusiens ou lOpen Door Council, et si les femmes de lpoque se sont positionnes contre la prostitution et contre le traitement diffrentiel de ladultre, les femmes de la premire vague nont que trs peu abord ces questions. Toutefois, les idaux des Lumires ont t distills et les femmes sen sont empares.

Pourtant, les rsistances ont t fortes, et il a souvent fallu brandir la carte dune spcificit fminine relative la maternit pour tre accepte comme citoyenne part entire. Les droits ont t accords au compte-goutte et rgulirement remis en question sous couvert dune protection spcifique alloue aux femmes ou pendant les priodes de crise, dmontrant ainsi toute la fragilit des acquis obtenus.

100 Le Sicle des fminismes, op.cit., p. 170.101 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 45.102 Pour relater les grandes avances pour le droit de vote et la reprsentation politique des femmes, nous nous appuierons nouveau sur louvrage Pas Pas.103 Premier pays donner le droit de vote aux femmes.104 Algemeen Christelijk Vakverbond

32tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

Les fministes galitaristes, quant elles, prnant une galit tous les niveaux et remettant en cause des statuts et rles spcifiquement fminins, ont t peu entendus dans une mouvance fministe qui, stratgiquement ou non, sattardait faire reconnaitre par la socit le rle des femmes dans la famille. Cependant, elles ont, malgr tout, pos dintressants jalons pour comprendre les mcanismes dexclusion et pour identifier les modes et les lieux de domination entre les sexes 105, prmisses de la seconde vague.

105 Le Sicle des fminismes, op.cit., p. 175.

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2. La deuxime vague ou no fminisme (1970-1982) : dissoudre la hirarchie 106

Les fministes de la premire vague sattachaient conqurir leurs droits civils et sociaux, celles de la deuxime vague se concentrent surtout autour du travail domestique et de la sexualit107. Dans un contexte occidental de rvoltes tudiantes, de monte de lindividualisme et de lmer-gence de lide dun droit au bonheur et lpanouissement personnel 108, cette seconde vague se pose davantage comme un mouvement de libration que comme un mouvement de revendication en termes de droit. Lgalit lgale et formelle, en partie acquise, ne suffit plus : La discrimination lgard des femmes persiste mais sous une forme plus subtile car elle nest plus la consquence dingalits juridiques 109. Les fministes sinterrogent alors, remettent en question, se rapproprient, dconstruisent et reconstruisent la sexualit et le couple : Le priv devient politique. Il sagit alors, prsent, de lutter contre un systme tout entier, producteur de discriminations et de la domination des femmes par les hommes : le patriarcat.

Les dceptions de mai 68

Entre les deux vagues, la flamme ne sest jamais teinte mais le mouvement est diffus et ses actions plus ponctuelles. 110 Cest partir de la fin des annes 1960, en lien avec les vne-ments de mai 68, dans lesquels les femmes ne se sont pas reconnues, quelles se mobilisent nouveau. De la mme faon que la cause des femmes passait au second plan dans les partis politiques au temps de la premire vague, la question des femmes a longtemps t occulte dans les milieux de gauche soixante-huitards, qui lassimilent purement et simplement la lutte des classes 111. Lhritage est pourtant fort, les militantes tant frquemment issues de groupes, tudiants ou partis, de gauche ou dextrme gauche, elles adoptent une grille de lec-ture souvent inspire du marxisme. Hedwige Peemans-Poullet112 voque une spcificit belge dans le recrutement des militantes qui ne sont pas toutes des tudiantes, linstar des mouve-ments amricains ou franais, mais des femmes de plus de 35 ans qui dcouvrent linjustice partir de leur vie personnelle .

La non mixit : prendre conscience des ingalits pour construire le politique

Puisque le priv est politique , il faut partager ce qui est de lordre du priv, et cest seule-ment entre femmes quil est possible de parler de tout ce qui tait jusque-l tabou. Lors de cette seconde vague, lexprience personnelle nourrit le discours politique. Des temps et des espaces de parole se mettent en place afin de pouvoir sexprimer librement autour de diff-rents thmes : enfants, vie de couple, attitude machiste des compagnons de travail, de la force dinertie du mari qui ne participe pas au travail mnager et sen va en claquant les portes si on le lui reproche 113 etc. Ces moments entre femmes permettent de se subjectiver en tant quin-dividu , de prendre conscience de loppression la faon des consciouses raising groups aux USA.

En outre, la mixit simpose puisque les femmes sont habitues ce quil leur soit plus difficile dintervenir quand les hommes sont prsents : On a senti que les hommes ne pouvaient pas

106 Formule emprunte Michelle Perrot dans Le Sicle des fminismes, p. 10.107 Le Sicle des fminismes, op.cit., p. 49.108 Ibidem109 Denise KEYMOLEN et Marie-Thrse COENEN, op.cit., p. 111.110 Le Sicle des fminismes, op.cit., p. 88.111 Idem, p. 12.112 Hedwige PEEMANS-POULLET, Vingt ans de fminisme, Le renouveau du fminisme en Belgique, Cahier Sc. Fam. et Sex., n16, octobre 1992, p. 164. 113 Claudine MARISSAL et Eliane GUBIN, op.cit., p. 56.

34tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

venir parce que les hommes parlaient notre place () et les dfauts dus notre ducation ne nous permettent pas de nous exprimer aussi librement quand des hommes se trouvent avec nous, et bien moins encore quand ils sont nos maris. 114

De cette non-mixit et de la remise en question des mcanismes de domination des hommes, va merger un lesbianisme fministe, inscrit dans une logique inhrente au fminisme de lpoque qui remettait en cause, par la mme occasion, lhtrosexualit comme norme.

Concernant ce besoin de se reconnaitre entre femmes , les paroles du chant LHymne des femmes, compos lpoque, sont loquentes :

Nous qui sommes sans pass, les femmesNous qui navons pas dhistoire

Depuis la nuit des temps, les femmesNous sommes le continent noir.

Levons-nous femmes esclavesEt brisons nos entraves

Debout, debout, debout !

Asservies, humilies, les femmesAchetes, vendues, violes

Dans toutes les maisons, les femmesHors du monde relgues.

Seules dans notre malheur, les femmesLune de lautre ignore

Ils nous ont divises, les femmesEt de nos surs spares.

Le temps de la colre, les femmesNotre temps, est arriv

Connaissons notre force, les femmesDcouvrons-nous des milliers !

Reconnaissons-nous, les femmesParlons-nous, regardons-nous,

Ensemble, on nous opprime, les femmesEnsemble, Rvoltons-nous !

114 Ibidem

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Autonomie et pouvoir de chacune

La deuxime vague rompt totalement avec les pratiques militantes. 115 Ce nouveau fminisme se veut anti autoritaire et se caractrise par un refus de la reprsentation et de la dlgation politique, faon de tourner le dos au systme contamin par le patriarcat 116. Les militantes souhaitent le moins de structures et de bureaucratie possible,une grande dcentralisation et un partage des pouvoirs . Il y a un refus des rgles et de la hirarchie , toutes les femmes ont la parole et le pouvoir de dcision est chacune. On assiste ainsi lclosion de divers groupes, tels que : le Mouvement de Libration des Femmes (MLF) franais, les Marie Mineur wallonnes, les Dolle Mina flamandes, le NOW (National organisation for Women) et le WOMENS Libera-tion Movement tats-uniens etc.

Lhumour comme arme de persuasion pour faire passer un discours ambitieux

Une femme a besoin dun homme comme un poisson rouge a besoin dun vlo.117

Alors que le fminisme de la premire vague cherchait la respectabilit et le srieux, elles (les militantes de la seconde vague) veulent au contraire choquer et faire parler delles .118 Au dbut des annes 1970, il y a une vraie volont de rompre avec les anciens mouvements, jugs trop sages. Lune des brochures des Marie Mineur illustre ce dsir de rejet du pass puisquil y est inscrit : mouvement de libration de la femme, 1re anne . Dans tous les pays o sim-pose un regain fministe, lhumour est utilis comme moyen de convaincre : Les fministes sexpriment cette fois avec force et jubilation, investissent les places et les rues, organisent des manifestations festives, misent sur le ct ludique et mdiatique. 119 Confrontes la difficult de faire passer un discours qui va jusqu remettre en question les identits de chacun travers labolition du genre, les fministes savent quil faut alors gagner la sympathie du public 120. Les Dolle Mina vont donc, par exemple, se retrouver cigarette la bouche, dans le hall dune compagnie dassurance qui interdisait aux femmes de fumer, pour revendiquer, au mme titre que les hommes, le droit au cancer du poumon .

Thoriser et construire un hritage

Si le mouvement fait table rase du pass fministe, il veille son propre hritage, retour de lcrit, bibliothques, centres darchives, centres dtudes, universits libres, ce ne sont plus seulement des outils mais ils contribuent aux fondements thoriques de lengagement . Les Womens Studies nourriront laction. Il y a, trs fortement, pour cette vague, et chez beaucoup de militantes, une volont dapprendre, de comprendre, de prendre conscience, de rinventer. La socit est envisage comme un tout, les notions de genre, de patriarcat, apparaissent et avec elles, la remise en question des rapports entre les sexes et la notion de genre. Ainsi, sil y a volont de se retrouver entre femmes et de construire une vritable sororit, cest aussi le temps des divisions, surtout au niveau thorique.

115 Le Sicle des fminismes, op.cit., p. 84.116 Idem, p. 427.117 Slogan repris dans divers pays occidentaux.118 Claudine MARISSAL et Eliane GUBIN, op.cit., p. 89. 119 Idem, p. 49.120 Suzanne VAN ROKEGHEM, Jeanne VERCHEVAL-VERVOORT et Jacqueline AUBENAS, op.cit., p. 212.

36tude tudetLe fminisme et lenseignement, pour une galit filles/garons

2.1. La grve ouvrire de Herstal : prise de conscience dune solidarit f-ministe

Le plus haut salaire des femmes tait plus bas que le plus bas salaire des manuvres hommes, je veux dire du balayeur de la cour, qui est souvent un handicap. 121

Si cet vnement nappart