Les marchés financiers - Librairie Eyrolles .les marchés financiers en surplomb de toute activité

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    Les marchs financiers

    Voyage au cur de la finance mondiale

    ditions dOrganisation, 2004ISBN : 2-7081-3032-3

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    Introduction

    Depuis vingt ans, les marchs financiers sont lobjet de toutes les atten-tions et de toutes les polmiques. Depuis quelques annes, ils suscitenttoutes les inquitudes, voire toutes les prventions. Il est vrai quils ontpris une place inattendue, sans prcdent, et sans beaucoup dquivalents,dans lconomie mondiale et dans la marche des socits dveloppes. Ilest vrai aussi quils ont dclench tous les intrts, avec une violencenagure rserve aux passions politiques ou religieuses.

    Le 21e sicle sest ouvert sur une perspective dinterdpendance desconomies et dintgration mondiale, de paix durable, de consensus surles valeurs dmocratiques. Cette perspective optimiste semblait installerles marchs financiers en surplomb de toute activit humaine seulslavnement de la monarchie absolue, la monte des nationalismes, larvolution industrielle pourraient tre compars ce phnomne global,en passe de devenir un fait social total, selon la dfinition de MarcelMauss. Aucune part de nos vies, ou des relations humaines, nest plus lcart des marchs.

    Le phnomne est dautant plus notable quil tait inattendu. Enmoins de vingt ans de croissance et de paix, des annes 1980 la bulleInternet de la fin des annes 1990, les marchs financiers ont invent unelangue mondiale, celle des prix. Ils ont tiss des rseaux qui rduisent ladistance linstant, ils ont donn de nouveaux repres luniversel. Ilsont transform le temps et lespace, au point dapparatre comme lingr-dient magique de lunification du monde. Depuis Paul Valry, noussavions le monde fini, mais les marchs financiers lont rendu petit, voireinfiniment petit, et troit. Ils lont rduit des prix, des taux, des quan-tits un capital. Depuis toujours, nous savons que le temps nest pasdonn lhomme ; grce aux options ngociables, les marchs financiersprtendent lui donner, sinon le temps, du moins le prix du temps. Pro-messe de mieux-tre, ou dmesure qui se paiera ?

    Plus quun mouvement gnral dintgration, dont la consistance estdailleurs discutable, cest bien cette rduction du monde ses lmentsles plus directement quantifiables, ses seuls dnominateurs universels,

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    que semble entraner lextension indfinie du domaine du march et deson expression la plus aboutie : les marchs financiers. Le monde rduitau contrat, aux comptes, au commerce et aux marchands ; le monderduit son prix, ou au cours du jour. Tout se passe comme si ce qui nese comptait pas ne comptait pas, et tout se passe comme si le monde serduisait ce que les marchs financiers savent coter, changer, apprcier.Une part croissante des revenus et des patrimoines, partout dans lemonde, dpend dsormais des volutions de ces marchs qui dterminentles taux dintrt, donc la valeur du capital, le pouvoir dachat des mon-naies, en dfinitive lensemble des prix des actifs et des revenus des acteursconomiques. Ce qui est vrai pour les Franais depuis les annes 1980, cequi devient vrai pour les Allemands comme pour les habitants des ancienspays de lEst, ce qui provoque la fivre endmique de lAsie et de laChine, tait dj ralit pour les Nord-Amricains et les Britanniques. Cequi est vrai dsormais pour lensemble des habitants des pays dvelopps,qui le savent et apprennent progressivement grer une situation biendes gards nouvelle pour eux, est aussi vrai pour un nombre croissantdhabitants des pays en voie de dveloppement. Beaucoup sont peu pr-pars affronter et grer une situation imprvue, quand elle nest pasincomprhensible, vcue comme une nouvelle colonisation, voire uncomplot hostile.

    La crise majeure vcue par les socits occidentales depuis 1999,marque par lexplosion de la bulle financire, aggrave par une crise deconfiance dans les rgles comptables et amplifie par le retour de laguerre dans les relations internationales, a transform ce panorama.Louverture des frontires apparat pour ce quelle est : la porte ouverte des conflits graves au sein mme de territoires nagure protgs par cesfrontires. La globalisation conomique, en labsence de gouvernancemondiale, est aussi apparue pour ce quelle est : la capacit ouverte auxsocits prives, sous des masques divers, de faire ailleurs ce quelles nepeuvent plus ou ne veulent plus faire chez elles, une forme indite dano-mie analogue celle de la colonisation. Et les marchs financiers eux-mmes sont apparus, tort ou raison, comme une idologie rpondant certains des caractres les plus destructeurs de lHomo economicus, que lessocits vivant en conomie capitaliste voulaient avoir conjurs legreed, la convoitise sans limites, la dmesure, lgosme rapace prsentcomme morale conomique.

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    Une question simpose aujourdhui : vivons-nous la fin des marchsfinanciers comme fait social total, cest--dire explicatif des choixpublics, des arbitrages collectifs, des projets privs ?

    Toute prise de distance implique de reconnatre un mouvement delongue dure qui installe les marchs financiers en principe dorganisa-tion, de transformation et de contrle de nos socits, mouvement dura-ble, mouvement contraire ce que suggre lmotion publique devantles errements temporaires des prix de march, mouvement qui trouvedes corrections sensibles depuis la crise de 1999-2002.

    En moins de vingt ans, les marchs financiers sont passs dun statutquasi confidentiel et dune pratique rserve de rares initis au rangexpos de creuset de lconomie, et aussi du social. travers les rfren-ces de prix quils produisent, les changes de droits financiers dtermi-nent la valeur des actifs. Des actifs financiers dabord, ensuite des actifsrels, de limmobilier aux objets dart, des actifs immatriels enfin, depuisles brevets et les licences la formation et aux comptences. En intgrantles intrts des diffrentes parties prenantes lentreprise, en donnant sonprix chaque risque, ils contribuent fixer le pouvoir dachat et le sen-timent de richesse de chacun : revenus des droits financiers, intrts oudividendes, mais aussi salaires, pensions et rentes en dpendent leretrait des grandes socits occidentales est certainement devenu lepremier intress en nombre et aussi en volume la bonne tenue desmarchs de valeurs mobilires, et lactionnaire est linvit permanent desdbats sur les revenus salariaux. Combien de dcisions politiques,combien darbitrages publics sont rendus dans les dmocraties, avec poursouci essentiel ce leitmotiv moins frappant par sa nouveaut que par soncaractre imprieux : comment vont ragir les marchs ?

    Les marchs financiers sont devenus le moteur dun systme englo-bant qui dtermine le niveau de vie des particuliers et leur pouvoirdachat, le dveloppement des entreprises, la croissance des conomies,voire les politiques publiques et leurs moyens daction ; ils le demeurentaprs la crise, mme si leur lgitimit est en question. L o taient lesinstitutions, la loi, le jeu social, il semble quil ny ait plus, avant commeaprs, que cette ralit anonyme, multiforme et complexe : les marchsfinanciers. L o le jeu des syndicats de salaris, des associations patrona-les, des administrations conomiques semblait bien tabli, et dterminaitle partage entre les salaires, linvestissement et la rmunration du capital,

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    le niveau des retraites et de lindemnisation du chmage, les marchsfinanciers semblent commander les arbitrages publics comme les choixprivs avec une autorit indite. Et l o ltat tait solidement installen surplomb de tous les autres acteurs, il semble que les marchs finan-ciers occupent, pour longtemps, la place.

    Cette situation exceptionnelle dune prise de contrle du politiqueet du social par le systme de lconomie lui vaut et lui vaudra excsdhonneur comme dindignit, car elle attire et, dune certaine manire,justifie la polmique. Il ne sagit plus dconomie, mais de puissancequand il sagit de marchs financiers. Et il ne sagit plus de finance, maisde transformation sociale et politique de grande ampleur, quand les rglesdes marchs financiers simposent aux tats et aux nations, et quandlobjectif, prsent comme suprme, dintgration au march mondialinterdit des cultures, des ensembles rgionaux ou supranationaux dese constituer, de saffirmer ou de se prserver, toute spcificit opposeau march devenant ennemie, tant dnonce illgitime et combattue entant que telle.

    Devenues idologie, dsignant la dernire utopie occidentale,malgr ou bien cause de la puissance qui les sert ou qui sen sert, lesforces des marchs appellent des forces antagonistes. Leurs excs les sus-citent. Et lintuition persiste Tant de choses suggrent que le mondedu contrat est asphyxiant sil est unique, que le monde du don demeurevital. Tant de choses disent que le tout conomique est mortel, et que laqute impossible dun monde uni par les mmes rgles et le mme bien,made in America, est grosse de toutes les guerres mondiales et delinconcevable ! Et tant de choses crient que cette obsession conomiquequi a domin lOccident nous apparatra bientt aussi invraisemblableque les intgrismes religieux, les idologies politiques ou les passionsnationales peuvent nous apparatre aujourdhui !

    Quoi dtonnant dans la dsillusion, et dans le vertige qui saisitlOccident au lendemain dune crise financire qui semble parmi les plussvres quil ait traverses depuis celle de 1929 ?

    La gnralisation du modle des marchs financiers a promis lacroissance, labondance, la prosprit pour tous, en assurant la meilleureaffectation de lpargne linvestissement ; la mare devait porter tous lesbateaux. Aprs lexceptio