LETTRES CROISÉES || BRETON, L'ÂME DU VOIR

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  • Armand Colin

    BRETON, L'ME DU VOIRAuthor(s): Charles GrivelSource: Littrature, No. 83, LETTRES CROISES (OCTOBRE 1991), pp. 3-11Published by: Armand ColinStable URL: http://www.jstor.org/stable/41700867 .Accessed: 15/06/2014 10:26

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  • LE CAS ANDR B

    I Charles Grivel, Universit de Mannheim

    BRETON, L'ME DU VOIR

    me : Ce dont quoi quelqu'un se constitue, ce qui subsiste de lui quand il a disparu, ce trou du fusil par o la balle passe en direction de son but. Immatrialit, matrialit, invisibilit : cela a dj disparu sous la forme d'un petit nuage, me voici frapp par ce que je n'ai pas su voir venir. Du rapport de l'il la vitesse. Du rapport de la vitesse la matire : elle l'attnue, elle l'vapor. Du rapport de la matire l'tre : il a t sous la forme de quelqu'un qui regarde. Le regardeur vanouit toute chose. Il vise, mais il frappe. C'est la tte qu'il touche.

    Ce cas m'intresse, il n'est pas trs particulier. 1850 : toute une nation va l'cole et se met en devoir d'apprendre lire et crire. Une ou deux gnrations plus tard, le naturalisme battant son plein, il lui parat qu'il est dans l'ordre des choses que la langue satisfasse au rfrent. Une ou deux gnrations plus tard : doute. Une ou deux gnrations encore : surralisme, crire n'est plus copier sur le monde, le langage lui-mme et l'criture se rvlent tre un obstacle, il va falloir innover.

    Qu'est-ce qu'crire pourtant ? Le mouvement d'une main obis- sant des incitations mentales. J'cris que je pense, mais non pas tant mes penses. Ma main droite ne sait peut-tre pas trop quoi s'active l'autre, elle est pourtant l ma place et n'en fait qu' ma tte. Substitution, arrangement, progression, linarit. D'un bord l'autre de la page (de la mme faon, si je me sers de clavier). De la main comme d'un organe fonctionnel. Penser avec les mains (Rougemont), c'est--dire faire en sorte que le corps exprime. Du corps comme exposant de la pense ou du pens. La main se retient : elle ne trace que ce qui peut tre reprsent par quelques vingt-six signes (ou un peu plus). La main traduit, codifie : digitaliser c'est marquer par ses doigts, dcompter, ranger par classe de deux, de diffrence en diffrence, jusqu' puisement linguistique de l'objet.

    Le surralisme a but sur cette difficult ; il lui a paru que celui qui crit ne voit pas : il lui manque d'impliquer l'il. Au cours des sicles et particulirement partir des spcialisations forces intro- duites par l'ge industriel, crire perd la vue. Un art pour chacun des sens : la musique pour l'oreille, la peinture pour les yeux - et

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  • CE QU'EST VOIR

    breton, l'me du voir

    la littrature pour les imaginaires. Du surralisme comme redcou- verte de l'il. La main retient, l'il, lui, ouvre ; il est jet, relance, appel. L'criture enregistre en quelque sorte, du prexistant, du rationnalis. La vue, par contre, que Breton conoit comme indpendante de la volont, est expansion, rupture, pur mouvement et pur langage inarticul : je vois signifie sans signification, sans grammaire, sans smiose ; je vois veut dire que je suis sans reste ni dfaut mes sensations.

    Breton s'appuie sur le constat suppos d'une main rduction- niste opratrice du cerveau et lui oppose l'il comme organe librateur du moi. Le surralisme est alors pour lui la tentative de rendre, pour ainsi dire, de l'il la main. De donner voir crire. Bien entendu (et peut-tre malheureusement), Breton n'est ni un peintre, ni un photographe, ni Man Ray, ni Max Ernst : il crit et choisit le texte comme le mdium grce auquel voir. Or, comment peut-on voir-crire ? Dilemme : les mots sont les liens du sens, ils sont aussi de quoi susciter le regard : comment voir dans un lien ?

    Je comprends l'criture surraliste (celle de Breton, du moins) - a) mtaphorisation totale de la langue, b) automatisme, c) voyance - comme essai d'incarnation du regard. Qu'est-ce que le regard ? De rcriture accomplie en tant que mdium. Un sujet divis entre plusieurs membres ou fonctions tente sa runification. L'ima- ge, mais l'image dans le mot, serait l'expression par excellence du propre. Il faut imager. Il faut visualiser. Le texte est vid du concept. Devenir voyant en ouvrant les yeux par les mots.

    Toute l'opration surraliste dpend ainsi de ce qu'il est entendu que l'il fait. Rien moins, bien sr, qu'une activit aperceptive d'organe. Mais alors quoi ? J'ouvre mon Wittgenstein : La psychologie dcrit les phnomnes de la vision. A qui fait-elle cette description ? Quel non savoir prtend-elle par l liminer ? (...) Comment dtermine-t-on ce qu'une image exactement est ? l. Tout indique qu'il n'est possible de s'exprimer sur le voir que dans et partir du langage : je n'y vois bien qu'en langue. Comme si donc mon il ne se dplaait qu'en vertu de mes mots, ds lors du moins qu'il ne vague pas, mais considre et rflchit. L'image est le produit d'un voir actionn dans la langue. Premire aporie du philosophe. Prenons une photographie. Sur la photographie, par exemple un port de la Riviera, Nice peut-tre. Palmes. Embarcations. Btiments soigneusement aligns sur le front de mer. Horizon vide. Au premier plan, un matelot vu de dos. Le matelot se tient sur une terrasse en surplomb ou sur le pont d'un invisible navire. On distingue la barrire et la poutre contre lesquelles il s'appuie. Le

    1. Bemerkungen ber die Farben, Suhrkamp, 1979, p. 84, 100.

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  • Lettres croises

    matelot porte ses yeux des jumelles que sa position drobe la vue. Il observe le quai, la promenade, les passants qui marchent l'ombre. Il considre en ralit ce que nous considrons, derrire son dos, comme un panorama . Ddoublement de l'image : je ne vois pas ce qu'on me montre, mais seulement que a m'est montr 2. Je regarde un regard, non un spectacle, quelque chose qui se forme, se force, s'immisce et bouscule, rien plat, rien devant, aucun objet bien complet de chacune de ses qualits d'objet. Je vois que est en train de voir. Merleau-Ponty : J'aurais la plus grande peine du monde dire o se trouve l'image que je considre 3. Deuxime aporie du philosophe : il n'y a pas d'espace d'objets, mais un espace du regard ; l'il place hors l ce qu'il ralise par lui-mme. L'opration du voir dans l'il vient s'accomplir sur le papier, la pellicule, la toile, comme un objet. Il reprsente de cette faon, il parat vrai, il montre que c'est. Ici, je fais intervenir la sagesse du Sminaire et Lacan : de l'il au regard, pas de rupture ; il y a du regard dans l'il ; je vois d'un point et je suis regard de partout : la pousse du voyant se fait sentir 4. Quelque chose tait l o a n'tait pas et donne immdiatement son contour ce qui est vu : Le regard ne se prsente nous que sous la forme d'une trange contingence, symbolique de ce que nous trouvons l'horizon et comme bute de notre exprience (...) Dans notre rapport aux choses, tel qu'il est constitu par la voie de la vision, et ordonn dans les figures de la reprsentation, quelque chose glisse, passe, se transmet, d'tage en tage, pour y tre toujours quelque degr lid - c'est a qui s'appelle le regard 5. a regarde donc de source pour outrepasser tout objet considr. Autrement dit, a montre plus que a n'enregistre en vision, a dsigne, a exhume. La dsignation vient en avant, dit Lacan, je ne suis donc pas celui qui visionne ( Ce que je regarde n'est jamais ce que je veux voir 6). Regard d'aveugle contre aveuglant regard : troisime aporie.

    a regarde dans la langue ; a ne se donne dans aucun lieu ; a forme travers tout le regard : triple indisposition des images, triple dbo- tement des spectacles ! Le dicible lide l'indicible, le visible retran- che l'invisible ! La langue occupe tous les orifices - mais ce sont des orifices ! Les traits sont des mots - pourvu que je les reconnaisse ! Du langage comme de la forme du voir - non compris ce qui n'est pas encore vu ! Nous ne pouvons parler sans

    2. Denis Roche. Fotogeschichte n 20 (1986), p. 30. 3. L'il et l'esprit. 4. he Sminaire ; Livre XI. Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse , Seuil, 1973,

    p. 69. 5. Ibid., pp. 69-70. 6. Ibid., p. 95.

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  • Breton, l'me du voir

    voir, dedans, dehors, dedans, nous ne pouvons que parler pour voir, dehors, dedans, dehors, d'un ct la bande son, de l'autre vision, montrer contre montrer.

    Je lis dans le texte de B