LETTRES D'UN VOYAGEUR (TOME 1)

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  • George Sand

    LETTRES DUN VOYAGEUR(tome 1)

    1837

    dit par les Bourlapapey, bibliothque numrique romande

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  • Table des matires

    PRFACE .................................................................................. 4

    I ............................................................................................... 10

    II .............................................................................................. 42

    III ............................................................................................ 81

    IV JULES NRAUD ......................................................... 105

    ROLLINAT. ........................................................................... 115AU MALGACHE. ..................................................................... 123 ROLLINAT. .......................................................................... 126

    V FRANOIS ROLLINAT .................................................. 131

    VI VERARD .................................................................... 155

    Ce livre numrique ................................................................ 197

  • 3

  • PRFACE

    Jamais ouvrage, si ouvrage il y a, na t moins raisonn et moins travaill que ces deux volumes de lettres crites des poques assez loignes les unes des autres, presque toujours la suite dmotions graves dont elles ne sont pas le rcit, mais le reflet. Elles nont t pour moi quun soulagement instinctif et irrflchi des proccupations, des fatigues ou des accable-ments qui ne me permettaient pas dentreprendre ou de conti-nuer un roman. Quelques-unes furent mme crites la course, finies en hte lheure du courrier et jetes la poste, sans ar-rire-pense de publicit. Lide den faire collection et de rem-plir quelques lacunes mengagea, par la suite, les redemander ceux de mes amis que je supposais les avoir conserves ; et celles-l sont probablement les moins mauvaises, comme on le comprendra facilement, lexpression des motions personnelles tant toujours plus libre et plus sincre dans le tte--tte quelle ne peut ltre avec un inconnu en tiers. Cet inconnu, cest le lecteur, cest le public ; et sil ny avait pas, dans lexercice dcrire, un certain charme souvent douloureux ; parfois eni-vrant, presque toujours irrsistible, qui fait quon oublie le t-moin inconnu et quon sabandonne son sujet, je pense quon naurait jamais le courage dcrire sur soi-mme, moins quon net beaucoup de bien en dire. Or, lon conviendra, en lisant ces lettres, que je ne me suis jamais trouv dans ce cas, et quil ma fallu beaucoup de hardiesse ou beaucoup dirrflexion pour entretenir le public de ma personnalit pendant deux volumes.

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  • Je mentionne tout ceci pour excuser auprs de mes lec-teurs, amateurs de romans, habitus ne me voir faire rien de pis, la malheureuse ide que jai eue de me mettre en scne la place de personnages un peu mieux poss et un peu mieux dra-ps pour paratre en public. Je viens de le dire : cest aux poques o mon cerveau fatigu se trouvait vide de hros et daventures, que, semblable un imprsario dont la troupe se-rait en retard lheure du spectacle, je suis venu, tout distrait et tout troubl, en robe de chambre sur la scne, raconter vague-ment le prologue de la pice attendue. Je crois quen effet, pour qui sintresserait aux secrtes oprations du cur humain, cer-taines lettres familires, certains actes, insignifiants en appa-rence, de la vie dun artiste, seraient la plus explicite prface, la plus claire exposition de son uvre.

    Que les amateurs de fictions me pardonnent un peu cepen-dant. Dans plusieurs de ces lettres, jai travaill pour eux en ha-billant mon triste personnage, mon pauvre moi, dun costume qui ntait pas habituellement le sien, et en faisant disparatre le plus possible son existence matrielle derrire une existence morale plus vraie et plus intressante. Ainsi on ne voit gure, en lisant ces lettres, si cest un homme, un vieillard ou un enfant qui raconte ses impressions. Quimportait au lecteur mon ge et ma dmarche ? Cest lOpra que la jeunesse, la beaut ou la grce intressent les yeux et limagination. Dans un livre de la nature de celui-ci, cest lmotion, cest la rverie, ou la tristesse, ou lenthousiasme, ou linquitude, qui doivent se rendre sym-pathiques au lecteur. Ce quil peut demander celui qui aban-donne son me la piti ou la colre de lexamen, cest de lui laisser voir les mouvements de ce cur personnifi, si je puis ainsi dire. Ainsi, en parlant tantt comme un colier vagabond, tantt comme un vieux oncle podagre, tantt comme un jeune soldat impatient, je nai fait autre chose que de peindre mon me sous la forme quelle prenait ces moments-l : tantt in-souciante et foltre, tantt morose et fatigue, tantt bouillante et rajeunie. Et qui de nous ne rsume en lui, chaque heure de sa vie, ces trois ges de lexistence morale, intellectuelle et phy-

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  • sique ? Quel vieillard ne sest senti enfant bien des fois ? quel enfant na eu des accablements de vieillesse certaines heures ? Quel homme nest la fois vieillard et enfant dans la plupart de ses agitations ? Ai-je fait autre chose que lhistoire dun chacun de nous ? Non, je nai pas fait autre chose, et je nai pas voulu faire autre chose. Je nai pas voulu quon chercht, sous le d-guisement de ce problmatique voyageur, le secret dune indivi-dualit bizarre ou remarquable. On ne peut pas me supposer un soin si puril quand on voit combien je me suis peu mnag en ouvrant mon cur sanglant lexprimentation psychologique. Si je lai fait, si je me suis dvou ce supplice, sans honte et sans effroi, cest que je connaissais bien aussi les plaies qui ron-gent les hommes de mon temps, et le besoin quils ont tous de se connatre, de studier, de sonder leurs consciences, de sclai-rer sur eux-mmes par la rvlation de leurs instincts et de leurs besoins, de leurs maux et de leurs aspirations. Mon me, jen suis certain, a servi de miroir la plupart de ceux qui y ont jet les yeux. Aussi plusieurs sy sont fait peur eux-mmes, et, la vue de tant de faiblesse, de terreur, dirrsolution, de mobilit, dorgueil humili et de forces impuissantes, ils se sont cris que jtais un malade, un fou, une me dexception, un prodige dorgueil et de scepticisme. Non, non ! je suis votre semblable, hommes de mauvaise foi ! Je ne diffre de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne cherche point farder des couleurs de la jeunesse et de la sant mes traits fltris par lpouvante. Vous avez bu le mme calice, vous avez souffert les mmes tour-ments. Comme moi vous avez dout, comme moi vous avez ni et blasphm, comme moi vous avez err dans les tnbres, maudissant la Divinit et lhumanit, faute de comprendre ! Au sicle dernier, Voltaire crivait au-dessous de la statue de Cupi-don ces vers fameux :

    Qui que tu sois, voici ton matre ; Il lest, le fut ou le doit tre.

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  • Aujourdhui Voltaire inscrirait cet arrt solennel sur le socle dune autre allgorie : ce serait le Doute, et non plus lAmour, que sa vieille main tremblante illustrerait de ce dis-tique. Oui, le doute, le scepticisme modeste ou pdant, auda-cieux ou timide, triomphant ou dsol, criminel ou repentant, oppresseur ou opprim, tyran ou victime ; homme de nos jours,

    Qui que tu sois, cest l ton matre ; Il lest, le fut ou le doit tre.

    Ne rougissons donc pas tant les uns des autres, et ne por-tons pas hypocritement le fardeau de notre misre. Tous, tant que nous sommes, nous traversons une grande maladie, ou nous allons devenir sa proie si nous ne lavons dj t. Il ny a que les athes qui font du doute un crime et une honte, comme il ny a que les faux braves qui prtendent navoir jamais man-qu de force et de cur. Le doute est le mal de notre ge, comme le cholra. Mais salutaire comme toutes les crises o Dieu pousse lintelligence humaine, il est le prcurseur de la sant morale, de la foi. Le doute est n de lexamen. Il est le fils malade et fivreux dune puissante mre, la libert. Mais ce ne sont pas les oppresseurs qui le guriront. Les oppresseurs sont athes ; loppression et lathisme ne savent que tuer. La libert prendra elle-mme son enfant rachitique dans ses bras ; elle llvera vers le ciel, vers la lumire, et il deviendra robuste et croyant comme elle. Il se transformera, il deviendra lesprance, et, son tour, il engendrera une fille dorigine et de nature di-vine, la connaissance, qui engendrera aussi, et ce dernier-n se-ra la foi.

    Quant moi, pauvre convalescent, qui frappais hier aux portes de la mort, et qui sais bien la cause et les effets de mon mal, je vous les ai dits, je vous les dirai encore. Mon mal est le vtre, cest lexamen accompagn dignorance. Un peu plus de connaissance nous sauvera. Examinons donc encore, apprenons toujours, arrivons la connaissance. Quand nous avons ni la

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  • vrit (moi tout le premier), nous navons fait que proclamer notre aveuglement, et les gnrations qui nous survivront tire-ront de notre ge de ccit dutiles enseignements. Elles diront que nous avons bien fait de nous plaindre, de nous agiter, de remplir lair de nos cris, dimportuner le ciel de nos questions, et de nous drober par limpatience et la colre ce mal qui tue ceux qui dorment. Au retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les neiges des spectres effars qui sefforaient, en gmissant et en blasphmant, de retrouver le chemin de la patrie. Dautres, qui semblaient calmes et rsigns, se cou-chaient sur la glace et restaient l engourdis par la mort. Mal-heur aux rsigns daujourdhui ! Malheur ceux qui acceptent linjustice, lerreur, lignorance, le sophisme et le doute avec un visage serein ! Ceux-l mourront, ceux-l sont morts dj, ense-velis dans la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants et qui appellent avec des plaintes amres, retrouveront le chem