Michel Delay

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  • Tmoignages de lOccupation

    Louhans et en Bresse, 1940-1945

    Michel Delay

    Ce fut dans la classe (CM2 et fin dtudes) dirige par M. Marichy Ch-teaurenaud que je connus une alerte aux avions. Les tranches creuses dans le jardin derrire lcole nous accueillirent en plein soleil. Fausse alerte mais no-tre matre, ancien de 14-18, avait pris la chose au srieux. Il faut dire, je viens de lapprendre, quil fut dcor car deux fois bless comme musicien-brancardier. Aux crmonies du souvenir auxquelles la

    classe participait il nous donnait le ton pour le chant de circonstance : Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie ont droit qu leur cercueil la foule vienne et prie 1.

    Muni du fameux diplme, jentrai au collge de Louhans, rue des Bordes, dans la classe de 6e A (latinistes) la-quelle sajoutait la classe des 6e Moder-nes, pour un effectif total de seulement 28 nouveaux lves.

    Il nest pas trop tard pour recueillir des anecdotes et des faits vcus lors de ces an-nes sombres mais le nombre de tmoins diminue de jour en jour, aussi est-il important denregistrer nos souvenirs ds maintenant et dcouter nos anciens.

    Lhistoire de cette guerre, la rsistance loccupation, la Libration ont fait lobjet de nombreux ouvrages de chroniqueurs et dhistoriens renomms mais il est intressant de revivre le quotidien de cette poque Louhans et en Bresse.

  • Je me souviens des tranches creu-ses sur le terrain arbor de marronniers face ltablissement et de celles rser-ves lcole communale, place des Cor-deliers. Quelques exercices dalerte agr-mentaient les journes de travail com-mences par des rassemblements patrio-tiques dans la cour du collge (actuellement Centre des Impts) o nous chantions en chur le fameux Marchal, nous voila, devant toi, le sau-veur de la France , auquel sajoutait un autre hymne Flotte, petit drapeau, flotte, flotte bien haut, image de la Fran-ce, symbole desprance au moment du lever des couleurs.

    Fortifis par ces lans patriotiques, imprgns par laumnerie installe intra muros suite aux prrogatives du gouver-nement de Vichy, nous tions fort dociles pour quter de la nourriture pour le Se-cours National, et le samedi aprs-midi pour participer au Plein air, consacr, quand le temps tait venu, la rcolte des doryphores dans le champ de pom-mes de terre du collge, au fond de la rue des Bordes.

    Ctait aussi le temps des rutabagas et des topinambours qui remplaaient la viande parcimonieusement vendue contre des tickets de rationnement. Les massifs de fleurs des maisons particulires taient devenus des potagers et les hau-tes tiges des topinambours servaient de cltures fleuries. Une modeste ration mensuelle de barres chocolates tait la seule friandise sucre dont bnficiaient les enfants. Il fallut attendre la Libration pour dcouvrir le chewing-gum amri-cain, les bonbons, les biscuits et les cigarettes qui remplacrent notre tradi-tionnelle barbe de mas roule dans des pages de bloc phmride.

    Nous avions devant le collge la boulangerie de M. Juffard o lon trou-vait des petits pains la farine quasi-ment blanche que nous dgustions com-me des gteaux de choix, tant ils taient diffrents du pain la mie orange obte-nu avec les tickets.

    Quant aux distractions, aux rcra-tions, nous admirions les grands qui jouaient dans la cour du collge en rali-

    Elves de 6e au collge de Louhans, 1942-1943 En haut : Buatois, Bernigaud, Delay, Petit, Lavalle, Bey, Goniot, Buclet, Jallet Au centre : Carrara, Spaletta, Rodrigue, Fontany, Bloch, Nomblot, Gaudillat, Geoffroy, Moissonnier, Varrot En bas : Picolet, Brucker, Poissenot, Berger, Faisy, Barbier, Nicolas, Desprs, Pageault

  • sant des parties de foot-billes ; il nous arrivait aussi, en dehors de la journe scolaire, daller tracer furtivement la craie des croix de Lorraine dans un V, symboles de la France Libre et de la vic-toire attendue, une faon dimiter ceux qui avaient orn ainsi, avec du goudron, les volets du local de la Milice sous les arcades de la ville.

    Lducation physique tait dispen-se par M. Chombard. Invariablement nous allions en rangs par deux au ter-rain de lEtoile en chantant : Une fleur au chapeau, la bouche une chanson, un cur joyeux et sincre, et cest tout ce quil faut nous autres bons garons, pour aller au bout de la terre . Sans aller aussi loin, nous effectuions les tra-ditionnels mouvements en plateau et en vagues, avec discipline, et avec un en-thousiasme modr lors de ces sances peu varies, pourtant agrmentes au final par lexutoire habituel, braill en chur : Hip ! Hop ! Chip ! Chop ! Ri ri ri ! Cri cri cri ! Rira ! Criera ! Ah ah ah !

    En 1940, quelques jours aprs la fuite dsorganise de nos soldats, javais vu arriver les blinds et camions alle-mands au petit matin, Saint-Germain-du-Bois, o jtais rfugi chez mes grands-parents : un vacarme de moteurs, une force impressionnante chez des vain-queurs fort aimables qui offraient du chocolat aux enfants, conversant avec les Alsaciens rfugis et reprenant plus tard leur progression.

    Comme tous les enfants, fascin par les armes, javais fabriqu une sorte de mitraillette partir dun fragment de manche balai et de lattes pour figurer la crosse et je me souviens de lil rpro-bateur de mon grand-pre, vtran de 14-18, qui menjoignit de ne pas aller mon-trer ce jouet guerrier aux soldats alle-mands qui erraient sur le trottoir, devant le magasin.

    Gamin tranant avec ses camarades au fil des rues, javais assist, bahi, au dfil des maquisards qui avaient sym-boliquement libr Louhans le 27 aot 1944. Le jour de cette dmonstration phmre, les Allemands reprenant le terrain ds le 2 septembre, javais t in-

    trigu par un attroupement bruyant de-vant le moulin de la Salle et choqu par lhystrie de femmes qui en frappaient une autre : il fallut lintervention dun maquisard, revolver au poing, pour met-tre fin au lynchage. Je le reconnus plus tard, sur une photo du dfil, ctait un homme la chevelure ondule, vraisem-blablement Bernard Garnier, ladjoint du groupe Henry. La personne agresse de-vait sans doute faire partie de la liste de prsums collaborateurs, arrts plus tard, liste publie dans LIndpendant2.

    Comme la plupart des Louhannais et Castelrenaudins, lappel de la sirne le 2 septembre, nous avons quitt notre domicile avec bicyclettes et bagages som-maires pour nous rfugier via Montagny et Putacrot Saillenard, chez mon oncle Velard, directeur de lcole du bourg.

    Jy ai retrouv mon cousin Jean, tudiant de 20 ans, de passage la mai-son avec son magnifique fusil anglais, il faisait partie de la Compagnie Fredo, rat-tache la Compagnie Francis. Il ma laiss plus tard en souvenir son brassard FFI que jai hlas perdu

    Cest Saillenard, lcole du bas, chez Mlle Jacquard, que jai vu arriver les chars amricains que les quipages stop-paient pour changer rations, chocolat, chewing-gum, cigarettes contre des to-mates et autres fruits.

    Mon pre qui parlait un peu lan-glais, et qui tait revenu Louhans la maison avant nous, avait hberg un sol-dat amricain. Celui-ci ma laiss en ca-deau le drapeau de toile cire quil portait sur la manche, encore un document his-torique perdu au hasard des dmnage-ments ! Je men veux toujours Mon cousin avait aussi rapport une toile de parachute et ma mre en utilisa une par-tie pour confectionner un chemisier pour ma sur ; les sangles taient aussi de magnifiques et solides cordelettes.

    Lvocation des combats des FFI, dans louvrage de Ren Pacaut3, me fit penser lhrosme de ceux qui, plus vieux que moi dune dizaine dannes, sarrtaient parfois sur la place de Saint-Germain-du-Bois, exhibant drapeaux et

  • armes, notamment un fusil mitrailleur plac sur le toit dune traction Citron ; de quoi faire rver enfants et adolescents.

    Nous voulions aussi jouer la guer-re, en tirant parti de ce qui nous tombait sous la main. A la Libration, une bara-que sur la place du Chteau nous attira particulirement. Non garde, mal fer-me, elle contenait des munitions non utilises provenant sans doute des para-chutages. Nous avions pu nous introdui-re dans cette caverne dAli Baba et prle-ver des cartouches de mitraillette et de fusil. Les unes furent jetes en toute in-conscience dans des feux allums au bois des Greffes : leurs explosions nous transportaient au cur des batailles. Les autres taient desserties pour fabriquer ce que nous appelions des parachutes explosifs : un morceau dtoffe pour la descente verticale, un assemblage en fil de fer solidarisant ltui vid de sa pou-dre et la balle qui allait frapper lamorce larrive sur le sol des routes et des trottoirs do leffet bruyant recherch. Pendant longtemps on vit ces parachutes accrochs aux fils lectriques de la rue des Ddanes.

    Autre jeu : une bataille range de part et dautre de la ligne de chemin de fer, au pr Cretin, entre jeunes louhan-nais et castelrenaudins, arms de bazookas , cest dire de frondes grand pied qui expdiaient des marrons dInde. Ctait assez dangereux et des belligrants ont eu des marques doulou-reuses. Nous utilisions des fourches tail-les au bois des Greffes, avec lastiques tirs des chambres air de pneus et du cuir rcupr chez le cordonnier de la rue de Chteaurenaud, M. Mroux, qui, cho-se amusante, avait apprivois un merle qui sifflait les premires notes de la Mar-seillaise !

    En somme des vacances actives !

    A la rentre de 1944, notre profes-seur danglais, Mlle Riou, consacra quel-ques heures nous apprendre et nous faire chanter le God save the King une faon dactualiser nos connaissances r-centes de grands commenants puis-que, videmment, lallemand fut la pre-mire et seule langue tudie ds la clas-se de 6e.

    Jappris plus tard que des ensei-gnants avaient t maquisards : M. Da-niel Charbouillot, professeur danglais, voltigeur la compagnie Colette, rescap de laccident de la jeep o fut bless mor-tellement Robert Alaise le 4 septembre4.

    M. Grard Goetz, profess