Proc©dures de restitution

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  • Biens mal acquis, qui profite le crime ? 27

    D s 1960, la question de la restitution des biens mal acquis et avoirs dtourns par les dictateurs sest pose. La Suisse avait reu, cette priode, une demande manant des autorits judiciaires ghanennes

    pour rcuprer les biens dtourns par K. Nkrumah (premier

    prsident du Ghana). Celles-ci nont pas obtenu de rponse,

    la loi suisse ne le permettant pas. En 1979, les autorits

    iraniennes rclamrent elles aussi la Suisse la restitution

    des avoirs illicites du Shah dIran. Sa fortune tait estime

    plus de 35 milliards de dollars. Aucune mesure ne fut prise.

    Cest pourquoi le

    nouveau rgime

    iranien choisit

    dopter pour une

    pression politique

    et diplomatique,

    une stratgie peu

    probante. Il faut

    donc attendre 1986

    pour voir entame,

    par les Philippines,

    une demande de

    restitution des biens mal acquis finalement suivie deffets en

    2003, et 1997 pour assister la premire restitution, par la

    Suisse, dune partie des fonds du dictateur malien Moussa

    Traor.

    Certaines procdures ont permis le rapatriement dune

    partie de largent vol (voir ci-aprs), tandis que dautres

    sont encore en cours (voir p. 57). Dans une dernire partie

    (voir p. 99), nous verrons quelques cas de dictateurs sur

    lesquels psent dimportants soupons denrichissement

    illicite, mais o rien na encore t fait.

    Chapitre ILa restitution des biens mal acquis :un tat des lieux

    D

  • Biens mal acquis, qui profite le crime ?28

    1 Transparency International, 2004, O est pass largent ? , Rapport global sur la corruption 2004.

    2 Biens mal acquis recenss la suite du travail de la Commission prsidentielle sur la bonne gouvernance aux Philippines.

    Le premier cas de restitution des biens mal acquis est laffaire Marcos, qui a

    dbut en 1986 aux Philippines. Quelques autres ont suivi, mais ils sont encore

    peu nombreux. La quasi-totalit des restitutions ont t opres par ltat fdral

    helvtique. Dans les cas Hussein en Irak, Abacha au Nigeria, Chiluba en Zambie

    et Venero au Prou, on a aussi vu ragir lle anglo-normande de Jersey, les

    Bahamas, le Royaume-Uni et les tats-Unis.

    Contexte

    Ferdinand Marcos a dirig les Philippines de 1965 1986, 20 ans au cours des-

    quels il dclara la loi martiale et installa un rgime de plus en plus autoritaire.

    Marcos peut tre considr comme un modle pour ce qui a trait au dtour-

    nement de fonds : il aurait vol des milliards de dollars au Trsor philippin. Il

    sest aussi rendu clbre pour son npotisme, employant sa famille et ses amis

    aux postes cls de son gouvernement. LONG Transparency International estime

    entre 5 et 10 milliards $ les fonds dtourns par Marcos et son clan1, dont un

    des aspects les plus clbres fut la collection de 3 000 paires de chaussures

    appartenant son pouse, Imelda. Ils dtenaient aussi des centaines duvres

    dart et de multiples proprits, notamment quatre immeubles New York et un

    Long Island, aux tats-Unis, dont les propritaires taient le plus souvent des

    socits crans. Un des amis personnels de Marcos, Eduardo Cojuangco, candi-

    dat llection prsidentielle en 1992 et qui dtenait le monopole absolu de la

    culture et du ngoce de la noix de coco sous lre Marcos, aurait possd plus

    de 184 titres de proprit, un parc de 13 avions et hlicoptres et plus de 148

    voitures2 Il faut aussi voquer la construction dune centrale nuclaire dans la

    pninsule de Bataan par la socit amricaine Westinghouse, qui aurait vers

    cette occasion des pots-de-vin au gouvernement philippin. Les travaux ont cot

    2,8 milliards $, mais la centrale, trop dangereuse car installe sur une faille sis-

    mique, na jamais t utilise

    1. Les procdures de recouvrement qui ont abouti

    Philippines la restitution des fonds Marcos

  • la restitution des biens mal acquis : un tat des lieux 29

    3 Philippe Madelin, 1993, Lor des dictatures, Fayard, pp. 114-116 et article de Bassir Pour Afsane, 4/07/1990, Le Monde.

    4 Tim Daniel, 2004, Le rapatriement des biens dtat pills : une slection dtudes de cas et le projet de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la corruption , Rapport global sur la corruption 2004, Transparency International.

    Procdures de restitution

    la chute du prsident Marcos, en 1986, la nouvelle prsidente philippine,

    Corazon Cojuangco Aquino, institue ds le 28 fvrier 1986 une Commission pr-

    sidentielle sur la bonne gouvernance (PCGG), autorit non judiciaire charge

    denquter sur les dtournements de fonds effectus pendant lre Marcos et de

    tenter de rcuprer largent.

    Une procdure judiciaire est lance aux tats-Unis, dans deux tats (Californie et New Jersey) pour dtournements de fonds , mais Marcos invoqua un mau-

    vais tat de sant, en octobre 1988, pour reporter laudience. Il dcda quelques

    mois plus tard, ce qui entrana la clture des procdures engages contre lui. Sa

    femme Imelda Marcos et un homme daffaires saoudien Adman Kashoggi furent,

    quant eux, jugs partir davril 1990, mais le tribunal fdral de New York les

    acquitta du chef de complicit de dtournements de fonds.3

    En Suisse, le Conseil fdral dcide ds le 24 mars 1986 le blocage des avoirs des comptes de Marcos et de ses proches dans les banques suisses, avant mme toute

    demande dentraide judiciaire internationale des Philippines (356 millions de

    dollars gels sur des comptes appartenant quatre fondations et une socit). Ce

    nest quun mois plus tard, en avril 1986, que la Commission prsidentielle pour

    la bonne gouvernance fait, auprs des autorits suisses, une demande dentraide

    judiciaire. Celle-ci, juge trop gnrique et indtermine , nest pas accepte.

    Cest fin dcembre 1990 que les autorits judiciaires suisses autorisent le trans-

    fert des documents bancaires au gouvernement philippin, afin que celui-ci puisse

    poursuivre son enqute et apporter des preuves sur lorigine illicite des fonds.

    Aucune inculpation navait t prononce contre les Marcos aux Philippines

    auparavant, les autorits judiciaires philippines attendant que la Suisse fournisse

    des preuves. Le tribunal fdral suisse dcide alors que les biens seront retourns

    aux Philippines, mais sous rserve que :

    le gouvernement des Philippines engage une procdure pnale et/ou de

    confiscation contre les Marcos dans un dlai dun an. Sinon, les avoirs seront

    dgels ;

    un tribunal des Philippines, ayant la comptence approprie en matire

    pnale, rende un jugement dfinitif confirmant que les avoirs ont t vols

    ou ordonnant la confiscation des biens illicites et le retour leur propritaire

    lgitime, le gouvernement des Philippines ;

    toute poursuite pnale et toute procdure de confiscation soient conformes

    aux exigences procdurales relatives lapplication rgulire de la loi et aux

    droits de laccus en vertu de la Constitution suisse et de la Convention euro-

    penne des droits de lhomme.4

    Huit annes et quelques rebondissements de procdure plus tard, le tribunal

    fdral suisse autorise, en janvier 1998, le transfert des fonds sur un compte blo-

    qu de la Banque nationale des Philippines au nom du gouvernement philippin,

    avant mme un jugement dfinitif dans ltat requrant. Ce transfert des fonds

    fut possible grce la clause de restitution anticipe de la loi suisse sur len-

    traide judiciaire internationale. Larrt stipulait toutefois que le procureur gnral

    du canton de Zurich garderait le contrle sur les fonds, y compris sur le choix des

    placements effectus, jusqu ce que certaines conditions soient remplies. Dune

    part, la justice des Philippines devait confirmer lorigine illicite de ces avoirs

  • Biens mal acquis, qui profite le crime ?30

    5 Conseil fdral suisse, 26 mai 2004, rponse du Conseil fdral un texte dpos le 19 mars 2004 sur les fonds Marcos.

    6 Journal 24 Heures, 23 dcembre 2008, Les derniers fonds Marcos restitus aux Philippines .

    7 Christophe Roulet, 5 aot 2003, Limbroglio juridique se corse dans laffaire des fonds Marcos , AGEFI.

    dans un jugement dfinitif. Dautre part, il fallait que le gouvernement philippin

    sengage respecter deux conditions pour lutilisation des fonds restitus :

    garantir que la dcision de rapatriement des valeurs patrimoniales serait

    prise dans le cadre dune procdure juridique rpondant aux exigences sp-

    cifiques du Pacte international sur les droits civils et politiques.

    sengager informer rgulirement les autorits suisses sur ltat davance-

    ment de la procdure de rapatriement, ainsi que sur les mesures et les proc-

    dures de compensation mises en place en faveur des victimes des violations

    des droits de lhomme sous le rgime Marcos.5

    Ce nest quen aot 2003, 14 ans aprs la mort de Marcos et aprs 17 ans de pro-

    cdures judiciaires, que le procureur de Zurich annonce finalement le dblocage

    dune grande partie des avoirs gels de Marcos (658 millions $ : somme gele au

    dpart + intrts) et leur restitution au gouvernement philippin. Cette dcision

    est prise suite larrt de la Cour suprme des Philippines, le 15 juillet 2003, pour

    laquelle la famille Marcos nayant pas justifi la nature lgitime de lacquisition

    de ces fonds bloqus en Suisse, ils ont donc t acquis de manire frauduleuse,

    compte tenu du fait que les revenus lgaux connus des Marcos navaient t que

    de 304 400 dollars. La nouvelle prsidente des Philippines, Gloria Macapagal-

    Arroyo, stait au