24
Quels sont les enjeux d’une réflexion philosophique sur le végétal? Quentin Hiernaux Université Libre de Bruxelles- FRS.FNRS

Quels sont les enjeux d’une réflexion philosophique sur le ... · PDF filel’épistémologie dans l’étude de la ... Définitions courantes de la biologie •-«Science des

Embed Size (px)

Citation preview

Quels sont les enjeux d’une réflexion philosophique sur le végétal?

Quentin Hiernaux

Université Libre de Bruxelles- FRS.FNRS

Les racines des problèmes posés par le règne végétal sont à la fois philosophiques et

scientifiques• Investiguer les problèmes posés par la vie végétale nécessite un rapport

historique et philosophique aux sciences du vivant

• Aristote, Théophraste

• La philosophie naturelle

• Césalpin, La Mettrie, Linné, Goethe, Oken,…

• à partir de Galilée, les sciences se séparent progressivement de la méthode philosophique jusqu’au XIXe siècle

• Mais au sein des sciences demeurent des concepts et des hypothèses philosophiques

• C’est parfois ce qui pose problème dans des controverses autour des végétaux

• Le recours à l’histoire des sciences et à l’épistémologie est dès lors éclairant (même si la tâche est vaste)

OBJECTIFS DE LA PRÉSENTATION:

• -Proposer un panorama des champs problématiques soulevés par l’épistémologie dans l’étude de la vie végétale

• - baliser et structurer ce champs interdisciplinaire de recherche autour du végétal

• -proposer des interprétations philosophiques de ces problèmes et de ce qui les rassemblent et des pistes pour travailler à leur résolution

Définitions courantes de la biologie

• - « Science des organismes » (Larousse 2002)

• « Etude du déroulement de la vie individuelle » (Larousse en ligne)

• Dans ce contexte, organisme peut être tenu pour synonyme d’individu biologique (Clarke 2013)

Le problème général de l’individualité biologique

• Rarement un sujet de réflexion en tant que tel chez les biologistes (concept d’origine et de tradition philosophique)

• Des critères ont été proposés de tout temps mais l’étude de la vie végétale les a depuis toujours remis en question

• Peut s’expliquer par le biais zoocentrique (Hull, Hallé)

• Approches contemporaines ( Wilson 1999, Pradeu 2012, Clarke 2010, Gilbert 2012…)

Problèmes pratiques: l’application du cadre néoévolutionniste aux végétaux

• - la sélection opère traditionnellement sur les individus, comment en rendre compte si les végétaux ne sont pas clairement individualisables?

• -le dilemme du démographe (Clarke 2012)

• - la notion de fitness/valeur adaptative dans les populations clonales

• Confusion entre la croissance et de la reproduction (Janzen 1977)

• Distinction du genet et du ramet chez les végétaux (Harper 1977)

Interprétation philosophique

• - les végétaux créent une rupture entre les concepts idéalement unifiés de la biologie, entre (globalement) d’un côté la physiologie et de l’autre l’évolution

• Le statut du végétal est source de dissension au sein de la biologie, relativise la portée universelle de certaines idées biologiques

Pistes de réflexion pour sortir de l’impasse

• - L’épigénétique

• -L’écologie du développement

• - La construction de niche

• - La symbiogenèse

• -L’immunologie

• Ces approches sont particulièrement importantes pour mieux saisir la nature des végétaux à travers leurs processus biologiques complexes (Sultan 2015)

• Ces approches permettent de repenser la notion d’organisme comme:

• - une entité dynamique

• -intégrée et ouverte à l’environnement

• -différente des conceptions philosophiques traditionnelles

• - au-delà du clivage interne/externe; soi/non-soi; génétique/environnemental; passif/actif

• « Conceptualiser la relation entre les organismes et leurs environnements est un pivot tant pour l’investigation écologique qu’évolutive. Dans les deux disciplines, cette relation est généralement vue comme une interaction entre un individu dont les traits sont déterminés de façon interne (i.e. génétique) confronté à un environnement mesurable et déterminé de façon externe » (Sultan 2015, p. 31).

• Ceci se prête particulièrement bien à la compréhension de la nature processuelle des végétaux

Qu’est-ce qui motive cette prise de conscience à l’égard des plantes?

• - les avancées scientifiques, évidemment et sans doute plus particulièrement le développement de l’écologie ces dernières décennies

• Mais plus largement le contexte éthique et social de la crise environnementale

• Les végétaux sont passés de simple paysage ou d’environnement passif et objectif au statut de conditions de possibilité absolue de la vie et de l’existence humaine sur terre

• Cette nouvelle importance dramatique a sans doute contribué à des études scientifiques plus poussées des végétaux et au développement naissant d’une réflexion philosophique à leur égard.

Exemple: l’éthologie végétale et la neurophysiologie végétale

• - la plante n’est plus un simple objet d’étude passif

• -elle communique

• - elle perçoit et réagit à son environnement

• - elle mémorise et remobilise de l’information

• (Hallé 1999, Lenne 2014, Thellier 2015)

Des chercheurs se posent alors de nouvelles questions sur les plantes

• - Sont-elles intelligentes?

• -Ont-elles une forme de conscience?

• -Dans quelle mesure sont-elles les sujets de leurs comportements?

• (Mancuso 2013, Trewavas 2014, Chamovitz 2014)

• Ces questions sont en fait philosophiques (Marder 2013) même si elles sont aussi portées par des scientifiques qui les étudient à partir de données expérimentales

Or il y a des problèmes de cadre

• - il n’est pas du tout certain que des concepts comme l’intelligence ou la conscience issus d’une tradition philosophique humaine (de la subjectivité) puisse s’appliquer aux végétaux

• Au niveau scientifique, il semblerait qu’une discipline comme la neurophysiologie végétale ne puisse pas faire l’économie d’une réflexion philosophique sur ses recherches (Calvo 2016)

- Ceci nous ramène à des controverses épistémologiques, par exemple sur le bien fondé d’une discipline qui s’appelle « neurophysiologie végétale » alors que les plantes n’ont pas de cerveau et donc pas de neurones

Plante ?

Pour tenter de répondre à ces questions, l’histoire de la philosophie et l’histoire de la botanique sont des atouts

• Exemple: à la fin du XIXe, certains chercheurs affirmaient qu’il ne saurait y avoir de physiologie chez des êtres dépourvus de nerfs :

• « La ‘physiologie’, - dans l’acception générale du terme – c’est la science qui étudie la vie des êtres qui se meuvent, qui sentent, qui réagissent aux excitants, vite et brusquement. On ne sait pas que les plantes présentent des mouvements, ont des sensations, des réactions, aussi le terme ‘physiologie’ s’applique-t-il ordinairement à tout ce qui vit, sauf aux plantes : la physiologie végétale n’est pas connue, même de nom. La philosophie semble, elle aussi avoir oublié qu’on a groupé sous la dénomination de ‘physiologie végétale’ un ensemble de phénomènes du plus haut intérêt. […] M. Errera […] a montré d’une façon frappante et précise combien les philosophes ont tort de négliger presque complètement toute une moitié du monde organique » ( Errera, 1900, p. 315).

• - autres exemples: les controverses autour de la sexualité ou des hormones chez les plantes… Révèlent des débats qui touchent autant à la philosophie qu’aux sciences empiriques

Autre champ problématique posé par les végétaux: la systématique et la taxinomie

• -statut du concept biologique d’espèce dans le règne végétal

• - L’alternance de phases (sporophyte-gamétophyte) et le problème de la référence

Questionnements éthiques

• Quelle est la valeur des végétaux?

• -éthique de l’environnement…

• …. mais aussi éthique de la plante

• - dépassement de l’éthique (animale) basée sur la souffrance

• - éthique agricole et alimentaire

Est-il moralement acceptable de continuer à réduire les plantes au rang d’objet?

Ce qui ne veut pas dire qu’il faut en faire des sujets !

Les plantes dans l’histoire de la philosophie (occidentale)

• -ont presque toujours été oubliées dans la tradition

• - quand on en parle elle sont objectivées, réifiées

• - nos concepts et nos connaissances ont été basées sur des modèles animaux au moins depuis Aristote

Conclusions

• - Une grande partie de la philosophie occidentale (et la science moderne qui s’est construite à partir d’elle) s’est établie à partir de notions inadéquates pour penser le végétal: la substance, l’individu, l’espèce, le dualisme du sujet et de l’objet, la conscience, la liberté etc.

• -Au pire les végétaux ont été oubliés, au mieux on les a fait rentrer de forces dans des moules que les découvertes actuelles font exploser

• - Les difficultés originales suscitées par le monde végétal invitent à sortir de nos cadres de pensée traditionnels pour développer des réflexions philosophiques et scientifiques plus authentiques à leur égard.

Merci de votre attention