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Sand Meunier

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George Sand, Meunier roman

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Le meunier dAngibault

George SandLe meunier dAngibault

BeQLe meunier dAngibaultpar

George Sand

(Aurore Dupin)

La Bibliothque lectronique du Qubec

Collection tous les ventsVolume 345: version 1.01Le meunier dAngibaultdition de rfrence:

Le Livre de poche.

Image de couverture:

Le moulin dAngibault, Montipouret. Solange.Mon enfant, cherchons ensemble.

NoticeCe roman est, comme tant dautres, le rsultat dune promenade, dune rencontre, dun jour de loisir, dune heure de far niente. Tous ceux qui ont crit, bien ou mal, des ouvrages dimagination ou mme de science, savent que la vision des choses intellectuelles part souvent de celle des choses matrielles. La pomme qui tombe de larbre fait dcouvrir Newton une des grandes lois de lunivers. plus forte raison le plan dun roman peut-il natre de la rencontre dun fait ou dun objet quelconque. Dans les uvres du gnie scientifique, cest la rflexion qui tire du fait mme la raison des choses. Dans les plus humbles fantaisies de lart, cest la rverie qui habille et complte ce fait isol. La richesse ou la pauvret de luvre ny fait rien. Le procd de lesprit est le mme pour tous.

Or, il y a dans notre valle un joli moulin quon appelle Angibault, dont je ne connais pas le meunier, mais dont jai connu le propritaire. Ctait un vieux monsieur, qui, depuis sa liaison Paris avec M. de Robespierre (il lappelait toujours ainsi), avait laiss crotre autour de ses cluses tout ce qui avait voulu pousser: laune et la ronce, le chne et le roseau. La rivire, abandonne son caprice, stait creus, dans le sable et dans lherbe, un rseau de petits torrents quaux jours dt, dans les eaux basses, les plantes fontinales couvraient de leurs touffes vigoureuses. Mais le vieux monsieur est mort; la cogne a fait sa besogne; il y avait bien des fagots tailler, bien des planches scier dans cette fort vierge en miniature. Il y reste encore quelques beaux arbres, des eaux courantes, un petit bassin assez frais, et quelques buissons de ces ronces gigantesques qui sont les lianes de nos climats. Mais ce coin de paradis sauvage que mes enfants et moi avions dcouvert en 1844, avec des cris de surprise et de joie, nest plus quun joli endroit comme tant dautres.

Le chteau de Blanchemont avec son paysage, sa garenne et sa ferme, existe tel que je lai fidlement dpeint; seulement il sappelle autrement, et les Bricolin sont des types fictifs. La folle qui joue un rle dans cette histoire, mest apparue ailleurs: ctait aussi une folle par amour. Elle fit une si pnible impression sur mes compagnons de voyage et sur moi, que malgr vingt lieues de pays que nous avions faites pour explorer les ruines dune magnifique abbaye de la renaissance, nous ne pmes y rester plus dune heure. Cette malheureuse avait adopt ce lieu mlancolique pour sa promenade machinale, constante, ternelle. La fivre avait brl lherbe sous ses pieds obstins, la fivre du dsespoir!George Sand.

Nohant, 5 septembre 1852.

Premire journeIIntroductionUne heure du matin sonnait Saint-Thomas-dAquin, lorsquune forme noire, petite et rapide, se glissa le long du grand mur ombrag dun de ces beaux jardins quon trouve encore Paris sur la rive gauche de la Seine, et qui ont tant de prix au milieu dune capitale. La nuit tait chaude et sereine. Les daturas en fleurs exhalaient de suaves parfums, et se dressaient comme de grands spectres blancs sous le regard brillant de la pleine lune. Le style du large perron de lhtel de Blanchemont avait encore un vieux air de splendeur, et le jardin vaste et bien entretenu rehaussait lopulence apparente de cette demeure silencieuse, o pas une lumire ne brillait aux fentres.

Cette circonstance dun superbe clair de lune, donnait bien quelque inquitude la jeune femme en deuil qui se dirigeait, en suivant lalle la plus sombre, vers une petite porte situe lextrmit du mur. Mais elle ny allait pas moins avec rsolution, car ce ntait pas la premire fois quelle risquait sa rputation pour un amour pur et dsormais lgitime; elle tait veuve depuis un mois.

Elle profita du rempart que lui faisait un massif dacacias pour arriver sans bruit jusqu la petite porte de dgagement qui donnait sur une rue troite et peu frquente. Presque au mme moment, cette porte souvrit, et le personnage appel au rendez-vous entra furtivement et suivit son amante, sans rien dire, jusqu une petite orangerie o ils senfermrent. Mais, par un sentiment de pudeur non raisonn, la jeune baronne de Blanchemont, tirant de sa poche une jolie et menue bote de cuir de Russie, fit jaillir une tincelle, alluma une bougie place et comme cache davance dans un coin, et le jeune homme, craintif et respectueux, laida navement clairer lintrieur du pavillon. Il tait si heureux de pouvoir la regarder!La serre tait ferme de larges volets en plein bois. Un banc de jardin, quelques caisses vides, des instruments dhorticulture, et la petite bougie qui navait mme pas dautre flambeau quun pot fleurs demi-bris, tel tait lameublement et lclairage de ce boudoir abandonn qui avait servi de retraite voluptueuse quelque marquise du temps pass.

Leur descendante, la blonde Marcelle, tait aussi chastement et aussi simplement mise que doit ltre une veuve pudique. Ses beaux cheveux dors tombant sur son fichu de crpe noir taient sa seule parure. La dlicatesse de ses mains dalbtre et de son pied chauss de satin, taient les seuls indices rvlateurs de son existence aristocratique. On et pu dailleurs la prendre pour la compagne naturelle de lhomme qui tait genoux auprs delle, pour une grisette de Paris; car il est des grisettes qui ont au front une dignit de reine et une candeur de sainte.

Henri Lmor tait dune figure agrable, plutt intelligente et distingue que belle. Ses cheveux noirs et abondants assombrissaient sa physionomie dj brune et fort ple. On voyait bien l que ctait un enfant de Paris, fort par sa volont, dlicat par son organisation. Son habillement, propre et modeste, nannonait que lhumble mdiocrit; sa cravate assez mal noue rvlait une grande absence de coquetterie ou une habitude de proccupation; ses gants bruns suffisaient prouver que ce ntait pas l, comme se seraient exprims les laquais de lhtel de Blanchemont, un homme fait pour tre le mari ou lamant de madame.

Ces deux jeunes gens, peine plus gs lun que lautre, avaient pass plus dune fois de doux instants dans le pavillon pendant les heures mystrieuses de la nuit; mais, depuis un mois quils ne staient vus, de grandes anxits avaient assombri le roman de leur amour. Henri Lmor tait tremblant et comme constern. Marcelle de Blanchemont semblait glace de crainte. Il se mit genoux devant elle comme pour la remercier de lui avoir accord un dernier rendez-vous; mais il se releva bientt sans lui rien dire, et son attitude tait contrainte, presque froide.Enfin!... lui dit-elle avec effort en lui tendant une main quil porta ses lvres par un mouvement presque convulsif, et sans que sa physionomie sclairt du moindre rayon de joie.

Il ne maime plus, pensa-t-elle en portant ses deux mains devant ses yeux. Et elle resta muette et glace deffroi.Enfin? rpta Lmor. Nest-ce pas dj que vous vouliez dire? Jaurais d avoir la force dattendre plus longtemps; je ne lai pas eue, pardonnez-moi.Je ne vous comprends pas! dit la jeune veuve en laissant retomber ses mains avec accablement.

Lmor vit ses yeux humides, et se mprit sur la cause de son motion.Oh! oui, reprit-il, je suis coupable; je vois votre douleur les remords que je vous cause. Ces quatre semaines mont paru si longues, moi, que je nai pas eu le courage de me dire que ctait trop peu! Aussi, peine vous avais-je crit, ce matin, pour vous demander la permission de vous voir, que je men suis repenti. Jai rougi de ma lchet, je me suis reproch les scrupules que je forais votre conscience touffer; et quand jai reu votre rponse, si srieuse et si bonne, jai compris que la piti seule me rappelait auprs de vous.Oh! Henri, que vous me faites de mal en parlant ainsi! Est-ce un jeu, est-ce un prtexte? Pourquoi avoir demand de me voir, si vous me revenez avec si peu de bonheur et de confiance?Le jeune homme tressaillit, et se laissant retomber aux pieds de sa matresse:Jaimerais mieux de la hauteur et des reproches, dit-il; votre bont me tue!Henri! Henri! scria Marcelle, vous avez donc eu des torts envers moi? Oh! vous avez lair dun criminel! Vous mavez oublie ou mconnue, je le vois bien!Ni lun, ni lautre; pour mon malheur ternel, je vous respecte, je vous adore, je crois en vous comme en Dieu, je ne puis aimer que vous sur la terre!Eh bien! dit la jeune femme en jetant ses bras autour de la tte brune du pauvre Henri, ce nest pas un si grand malheur que de maimer ainsi, puisque je vous aime de mme. coutez, Henri, me voil libre, je nai rien me reprocher. Jai si peu souhait la mort de mon mari, que jamais je ne mtais permis de penser ce que je ferais de ma libert si elle venait mtre rendue. Vous le savez, nous navions jamais parl de cela, vous nignoriez pas que je vous aimais avec passion, et pourtant voici la premire fois que je vous le dis aussi hardiment! Mais, mon ami, que vous tes ple! vos mains sont glaces, vous paraissez tant souffrir! Vous meffrayez!Non, non, parlez, parlez encore, rpondit Lmor succombant sous le poids des motions les plus dlicieuses et les plus pnibles en mme temps.Eh bien, continua Mme de Blanchemont, je ne peux pas avoir ces scrupules et ces agitations de la conscience que vous redoutez pour moi. Quand on me rapporta le corps sanglant de mon mari, tu en duel pour une autre femme, je fus frappe de consternation et dpouvante, jen conviens; en vous annonant cette terrible nouvelle, en vous disant de rester quelque temps loign de moi, je crus accomplir un devoir; oh! si cest un crime davoir trouv ce temps bien long, votre obissance scrupuleuse men a assez punie! Mais depuis un mois que je vis retire, occupe seulement dlever mon fil