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Anton Pavlovitch Tchekhov UNE BANALE HISTOIRE Paris, Plon, 1923 – Traduction de Denis Roche Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

Tchekhov Une Banale Histoire

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  • 1. Anton Pavlovitch Tchekhovdition du groupe Ebooks libres et gratuits UNE BANALE HISTOIRE Paris, Plon, 1923 Traduction de Denis Roche
  • 2. Table des matiresUNE BANALE HISTOIRE FRAGMENT DES MMOIRESDUN HOMME VIEUX ............................................................. 4 I .................................................................................................... 5 II ................................................................................................ 21 III ............................................................................................... 42 IV ............................................................................................... 56 V ................................................................................................. 68 VI ............................................................................................... 74LE VOYAGEUR DE 1RE CLASSE ............................................82LA LINOTTE ........................................................................... 91 I .................................................................................................. 92 II ................................................................................................ 95 III ............................................................................................. 100 IV ............................................................................................. 103 V ............................................................................................... 106 VI .............................................................................................. 112 VII ............................................................................................. 117 VIII ........................................................................................... 121LA DAME AU PETIT CHIEN ............................................... 127 I ................................................................................................ 128 II .............................................................................................. 132 III ............................................................................................. 140 IV ............................................................................................. 148ANNE AU COU ..................................................................... 152
  • 3. I ................................................................................................ 153 II .............................................................................................. 162UN DSAGRMENT ............................................................ 170ON NE CACHE PAS UNE AIGUILLE DANS UN SAC ......... 195UNE FOIS PAR AN ............................................................... 201VOLDIA ..............................................................................207 propos de cette dition lectronique .................................224 3
  • 4. UNE BANALE HISTOIRE FRAGMENT DESMMOIRES DUN HOMME VIEUX 4
  • 5. I Il existe en Russie un professeur connu par de nombreuxtravaux, du nom de Nicolas Stpnovitch un Tel, conseillerpriv et chevalier de plusieurs ordres. Il est dcor dun si grandnombre de ces ordres, russes et trangers, que lorsquil les revttous, les tudiants lappellent liconostase. Le professeur a lesmeilleures relations mondaines ; tout le moins, il ny a pas enRussie, depuis vingt-cinq ou trente ans, de savant rput aveclequel il nait t intimement li. lheure actuelle, le professeurne noue plus damiti avec personne, mais, pour nous en tenirau pass, la longue liste de ses amis illustres comprend desnoms tels que ceux de Pirogov, de Kavline et du poteNkrssov, qui, tous, lui vourent lamiti la plus sincre et laplus active. Il est membre de toutes les universits russes, et detrois universits trangres, etc., etc. De tout cela, et debeaucoup de choses encore que lon pourrait ajouter, secompose ce quon peut appeler mon nom. Ce nom est populaire. Tout homme lettr le connat enRussie, et, ltranger, quand on le cite dans les coles, on yajoute lpithte : connu , ou vnr . Il fait partie de cesquelques noms heureux quil est regard, dans le public et dansla presse, comme malsant de critiquer ou de dnigrer ; et cenest que justice. mon nom est troitement associe lide dunhomme illustre, richement dou, et indubitablement utile. Travailleur et endurant comme le chameau, je le suis, cequi est important, et jai du talent, ce qui lest encore plus. Enoutre, parler franchement, je suis un tre bien lev, modesteet honnte. Je nai jamais fourr le nez dans la littrature nidans la politique ; je nai jamais cherch la popularit enpolmiquant avec des ignorants et je nai jamais prononc dediscours dans les dners ou sur la tombe de mes collgues En 5
  • 6. somme, il ny a aucune tache sur mon nom de savant, et il estparfaitement irrprochable. La fortune de mon nom est grande. Le porteur de ce nom autrement dit, moi est un hommede soixante-deux ans, chauve, avec de fausses dents et unenvralgie incurable. Autant mon nom est brillant et beau, autantje suis terne et laid. Ma tte et mes mains tremblent defaiblesse. Mon cou ressemble au manche dune contrebasse. Mapoitrine est creuse, mon dos troit. Quand je parle ou fais uncours, ma bouche grimace. Quand je souris, tout mon visage secouvre de rides profondes et macabres. Il ny a rien dimposantdans mon piteux extrieur. Ce nest que lorsque ma nvralgieme tourmente quapparat sur mon visage une expressionparticulire, amenant dans lesprit de chacun cette triste etimpressionnante pense : Apparemment, cet homme mourrabientt ! Comme par le pass, je ne fais pas mal mes cours. Je puis,comme jadis, soutenir lattention de mon auditoire pendantdeux heures. Mon feu, le ton littraire de mon expos et monhumour empchent presque de remarquer linsuffisance de mavoix qui est sche, aigre et chantonnante comme celle dunebigote. Par contre, jcris mal. La cellule de mon cerveau quiprside la facult dcrire refuse le service. Ma mmoire abaiss ; je nai plus de suite dans les ides et, quand je lescouche sur le papier, il me semble que jai perdu le sentiment deleur lien organique. La construction est monotone, la phrasepauvre et timide. Souventes fois je ncris pas ce que je veux. Encrivant la fin, je ne me rappelle plus le commencement.Souvent, joublie les mots usuels ; dans tous les cas je suis obligde dpenser beaucoup dnergie pour viter dans mes lettres lesphrases inutiles et les incidentes superflues. Tout cela dmontre clairement laffaiblissement de monactivit crbrale. Et il est remarquer que cest pour la lettre laplus simple que je dois faire leffort le plus grand. Dans unarticle scientifique, je me sens plus laise et plus intelligent que 6
  • 7. dans une lettre de flicitations ou dans un rapport. Encore unpoint : crire en allemand ou en anglais mest plus facile quedcrire en russe. En ce qui concerne ma manire de vivre actuelle, lapremire des choses que je dois noter est linsomnie dont jesouffre depuis ces derniers temps. Si lon me demandait quel estle trait principal et essentiel de mon existence prsente, jerpondrais : linsomnie. Comme autrefois, par habitude, je me dshabille minuitjuste et me mets au lit. Je mendors vite. Mais, vers deux heures,je mveille, et avec la sensation que je nai pas du tout dormi. Jesuis oblig de me lever et dallumer ma lampe. Je marche uneheure ou deux dun coin un autre de ma chambre, et je regardeles tableaux et les photographies qui me sont depuis silongtemps connus. Quand je suis las de marcher, je massieds mon bureau. Je reste assis immobile, sans penser rien et sansprouver aucun dsir. Sil y a un livre devant moi, je lattiremachinalement et le lis sans y prendre aucun intrt. Cest ainsiquil y a peu de temps, jai lu machinalement en une nuit tout unroman qui porte ce drle de titre : Ce que chantait unehirondelle. Ou bien, pour occuper mon attention, je me force compter jusqu mille. Ou encore, je me reprsente la figuredun de mes collgues, et jentreprends de me rappeler quelleanne et dans quelles circonstances il a dbut. Jaime prterloreille aux bruits. Parfois, dans la troisime chambre aprs lamienne, ma fille Lsa prononce vite en songe quelque chose.Parfois, ma femme traverse le salon avec une bougie et laissetomber immanquablement la bote dallumettes, ou bien, unearmoire, travaille par la scheresse, craque, ou bien le brleurde la lampe se met soudain ronfler ; et tous ces bruits, je nesais pourquoi, magitent. Ne pas dormir la nuit, cest avoir toute minute laconscience que lon nest pas normal. Aussi attends-je avecimpatience le matin et le jour, cest--dire le moment o jaurai 7
  • 8. le droit de ne pas dormir. Il passe beaucoup de temps accablantavant que le coq chante au dehors. Cest lui qui le premiermannonce la bonne nouvelle. Ds quil a pouss son cri, je saisquil ny a plus quune heure avant que le suisse, en bas, serveille et, toussant avec colre, monte, pour quelque besogne,lescalier. Ensuite, derrire les fentres, le jour blanchira peu peu. Des voix retentiront dans la rue. Ma journe commence par la visite de ma femme. Elleentre chez moi en jupon, non peigne, mais dj lave, sentantleau de Cologne ; elle a lair dentrer par hasard et elle ditchaque fois la mme chose : Pardon, je ne viens que pour une minute Tu nas pasencore dormi de la nuit ? Puis elle teint ma lampe, sassied prs de mon bureau et semet parler. Je ne suis pas prophte, mais je sais davance dequoi il va tre question. Chaque jour, cest la mme chose.Habituellement, aprs stre inquite de ma sant, elle sesouvient tout coup de notre fils, officier Varsovie. Pass le 20de chaque mois, nous lui envoyons cinquante roubles ; cest lce qui sert de thme principal notre conversation. Sans doute, cest une gne, soupire ma femme, mais tantquil ne sera pas mme de se suffire, nous devons laider. Cepetit est loin de nous, il est mal pay Dailleurs, si tu veux, lemois prochain, nous ne lui enverrons que quarante roubles.Quen penses-tu ? Lexprience quotidienne aurait d persuader ma femmeque nos dpenses ne diminuent pas du fait que nous en parlonssouvent, mais ma femme est rfractaire lexprience, et,chaque matin, rgulirement, elle me parle de notre officier, meraconte que le pain, grce Dieu, a baiss, mais que le sucre aaugment de deux kopeks. Et tout cela comme si ellemannonait quelque chose de nouveau. 8
  • 9. Je lcoute, je fais chorus machinalement, et, sans doute,en raison de ce que je nai pas dormi la nuit, des pensestranges, oiseuses, semparent de moi. Je regarde ma femme etmtonne comme un enfant. Je me demande avec perplexit : Sepeut-il que cette vieille, trs grosse et laide personne,quhbtent les mesquins soucis et leffroi de la bouche depain, dont les vues sont obscurcies par de constantes ides dedettes et de besoin, qui ne sait parler que de dpenses, et nesourire quau bon march ; se peut-il que cette femme ait tautrefois cette frle Vria que jai aime passionnment pourson bel et clair esprit, pour son me pure et sa beaut, et,comme Othello aimait Desdmone, en raison de sa sympathie pour ma science ? Se peut-il que ce soit cetteVaria qui, jadis, mit au monde mon fils ? De cette vieille, molle et laide, je scrute le visage ; jycherche Vria. Mais, du pass, elle na gard que son souci dema sant et sa faon dappeler mes appointements nosappointements, mon chapeau notre chapeau, etc. Je souffre laregarder, et, pour ne pas laffliger, je lui permets de direnimporte quoi. Je me tais mme quand elle juge injustementautrui ou me tance parce que je ne fais pas de clientle et nepublie pas de manuels. Notre conversation finit toujours dune mme faon. Mafemme se souvient tout coup que je nai pas encore pris de thet seffraie : Quai-je rester assise ! dit-elle en se levant. Le samovarest depuis longtemps sur la table et je bavarde. Comme je perdsla mmoire, mon Dieu ! Elle part vite et sarrte la porte pour dire : Nous devons cinq mois Igor. Le sais-tu ? Il ne faut pasdiffrer le paiement des domestiques. Combien de fois lai-jedit ! Payer dix roubles par mois est bien plus facile que denpayer cinquante au bout de cinq mois. 9
  • 10. La porte passe, elle sarrte nouveau et dit : Personne ne me fait tant de piti que la pauvre Lsa. Lapetite tudie au Conservatoire, vit dans la bonne socit et esthabille on ne sait comment. Une pelisse quil est honteux demontrer dans la rue. Si elle tait fille de quelquun dautre, ce neserait rien, mais tout le monde sait que son pre est unprofesseur clbre, conseiller priv. Et, mayant ainsi reproch mon nom et mon titre, elle sortenfin. Cest ainsi que commence ma journe. Elle ne se continue pas mieux. Quand je prends mon th, ma Lsa arrive en pelisse, enchapeau, sa musique la main, dj prte pour se rendre auConservatoire. Elle a vingt-deux ans. Elle parat plus jeune. Elleest jolie et ressemble un peu ma femme dans sa jeunesse. Elleme baise tendrement la tempe et la main, et dit : Bonjour, papa. Tu vas bien ? Enfant, elle aimait beaucoup les glaces, et je la menaissouvent dans une ptisserie. Les glaces taient pour elle lamesure de tout ce quil y a de bien. Si elle voulait mecomplimenter, elle disait : Tu es la crme, papa. Un de sesdoigts sappelait la pistache, un autre la crme, un troisime la framboise, etc. Dordinaire, quand elle venait membrasserle matin, je la mettais sur mes genoux et, lui baisant les doigts,je lui disais : la crme, la pistache, au citron Et, prsent, par vieille habitude, je baise ses doigts etmurmure : la pistache, la crme, au citron , mais ce nestplus du tout a. Je suis froid comme un sorbet, et suis confus.Quand ma fille entre et quelle touche de ses lvres ma tempe, jetressaille comme si une abeille me piquait. Je souris avec 10
  • 11. contrainte et dtourne le visage. Depuis que je souffredinsomnie, cette question est plante comme un clou dans macervelle. Ma fille voit sans cesse combien, vieillard, hommeillustre que je suis, je souffre et rougis de devoir de largent mon valet de chambre ; elle voit combien le souci des dettescriardes moblige souvent quitter mon travail et rder pensifde chambre en chambre pendant des heures ; pourquoi doncnest-elle jamais venue me trouver linsu de sa mre, et na-t-elle pas chuchot : Pre, voici ma montre, mes bracelets, mesboucles doreilles, mes robes ; engage tout cela, il te faut delargent. Pourquoi, voyant combien sa mre et moi, esclavesdun faux sentiment, nous nous efforons de cacher autruinotre pauvret ; pourquoi ne se refuse-t-elle pas le coteuxplaisir de soccuper de musique ? Je naurais, Dieu men garde,accept ni sa montre, ni ses bracelets, ni ses sacrifices ; ce nestpas ce dont jai besoin Je me souviens fort propos de mon fils, lofficier deVarsovie. Cest un garon desprit, honnte et sobre ; mais cenest pas non plus ce quil me faudrait. Je pense que si javais unvieux pre et savais quil est des minutes o il a honte de sapauvret, je laisserais dautres le mtier dofficier et melouerais comme manuvre. De pareilles penses sur mesenfants mempoisonnent. quoi riment-elles ? Seul un hommetroit et aigri peut dissimuler en soi un mauvais sentimentcontre des gens ordinaires, parce quils ne sont pas des hros.Mais assez l-dessus dix heures moins le quart, il me faut aller faire un cours mes jeunes lves chris. Je mhabille et parcours un trajet quimest connu depuis trente ans et a pour moi son histoire. Voicila grande maison grise avec la pharmacie. Il y avait l, dans letemps, une petite maison avec un dbit de bire o je ruminaisma thse et crivis ma premire lettre damour Vria. Jelcrivis au crayon sur une feuille portant len-tte : Historia 11
  • 12. morbi 1. Voici lpicerie que tenait dans le temps un juif qui mevendait des cigarettes crdit, et, aprs, ce fut une grossefemme qui aimait les tudiants parce que chacun deux a unemre . Maintenant, cest un marchand roux, hommeindiffrent tout, qui fait son th dans une thire de cuivre. Etvoici la porte sombre, depuis longtemps non rafrachie, delUniversit. Voici, dans sa peau de mouton, le dvornik quisennuie et les balais, les tas de neige Sur un garonfrachement dbarqu de province, et simaginant que le templede la science est vritablement un temple, cette porte delUniversit ne peut pas produire une bonne impression. Engnral, la vtust des locaux universitaires, lobscurit descorridors, la lpre des murailles, le manque de lumire, le tristeaspect des escaliers, des portemanteaux et des bancs, tout celaentre pour quelque chose dans la formation du pessimismerusse Voici aussi notre jardin. Depuis lpoque o jtaistudiant, il na chang, me parat-il, ni en mieux ni en pire ; jene laime pas. Il serait prfrable qu la place de ces tilleulsphtisiques, de ces acacias, et de ce lilas maigre et tordu, il y etde grands pins et de beaux chnes. Ltudiant, dont ladisposition desprit est dtermine le plus souvent par ce quilentoure, ne doit voir, l o il sinstruit, que des choses leves,fortes ou belles. Dieu le prserve des arbres maigres, desfentres brises, des murailles grises et des portes capitonnesde toile cire en lambeaux Ds que jarrive ma porte elle souvre, et lhuissierNicolas, mon contemporain, mon collgue et mon homonyme,me reoit et me fait entrer ; il se racle la gorge et dit : Il gle, Excellence ! Ou, quand ma pelisse est mouille : 1 En latin : Histoire de la maladie. (Note du correcteur ELG.) 12
  • 13. Il pleut, Excellence ! Ensuite, il slance devant moi et ouvre toutes les portes.Dans mon cabinet, il menlve soigneusement ma pelisse etsempresse de me communiquer quelque nouvelle universitaire.Grce ltroite franc-maonnerie qui existe entre tous lessuisses et les garons de lUniversit, il sait ce qui se passe dansles quatre Facults, au secrtariat, dans le cabinet du recteur, la bibliothque. Que ne sait-il pas ? Quand lvnement du jour est, parexemple, la retraite du recteur ou du doyen, je lentends souventnommer les candidats aux jeunes employs et leur expliquerque le ministre ne validera pas celui-ci, que tel autre refusera.Ensuite, il se lance dans des dtails fantastiques sur des papiersmystrieux, reus au secrtariat, sur une conversation secrteentre le ministre et le curateur de lUniversit, etc. Hormis cesdtails, il est presque toujours vridique en tout. Lescaractristiques quil fait de chaque candidat sont originales,mais justes. Si vous voulez savoir quelle anne un tel a soutenusa thse, est entr au service, a pris sa retraite ou est mort,appelez votre aide lnorme mmoire de cet ex-militaire, et,non seulement il vous dira lanne, le mois et la date, mais ilvous fournira des dtails qui accompagnrent telle ou tellecirconstance. Ainsi peut se souvenir celui seul qui aime. Il est le conservateur des traditions. De ses prdcesseurs,il a hrit beaucoup de lgendes de la vie universitaire. Il en aajout beaucoup de son cru, acquises dans sa pratique, et, sivous le voulez, il vous racontera de nombreuses histoires,longues ou courtes. Il peut vous parler de savantsextraordinaires, qui savaient tout, de remarquables travailleursqui ne dormaient pas des semaines entires et de nombreuxmartyrs ou victimes de la science. Chez lui, le bien triomphe dumal ; le faible vainc toujours le fort, le sage limbcile, lemodeste le fier, le jeune le vieux Il nest pas besoin de prendretoutes ses lgendes et fantaisies pour argent comptant, mais 13
  • 14. passez-les au filtre, il en restera ce quil faut : de bonnestraditions de chez nous et des noms de vritables hros,reconnus de tous. Les donnes sur le monde savant se rsument, dans lasocit, en anecdotes, sur lextraordinaire distraction dequelques vieux professeurs, et en deux ou trois bons motsattribus Gruber, moi ou Babokhine. Pour la socitinstruite, cest peu. Si cette socit aimait la science, les savantset les tudiants de la mme manire que Nicolas les aime, sabibliothque compterait depuis longtemps sur elle et sur eux delongues popes, des lgendes et des vies, que,malheureusement, elle na pas aujourdhui. En mapprenant une nouvelle, Nicolas prend uneexpression svre, et une longue conversation commence entrenous. Si, ce moment, un tiers entendait avec quelle aisanceNicolas manie la terminologie savante, il pourrait penser quecest un savant habill en huissier. Pour le dire en passant, lesbruits rpandus sur les huissiers de facults sont trs exagrs.Nicolas connat, en vrit, plus de cent appellations latines ; ilsait remonter un squelette, faire au besoin des prparations,faire rire les tudiants au moyen de quelque longue citationsavante, mais, par exemple, la thorie si simple de la circulationdu sang reste pour lui aussi obscure quil y a vingt ans. Profondment courb sur un livre ou sur une prparation,je trouve, la table de mon cabinet, mon prosecteur PitreIgntivitch, garon de trente-cinq ans, appliqu, mais sanstalent, dj chauve et ventru. Il travaille du matin au soir, litnormment, se souvient parfaitement de tout ce quil lit, et, ce point de vue, ce nest pas un homme, mais un trsor. Pour lereste, cependant, cest un cheval de trait, ou, comme on dit, unebrute savante. Ce qui le diffrencie dun homme de talent, estson horizon troit et brusquement dlimit par sa spcialit,hors de laquelle il est naf comme un enfant. Je me rappellequun matin, en entrant dans mon cabinet, je dis : 14
  • 15. Figurez-vous quel malheur ! On dit que Skoblv estmort. Nicolas se signa et Pitre Igntivitch se tourna vers moi etdemanda : Qui est-ce, Skoblv ? Une autre fois, un peu auparavant, je lui avais annonc lamort du peintre Prov. Le trs cher Pitre Igntivitch medemanda : Sur quoi faisait-il son cours ? Il semble que si la Patti 2 chantait son oreille, que si deshordes de Chinois envahissaient la Russie, que si untremblement de terre se produisait, il ne bougerait pas, et, deson il clign, regarderait le plus tranquillement du mondedans son microscope. En un mot, Hcube 3 ne lui est rien.Jaurais cher pay pour voir comment cet homme, sec commeun biscuit, dort avec sa femme. Autre trait : sa foi fantastique dans linfaillibilit de lascience et principalement dans tout ce qucrivent lesAllemands. Il croit en lui, en ses prparations, il sait le but de lavie et ignore absolument les doutes et les dsenchantements quifont blanchir les cheveux des hommes de talent. Adorationsecrte des autorits, et manque du besoin de penser de faonindpendante. Il est difficile de le dissuader de quelque chose.Discuter avec lui est impossible. Allez discuter avec un hommeprofondment convaincu que la science la plus belle est lamdecine, que les meilleurs hommes sont les mdecins et que lameilleure tradition est la tradition mdicale. De lennuyeux 2 Cantatrice italienne (1843-1919). (Note du correcteur ELG.) 3 pouse de Priam dans lIliade. (Note du correcteur ELG.) 15
  • 16. pass mdical, il ne sest conserv quune tradition : la cravateblanche que portent encore les docteurs. Un savant ou unhomme cultiv ne peut concevoir quune tradition pour toutelUniversit sans subdivisions en mdicale, juridique, ou autre ;mais Pitre Igntivitch conviendra difficilement de cela, et ilest prt en discuter avec vous jusquau jugement dernier. Son avenir est pour moi des plus clairs. Il fera, toute sa vie,plusieurs centaines de prparations dune propretextraordinaire ; il crira beaucoup de traits, convenables etsecs ; il fera des dizaines de consciencieuses traductions, mais ilninventera aucune poudre. Pour inventer la poudre, il faut de lafantaisie, de linvention, de la divination : il ny a rien desemblable chez Pitre Igntivitch ; bref, ce nest pas un patrondans la science : cest un ouvrier. Moi, Pitre Igntivitch et Nicolas, nous parlons demi-voix. Nous sommes un peu inquiets. On ressent quelque chosede particulier, quand, derrire la porte, bruit la mer delauditoire. Au bout de trente annes, je ne suis pas encore fait ce sentiment ; je lprouve chaque matin. Je boutonnenerveusement ma redingote ; je pose Nicolas des questionsinutiles ; je mirrite. Cela ressemble de la poltronnerie, mais cenen est pas ; cest autre chose que je ne suis en tat ni denommer ni de dcrire. Sans aucune ncessit, je regarde ma montre et je dis : Allons, il faut entrer. Et nous entrons majestueusement dans cet ordre ; dabordNicolas, portant les prparations ou un atlas anatomique,ensuite moi. Derrire moi, baissant modestement la tte, entrele cheval de trait. Ou bien, selon le besoin, si lon porte uncadavre sur une civire, Nicolas vient aprs le cadavre, et nousensuite. mon apparition les tudiants se lvent, puissasseyent, et le bruit de la mer sapaise subitement ; le calmestablit. 16
  • 17. Je sais quel est mon sujet, mais jignore comment je vais letraiter, par quoi je commencerai et finirai. Je nai pas en tteune seule phrase prpare. Mais il me suffit de regarderlauditoire sur les gradins de lamphithtre et de prononcer laphrase strotype : La dernire fois, nous nous sommesarrts pour que des phrases sortent en longue file de monme, et a marche. Je parle extrmement vite, passionnment, et il me semblequaucune force ne saurait interrompre le fil de mon discours.Pour bien faire un cours, ne pas ennuyer lauditoire etlinstruire, il faut avoir, outre le talent, de lhabilet et delexprience ; il faut une nette reprsentation de ses forces, deceux qui on parle et de ce qui fait lobjet de votre leon ; enoutre, il faut tre astucieux, sobserver dun il vigilant et ne pasperdre une seconde lobjet quon a en vue. Un bon chef dorchestre, traduisant la pense descompositeurs, fait vingt choses la fois. Il lit la partition, agiteson bton, suit les chanteurs, fait un signe soit au tambour, soitau cor de chasse, etc. ; moi, de mme, quand je fais mon cours. Jai devant moi cent cinquante tres diffrents les uns desautres et trois cents yeux qui me regardent. Mon but est devaincre cette hydre ttes multiples. Si jai chaque minute,quand je parle, une reprsentation nette du degr de sonattention et de la force de son entendement, elle est en monpouvoir. Un autre obstacle rside en moi : cest linfinie diversitdes formes, des phnomnes et des lois, et la multitude didestrangres quelles conditionnent. Dans cette formidablematire, je dois avoir chaque minute ladresse de saisir leprincipal et le ncessaire, et, aussi vite que je parle, envelopperma pense dans une forme approprie lentendement delhydre, et qui ranime son attention. Il faut, pour cela, veillerattentivement ce que les penses ne spanchent pas selonlordre de leur accumulation, mais dans un ordre ncessaire lacomposition du tableau que je veux dessiner. Je tche encore 17
  • 18. que mon discours soit littraire, ma phrase jolie et le plussimple possible, mes dfinitions courtes et fines. Je dois meretenir chaque instant, me borner et me rappeler que je nedispose que dune heure et quarante minutes. En un mot,beaucoup de travail. Il faut, tout en mme temps, se montrersavant, pdagogue, orateur, et cest une chose fcheuse silorateur prime le pdagogue ou le savant, ou vice versa. Au bout dun quart dheure, dune demi-heure, onsaperoit que les tudiants commencent regarder le plafondou Pitre Igntivitch. Lun cherche son mouchoir, un autresassied plus commodment, un troisime sourit ses pensesCest que lattention se fatigue. Il faut prendre des mesures enconsquence. Je profite de la premire occasion venue et lanceun calembour. Les cent cinquante tudiants sourient largement,leurs yeux brillent joyeusement ; le bruit de la mer sentend uneminute Moi aussi je souris. Lattention sest rafrachie, je puiscontinuer. Aucun sport, aucune distraction et aucun jeu ne montjamais apport autant de jouissance que le plaisir de faire uncours. mes cours seulement, je puis me donner tout mapassion, et jai compris que linspiration nest pas une vaineinvention des potes ; elle existe rellement. Et je pensequHercule, aprs le plus piquant de ses travaux, ne ressentitpas un anantissement plus doux que moi aprs chacun de mescours. Cela tait ainsi jadis. Mais, prsent, je ne ressens mes cours que tourment. Ilne se passe pas une demi-heure que je ne commence prouverune invincible faiblesse dans les jambes et dans la poitrine. Jemassieds dans mon fauteuil, mais je ne suis pas habitu parler assis. Au bout dune minute, je me lve, et continue parler debout, puis je me rassieds. Ma bouche est sche, ma voixsenroue, ma tte tourne Pour cacher mon tat mesauditeurs, je bois de leau tout instant, je tousse, je me mouche 18
  • 19. frquemment, comme si jtais enrhum ; je fais contretempsdes calembours. Et enfin jannonce linterruption plus vite quilne faut. Mais, surtout, jai honte. Ma conscience et mon esprit me disent que le mieux seraitde faire mes jeunes gens une leon dadieu, leur dire undernier mot cordial, leur donner ma bndiction et cder laplace un homme plus jeune et plus fort que moi. Mais, Dieume juge ! je nai pas assez de courage pour agir selon maconscience. Par malheur, je ne suis ni philosophe ni thologien. Je saistrs bien que je ne vivrai pas plus de six mois ; il sembleraitdonc que les questions des tnbres funbres et des visions quihanteront mon sommeil spulcral devraient moccuper avanttout. Mais, je ne sais pourquoi, mon me ne veut pas soccuperde ces questions-l, bien que mon esprit en reconnaisse toutelimportance. Maintenant, en face de la mort, comme il y a vingtou trente ans, la science seule mintresse. En rendant le derniersoupir, je continuerai croire que la science est ce quil y adessentiel, de plus beau et de plus ncessaire dans la vie delhomme, quelle a toujours t et sera la plus hautemanifestation damour, et que, par elle seule, lhomme vaincrala nature et lui-mme. Cette foi est peut-tre nave et malfonde, mais est-ce ma faute si je crois ainsi et non autrement ?Je ne puis vaincre en moi cette foi. Mais l nest pas la question. Je demande seulement quelon condescende ma faiblesse et que lon comprennequloigner de sa chaire et de ses lves un homme que lesfonctions de la moelle pinire intressent plus que le but finaldu monde quivaudrait le prendre et le clouer vivant dans labire, sans attendre quil soit mort. Quelque chose dtrange rsulte de mon insomnie, de mahonte et de ma lutte acharne contre la faiblesse qui saccrot.Au milieu de mon cours, des larmes me montent tout coup lagorge, les yeux commencent me piquer, et jprouve un dsir 19
  • 20. passionn, hystrique, de tendre les bras mon auditoire et deme plaindre haute voix. Jai envie de crier que le destin macondamn, moi, homme clbre, la peine de mort, que dansquelque six mois un autre que moi sera matre dans cetamphithtre. Je veux crier que je suis empoisonn. Denouvelles penses que je ne connaissais pas gtent les derniersjours de ma vie et continuent, la faon de moustiques, piquermon cerveau. En ce moment-l, ma situation me parat sieffroyable que je voudrais que tous mes auditeurs en fussenteffrays, se levassent, et, avec une terreur panique, seprcipitassent avec des cris dsesprs vers la sortie. Il nest pasais de vivre de pareilles minutes. 20
  • 21. II Aprs mon cours, je reste chez moi travailler. Je lis desrevues, des thses, ou je prpare le cours suivant. Parfois jcrisquelque chose. Je travaille avec interruption, car il me fautrecevoir des visiteurs. On sonne. Cest un de mes collgues venu pour affaires. Ilentre avec son chapeau et sa canne, me salue en les tenant, etdit : Je ne viens que pour une minute. Restez assis, collgue,je nai que deux mots vous dire. Nous nous efforons de nous dmontrer avant tout quenous sommes tous les deux extraordinairement polis et trscontents de nous voir. Je le fais asseoir dans un fauteuil, et il mefait asseoir, puis nous nous passons lun lautre la main sur lataille, touchons nos boutons, et on dirait que nous nous ttonslun lautre, craignant de nous brler. Nous rions tous les deux,bien que nous ne disions rien de risible. Assis, nous nouspenchons lun vers lautre et nous mettons causer mi-voix.Aussi peu cordialement soyons-nous disposs lun pour lautre,nous ne manquons pas de dorer nos paroles de toute sorte dechinoiseries, comme : Vous avez daign justementremarquer , ou : Comme jai dj eu lhonneur de vous ledire. Et nous ne pouvons faire que de rire si lun de nousrisque un jeu de mots, mme mal venu. Ayant fini de parler deson affaire, mon collgue se lve prcipitamment, et remuantson chapeau en montrant mon travail, commence prendrecong. Nous nous tapotons nouveau lun lautre, et nous rions.Je laccompagne dans lantichambre. Jaide mon collgue mettre sa pelisse, mais il se dfend vivement de ce grand 21
  • 22. honneur. Ensuite, quand Igor lui ouvre la porte, il massureque je vais menrhumer, et moi je fais mine que je suis prt laccompagner jusque dans la rue. Et lorsquenfin je rentre dansmon cabinet, mon visage continue encore sourire, sans doutepar force acquise. Peu aprs, nouveau coup de sonnette.Quelquun entre dans lantichambre, quitte longuement sonmanteau et tousse : Igor mannonce un tudiant. Je dis de lefaire entrer. Une minute aprs marrive un jeune hommedagrable tournure. Il y a dj un an que nous sommes, lui etmoi, en relations tendues. Il me rpond de faon trs faible auxexamens et je lui mets des un. De ces gaillards que, dans lalangue dcole, je retape ou fais scher, il en vient par an septchez moi. Ceux dentre eux qui chouent par incapacit ou parmaladie portent ordinairement leur croix avec patience et nebarguignent pas. Ne barguignent et ne viennent me trouver queles sanguins, les jeunes gens dune nature gnreuse, auxquelslchec gte lapptit et quil empche de suivre rgulirementlOpra. Pour les premiers, je suis gentil. Les seconds, je lestraque toute lanne. Asseyez-vous, dis-je mon hte. Quavez-vous medire ? Excusez-moi, professeur, de vous dranger, commence-t-il en bgayant et sans me regarder. Je ne me serais pas permisde vous dranger si je Voil dj cinq fois que je passe monexamen avec vous et jchoue. Ayez, je vous prie, la bont de memettre une note satisfaisante, parce que Largument que les paresseux emploient est toujours lemme ; ils ont magnifiquement pass en toute matire et nontchou quavec moi, ce qui est dautant plus surprenant quilsont toujours beaucoup travaill et connaissent fond la partieque jenseigne. Ils ont chou par suite de quelqueincomprhensible malentendu 22
  • 23. Excusez-moi, mon ami, dis-je ltudiant, de ne pouvoirpas vous mettre une note satisfaisante. Relisez vos cours etrevenez. Alors on verra Une pause. Il me vient lenvie de taquiner le jeune hommede ce quil aime plus la bire et lopra que la science, et je luidis en soupirant : Le mieux que vous puissiez faire est, selon moi,dabandonner compltement la Facult de mdecine. Si, avecvos capacits, vous ne pouvez pas passer votre examen, cest,videmment, que vous navez ni le dsir ni la vocation dtremdecin. Le visage du jeune homme sallonge. Pardon, professeur, dit-il en souriant, ce serait de mapart au moins singulier. Avoir travaill cinq ans, et partirbrusquement. Oui, croyez-moi ! Mieux vaut avoir perdu cinq ans que defaire ensuite toute sa vie une chose que lon naime pas. Mais, tout de suite, jai piti de lui, et je mempresse dedire : Au reste, votre ide. Travaillez encore un peu etrevenez. Quand ? demande sourdement le paresseux. Quand vous voudrez, mme demain, si vous tes prt. Et dans ses bons yeux, je lis : Revenir je le puis, mais,animal, tu majourneras encore. Certes, lui dis-je, vous ne serez pas plus savant si vouspassez quinze fois lexamen avec moi, mais cela vous formera lecaractre ; ce sera autant de gagn. 23
  • 24. Il se fait un silence. Je me lve et jattends que mon visiteurse retire. Et lui reste debout, regarde la fentre, se tortille labarbiche, et pense. Le moment est ennuyeux. Mon sanguin a la voix agrable, pleine, des yeux spirituels,moqueurs, la figure dbonnaire, un peu fripe par lusagefrquent de la bire et de longs repos sur son divan. Il pourraitassurment me raconter beaucoup de choses intressantes surlOpra, sur ses aventures damour, sur ses camarades favoris ;mais, malheureusement, il nest pas reu de parler de cela entrenous ; je laurais cout avec plaisir. Professeur, me dit-il, je vous donne ma parole dhonneurque, si vous me mettez une note convenable, je Ds quil parle de sa parole dhonneur, jagite les bras et jemassieds mon bureau. Ltudiant rflchit encore une minuteet dit tristement : Alors, adieu Excusez-moi. Bonjour, mon ami, portez-vous bien. Il entre irrsolument dans lantichambre, y prend sonmanteau et, revenu dans la rue, il songe sans doute encorelonguement. Nayant rien trouv mon adresse que vieuxdiable ! , il se rend quelque mauvais restaurant, dne, boit dela bire, et ensuite va se coucher. Paix toi, honnte travailleur ! Troisime coup de sonnette. Entre un jeune mdecin lunettes dor, avec des gants neufs, noirs, et linvitable cravateblanche. Il se prsente. Je le prie de sasseoir et lui demande cequil veut. Le jeune prtre de la science se met me dire, nonsans motion, quil a subi cette anne lexamen de doctorat etquil ne lui reste faire que sa thse. Il voudrait y travailler chezmoi, sous ma direction ; je lobligerais beaucoup si je lui donnaisun sujet. 24
  • 25. Trs heureux de vous tre utile, collgue, lui dis-je, maisauparavant entendons-nous bien sur ce quest une thse. Il estconvenu dentendre sous ce mot une production individuelle,nest-ce pas ? Or, une uvre crite sur un thme fourni par uneautre personne, et sous la direction dautrui, porte un autrenom. Le presque-docteur se tait. Je mchauffe et je me lve. Je ne comprends pas ce que vous voulez de moi, lui cri-je fch. Est-ce que je tiens une boutique ? Je ne fais pascommerce de sujets de thse. Pour la mille et unime fois, jevous prie tous de me laisser en paix ! Pardonnez ma brutalit,mais, la fin, a mennuie ! Le presque-docteur se tait et une lgre rougeur perceautour de ses pommettes. Sa figure exprime une profondeestime pour mon illustre nom et pour ma science, mais je vois ses yeux quil mprise et ma voix et ma pitre tournure et magesticulation nerveuse. Dans ma colre, je lui parais un peutoqu. Je ne tiens pas boutique ! rpt-je. Quelle chosetonnante : ne vouloir pas tre indpendant ! Pourquoi la libertvous est-elle si insupportable ? Je parle beaucoup, et il se tait toujours. la fin, je mapaisepeu peu et me rends. Le candidat docteur reoit de moi unsujet de pacotille ; il crira sous ma direction une thse inutile,la soutiendra avec mrite et recevra un grade universitaire quine le changera pas. Les coups de sonnette peuvent se succder indfiniment, jenen mentionnerai ici que quatre. Le quatrime retentit etjentends des pas connus, le froissement dune robe et une voixchre Il y a dix-huit ans mourut, laissant une fille de sept ansappele Ktia, et une fortune de soixante mille roubles, un 25
  • 26. oculiste, professeur comme moi. Il me dsignait dans sontestament comme le tuteur de lenfant. Ktia, jusqu dix ans,vcut dans ma famille, puis elle entra linstitut des demoiselleset ne vint plus chez moi quen t, pendant les vacances. Jenavais pas le temps de moccuper de son ducation. Je ne puslobserver que par intervalles. Aussi ne puis-je dire que fort peude choses de son enfance. Ce dont je me souviens en premier lieu, et ce que jaime me rappeler, cest lextraordinaire confiance avec laquelle elleentra dans ma maison et se laissait soigner par les mdecins.Cette confiance se lisait sur sa petite figure. La voici, parexemple, assise lcart, la joue bande, et qui regarde quelquechose avec attention. Me voit-elle, ce moment-l, crire oufeuilleter un livre ; voit-elle ma femme aller et venir, ou lacuisinire, dans sa cuisine, peler des pommes de terre, ou lechien jouer, ses yeux exprimaient invariablement une mmepense : Tout ce qui se fait en ce monde est beau etintelligent. Elle tait curieuse et aimait beaucoup causer avec moi.Assise table, en face de moi, elle suivait mes mouvements, etme questionnait. Elle sintressait ce que je lisais, ce que jefaisais lUniversit, me demandait si je navais pas peur descadavres, quoi jemployais mes appointements Les tudiants se battent-ils lUniversit ? demandait-elle. Oui, ils se battent. Et vous les faites mettre genoux ? Je les y fais mettre. Et ces deux choses lui paraissaient drles, et elle riait.Ctait une enfant douce, patiente et bonne. Il marrivaitsouvent de voir quon lui enlevait quelque chose, quon lapunissait sans raison, ou quon ne satisfaisait pas sa curiosit. 26
  • 27. sa continuelle expression de confiance sajoutait alors de latristesse, et rien de plus. Je ne savais pas intervenir pour elle et,quand je la voyais triste, je sentais le dsir de lattirer moi etde la plaindre du ton dune vieille nourrice, disant : Ma chreorpheline. Je me souviens aussi quelle aimait bien shabiller et sasperger de parfums. En cela son got concordait avec lemien ; jaime aussi les belles robes et les bons parfums. Je regrette de navoir eu ni le temps ni lenvie de suivre ledbut et le dveloppement de la passion qui possdait djentirement Ktia quand elle avait quatorze ou quinze ans. Jeparle de son amour passionn pour le thtre. Lorsquelle vivaitchez nous, pendant les vacances, elle ne parlait de rien avec tantde plaisir et de chaleur que de pices et dacteurs. Elle nousfatiguait de ses continuels discours sur le thtre. Ma femme etmes enfants ne lcoutaient pas. moi seul manquait lnergiede lui refuser lattention. Quand elle ressentait le dsir departager avec quelquun ses enthousiasmes, elle entrait dansmon cabinet et me disait dun ton suppliant : Nicolas Stpnytch 4, permettez-moi de parler de thtreavec vous ! Je lui montrais la pendule et disais : Je te donne une demi-heure. Commence. Dans la suite, elle se mit apporter avec elle des douzainesde portraits dacteurs et dactrices quelle adorait. Elle se donnaensuite plusieurs fois le plaisir de prendre part des spectaclesdamateurs, et enfin, quand elle eut termin ses classes linstitut, elle me dclara quelle tait ne pour tre actrice. 4 Forme plus familire, employe dans la conversation. (Tr.) 27
  • 28. Je nai jamais partag lengouement de Ktia pour lethtre. Pour moi, si une pice est bonne, il nest pas besoin,pour recevoir limpression voulue, de fatiguer des acteurs ; onpeut se borner la lire ; si, au contraire, une pice est mauvaise,aucun jeu ne peut la rendre bonne. Dans ma jeunesse, jallais souvent au thtre, et,maintenant, deux fois par an, ma famille prend une loge etmemmne pour me dtendre . Sans doute ce nest pas assezpour avoir le droit de juger du thtre ; pourtant jen diraiquelque chose. Le thtre nest pas, selon moi, devenu meilleurquil tait il y a trente ou quarante ans. Comme autrefois, je nepuis ni dans les couloirs, ni au foyer, trouver un verre deau.Comme autrefois, les huissiers me mettent lamende de vingtkopeks pour ma pelisse, bien quil ny ait rien de rprhensibledans le fait de porter lhiver un vtement chaud. Commeautrefois, une musique joue sans aucune ncessit pendant lesentractes, ajoutant limpression reue quelque chose denouveau quon ne demande pas. Comme autrefois, les hommes,pendant les entractes, vont boire des spiritueux. Si je ne voispas de progrs dans les dtails, je les cherche en vain dans lefond. Quand un acteur, envelopp des pieds la tte dans latradition et les prjugs thtraux sefforce de lire non passimplement, mais avec un infaillible frmissement et avec desconvulsions de tout le corps, le simple et usuel monologue : tre ou ne pas tre , ou quand il sefforce de me convaincreque Tchski, causant beaucoup avec des sots et aimant unesotte, est un homme desprit, et que Le malheur davoir tropdesprit nest pas une pice ennuyeuse, je sens maner de lascne la mme routine qui mennuyait dj il y a quarante ans,quand on me rgalait de hurlements classiques et de battementsde poitrine. Et, chaque fois, je sors du thtre plus conservateurque jy suis entr. On peut persuader la foule sentimentale et crdule que lethtre, en son aspect actuel, est une cole. Mais ceux qui saventrellement ce quest une cole ne mordront pas cette amorce. 28
  • 29. Je ne sais pas ce qui sera dans cinquante ou cent ans, mais, dansles conditions prsentes, le thtre ne peut servir que dedivertissement, et ce divertissement est trop cher pour quonpuisse continuer en user. Il enlve ltat des milliersdhommes et de femmes, bien portants, talentueux, qui, sils nestaient pas vous au thtre, auraient pu tre de bonsmdecins, de bons agriculteurs, de bonnes matresses dcole oude bons officiers ; il prend au public les heures du soir, le tempsle meilleur pour le travail spirituel et pour les conversationsamicales. Et je ne parle mme pas des pertes morales que fait lespectateur quand il voit, faussement reprsent sur la scne, unmeurtre, un adultre ou une calomnie. Ktia tait dun tout autre avis. Elle massurait que lethtre, mme dans son tat prsent, surpasse lamphithtre,le livre, et tout au monde. Le thtre tait, pour elle, la force quirunit en un seul tous les arts, et les acteurs taient desmissionnaires. Aucun art et aucune science, rduits eux seuls,ne sont mme dagir si fortement sur lme humaine, et cenest pas en vain quun acteur, mme de moyenne grandeur,jouit dans ltat dune bien plus grande popularit que le plusgrand savant ou le plus grand artiste. Et aucune profession nepeut apporter tant de jouissances que celle dacteur. Un beau jour, Ktia entra dans une troupe et partit, il mesemble, pour Ofa, emportant beaucoup dargent, une masse deradieuses esprances et des vues aristocratiques sur le mtierdartiste. Ses premires lettres, crites durant son voyage, furenttonnantes. Jtais abasourdi de ce que ces petits feuilletspussent contenir tant de jeunesse, de puret dme, de saintenavet, et, en mme temps, des jugements fins, senss, quieussent fait honneur un bon esprit viril. Elle dcrivait etchantait le Volga, la nature, les villes quelle visitait, sescamarades, ses succs et insuccs. Chaque ligne respirait laconfiance que jtais accoutum de voir sur son visage, sans 29
  • 30. parler dune masse de fautes de grammaire et dun manquepresque absolu de ponctuation. Il ne scoula pas six mois que les mots suivants meparvinrent, dans une lettre hautement potique etenthousiaste : Je suis amoureuse. la lettre tait jointe laphotographie dun jeune homme visage ras, avec un largechapeau et un plaid rejet sur lpaule. Les lettres suivantestaient aussi magnifiques, mais il sy trouvait des signes deponctuation ; les fautes de grammaire avaient disparu, et ellessentaient fortement lhomme. Ktia mcrivait quil serait biende construire, par actions, sur le Volga, un vaste thtre, etdintresser cela les riches marchands et les propritaires debateaux. On ferait beaucoup dargent, des recettes formidables ;les acteurs seraient associs lentreprise. Tout cela peut-tre,ou en effet, et t bien ; mais il me semble que de pareillescombinaisons ne peuvent germer que dans la tte dun homme. Quoi quil en soit, tout alla bien, en apparence, pendant unan et demi, ou deux. Ktia aimait, croyait son art, taitheureuse. Mais, ensuite, je remarquai dans ses lettres des signesmanifestes de dsenchantement. Ktia, ce fut le dbut, seplaignit de ses camarades. Cest l le premier et le plus funestesymptme. Si un jeune savant ou un jeune littrateur commencesa carrire en se plaignant amrement de ses matres ou de sesconfrres, cest quil est dj fatigu et impropre au travail.Ktia mcrivait que ses camarades ne venaient pas auxrptitions et ne savaient jamais leurs rles ; quon sentait eneux, dans le choix des pices joues et dans leur manire de setenir en scne, un complet mpris du public ; que, pouraugmenter la recette, dont on se souciait uniquement, desactrices de drame sabaissaient chanter des chansonnettes etles tragiques des couplets o lon se moque des maris cornus etde la grossesse des femmes infidles, etc. Il fallait, au total,stonner que cela net pas encore ruin lentreprise et quellept tenir un fil si mince et si pourri. 30
  • 31. Je rpondis Ktia une longue et, je lavoue, trsennuyeuse lettre. Je lui disais entre autres choses : Il mestsouvent arriv de causer avec de vieux acteurs, les plus noblesdes hommes, qui maccordaient leur bienveillance. Jai puinfrer de leurs discours que la mode et lhumeur de la socitrgissent leur profession plus que leur raison et leur libertpropres. Il est arriv aux meilleurs dentre eux de jouer dans latragdie et dans loprette, dans les farces parisiennes et dansles feries, et il leur semblait quils taient, chaque fois, dans lavraie voie et faisaient un travail utile. Donc, tu le vois, il fautchercher la racine du mal non pas dans les acteurs, mais plusprofondment, dans lart lui-mme et dans les vues de la socit son sujet. Cette lettre ne fit quexciter Ktia. Elle me rpondit : Nous chantons, vous et moi, des airs diffrents. Je ne vousparlais pas des nobles gens qui vous accordent leurbienveillance, mais dune bande daigrefins, nayant, avec lanoblesse, rien de commun. Cest un troupeau de sauvagesmonts sur la scne parce quon ne les aurait reus nulle partailleurs et qui ne sappellent artistes que par impudence. Pas untalent. Beaucoup de rats, divrognes, dintrigants et depotiniers. Je ne puis vous dire combien il mafflige que lart, quejaime tant, soit tomb dans les mains de gens que je hais. Ilmest pnible que les meilleures gens ne voient le mal que deloin, ne veuillent pas sen approcher, et, au lieu dintervenir,crivent lourdement des lieux communs et une morale siinutile Et ainsi de suite. Tout tait dans ce genre-l. Il scoula encore un peu de temps, et je reus cette lettre : Je suis inhumainement trompe. Disposez de mon argentcomme bon vous semblera. Je vous ai aim comme un pre etcomme mon seul ami. Pardonnez-moi. Il se trouvait que son bien-aim appartenait lui aussi au troupeau de sauvages . Jai pu deviner plus tard certainesallusions quelle fit une tentative de suicide. Ktia essaya, il me 31
  • 32. semble, de sempoisonner. Il faut penser quelle fut ensuitesrieusement malade, car sa lettre suivante me parvint de Ilta 5,o, selon toute apparence, les docteurs lavaient envoye. Salettre prcdente me demandait de lui adresser le plus ttpossible mille roubles, et se terminait ainsi : Pardonnez-moicette lettre si sombre ; hier soir, jai enterr mon enfant. Aprs avoir vcu en Crime peu prs un an, elle revintchez moi. Son voyage avait dur quatre ans, et, dans ces quatreannes, javais jou, il faut le confesser, dans ses relations unrle peu enviable, trange. Lorsquelle mavait dclar quelle sefaisait actrice, lorsquelle mavait crit son amour, lorsquelesprit de dissipation semparait delle, et quil fallait, sur sademande, lui envoyer ou mille ou deux mille roubles ;lorsquelle mcrivait sa dtermination de mourir, puis la mortde son enfant, je perdais chaque fois la tte et me contentais depenser beaucoup elle et de lui crire de longues et ennuyeuseslettres, que jaurais pu ne pas lui crire. Et pourtant, jeremplaais son pre, et je laimais comme ma fille. Ktia vit maintenant une demi-verste de moi. Elle a louun appartement de cinq pices et sest installe assezconfortablement et selon son got. Si lon essayait dereprsenter son intrieur, la dominante y apparatrait laparesse. De molles chaises longues pour le corps paresseux, destabourets mous pour les jambes paresseuses, des tapis decouleurs dteintes ou de couleurs mates pour les yeuxparesseux ; aux murailles, pour lme paresseuse, uneabondance dventails bon march, et de petits tableaux, danslesquels loriginalit de la facture lemporte sur le fond ; uneabondance de petites tables et de petites tagres couvertes de 5 Aujourdhui on crit Yalta. (Note du correcteur ELG.) 32
  • 33. choses absolument inutiles et sans valeur ; des chiffonsinformes au lieu de rideaux, tout cela, avec la peur descouleurs clatantes, de la symtrie et de lespace, atteste tout la fois la paresse dme et la perversion du got naturel. Ktiareste tendue des jours entiers sur sa chaise longue et lit surtoutdes romans et des nouvelles. Elle ne sort de chez elle quune foispar jour pour venir me voir. Je travaille. Ktia sassied non loin de moi sur le divan,garde le silence et senveloppe dans un chle comme si elle avaitfroid. Est-ce parce quelle mest sympathique ou que je suishabitu ses frquentes visites ds le temps de son enfance, saprsence ne mempche pas de me recueillir. De temps autre,je lui fais machinalement une question. Elle y rpond trsbrivement. Ou bien, je me repose une minute, me tourne verselle et la regarde feuilleter pensivement une revue de mdecineou un journal. Et je remarque alors quil ny a plus sur sonvisage lexpression de confiance dautrefois. Son expressionmaintenant est froide, indiffrente, distraite, comme celle desvoyageurs obligs dattendre longtemps un train. Elle est,comme autrefois, habille joliment et simplement, mais sanssoin. On voit que sa robe et sa coiffure ont souffert des chaiseslongues et des fauteuils bascule sur lesquels elle reste desjours entiers. Elle nest plus curieuse comme jadis. Elle ne mequestionne plus, comme si elle avait dj tout vcu et croyait nepouvoir entendre rien de nouveau. Vers les quatre heures, un mouvement se fait dans le salon.Cest Lsa, revenue du Conservatoire, qui a amen des amiesavec elle. On les entend jouer du piano, essayer leurs voix etrire. Igor, dans la salle manger, arrange la table pour le th.De la vaisselle tinte. Bonsoir, me dit Ktia. Aujourdhui, je nentre pas chez lesvtres. On mexcusera. Je nai pas le temps. Venez me voir. Quand je laccompagne dans lantichambre, elle meregarde svrement de la tte aux pieds et me dit avec ennui : 33
  • 34. Et vous maigrissez toujours ! Pourquoi ne vous soignez-vous pas ? Jirai chez Serge Fidorovitch et lui dirai de venirvous examiner. Inutile, Ktia. Je ne sais pas o votre famille a les yeux. De jolis tres, ilny a pas dire ! Elle met nerveusement sa pelisse, et, ce moment, il tombegnralement de sa coiffure, ngligemment faite, deux ou troispingles. Paresseuse, elle ne prend pas la peine de larranger.Elle glisse maladroitement sous sa toque les boucles quitombent, et elle sort. Lorsque enfin je rentre dans la salle manger, ma femmedemande : Ktia tait linstant chez toi ; pourquoi nest-elle pasentre nous voir ? Cest mme trange Maman, lui dit Lsa, dun ton de reproche, si elle ne veutpas entrer, laisse-la faire. Nous navons pas nous mettre genoux devant elle. Je veux bien, mais cest du mpris. Rester trois heuresdans le cabinet de ton pre et ne pas se souvenir de nous. Aureste, son gr. Vria et Lsa dtestent Ktia. Cette haine mestincomprhensible et, sans doute, pour la comprendre faut-iltre femme. Jen rponds sur ma tte, dans les cent cinquantejeunes gens que je vois presque chaque jour mes cours, et danscette centaine dhommes gs que je rencontre chaque semaine,on en trouverait peine un qui comprt cette haine, cetteaversion pour le pass de Ktia, en raison de cette grossessehors mariage et de cette naissance denfant illgitime. Pourtantje ne puis pas me rappeler une seule femme ou jeune fille de maconnaissance, qui ne nourrisse pas en elle, de faon consciente 34
  • 35. ou instinctive, ces sentiments-l. Ce nest pas que la femme soitplus vertueuse ou plus pure que lhomme ; la vertu et la puret,bases sur un sentiment mauvais, diffrent peu du vice ;jexplique cela simplement parce que les femmes sont arrires.Le sentiment de tristesse et de compassion, la souffrance delhomme moderne devant un malheur, me parlent beaucoupplus de sa culture et de son progrs moral que la haine etlaversion. La femme contemporaine est aussi pleureuse et durede cur que celle du moyen ge. Aussi ceux qui conseillent dellever comme les hommes ont, selon moi, parfaitement raison. Ma femme dteste Ktia pour le motif aussi quelle a tartiste, et pour son manque de gratitude, sa fiert, sonexcentricit, et pour les multiples dfauts quune femme saittoujours trouver une autre femme En dehors de nous, deux ou trois amies de ma fille, etAlexandre Adlphovitch Gnekker, prtendant la main de Lsa,dnent la maison. Gnekker est un jeune homme blond, dpeine trente ans, de taille moyenne, trs replet, large dpaules,avec des favoris roux autour des oreilles et de petitesmoustaches cires qui donnent sa figure ronde et glabre uneexpression de jouet. Il porte un veston trs court, un gilet decouleur et des pantalons grands carreaux, en haut trs larges,et en bas trs troits, et des bottines jaunes, sans talons. Sesyeux sont saillants, comme des yeux dcrevisse ; sa cravateressemble une queue dcrevisse, et il me semble que ce jeunehomme dgage une odeur de bisque. Il vient chaque jour cheznous, mais personne, la maison, ne sait son origine, o il a faitdes tudes et de quoi il vit. Il ne joue daucun instrument et nechante pas ; toutefois il a de vagues relations avec la musique etle chant. Il vend quelque part les pianos don ne sait qui, vasouvent au Conservatoire, connat toutes les sommitsmusicales et donne des ordres dans les concerts. Il tranche enmusique, avec une grande autorit, et jai remarqu que tout lemonde tombe volontiers daccord avec lui. 35
  • 36. Les gens riches ont toujours autour deux des parasites ; lascience et les arts de mme. Il nest pas dart ni de scienceindemnes de la prsence de corps trangers du genre de ceM. Gnekker. Je ne suis pas musicien et, peut-tre, me tromp-jesur lui, que, au reste, je connais peu ; cependant, son autoritmest trs suspecte ainsi que la dignit avec laquelle il se tientauprs du piano et coute quand on joue ou chante. Fussiez-vous cent fois gentleman et conseiller priv, vousntes pas labri, si vous avez une fille, de ce bas bourgeoisismequintroduiront dans votre maison la cour quon lui fera, lademande en mariage et le mariage. Je ne puis, par exemple, mefaire lexpression triomphale de ma femme chaque fois queGnekker est chez nous, ni me faire aux bouteilles de lafitte, deporto ou de xrs que lon met sur la table, uniquement causede lui, afin quil se convainque de ses propres yeux de la faonlarge et luxueuse dont nous vivons. Je ne puis pas supporternon plus le rire saccad que Lsa a appris au Conservatoire, etses manires de cligner lgrement les yeux quand il y a deshommes chez nous. Surtout, je ne puis pas comprendrepourquoi vient chaque jour chez moi, et dne chez moi un treentirement tranger mes habitudes, ma science, tout mongenre de vie, et entirement diffrent des gens que jaime. Mafemme et les domestiques murmurent que cest un promis .Malgr tout, je ne comprends pas sa prsence. Il veille en moi la mme perplexit que si lon plaait surma table un Zoulou ou lhomme qui rit 6. Et il me parat trange que ma fille, que je suis habitu regarder comme une enfant, aime cette cravate, ces yeux et cesjoues souffles 6 En franais dans le texte. (Tr) 36
  • 37. Jadis, jaimais le temps du dner, ou y tais indiffrent ;mais, prsent, il nveille en moi quennui et irritation. Du jouro jai t Excellence et suis all chez les doyens de la Facult,ma famille a jug, je ne sais pourquoi, indispensable de modifierradicalement notre menu et les rgles de notre repas. Au lieu deces simples plats, auxquels jtais habitu ds le temps o jtaistudiant en mdecine, on me nourrit de soupes-pures danslesquelles nagent des quenelles blanches, et de rognons aumadre. Le rang de gnral et la notorit mont enlev pourtoujours la soupe aux choux et les petits pts savoureux, lesoies aux pommes et les brmes au gruau. Ils mont enlev lafemme de chambre Agcha, bavarde et amusante vieille, laplace de qui sert maintenant table Igor, garon stupide etarrogant, avec un gant blanc la main droite. Les entractessont courts, mais paraissent extrmement longs parce quil ny arien pour les remplir. Il ny a plus la gaiet dautrefois, lesconversations cordiales, les plaisanteries, le rire ; plus cescaresses rciproques et cette joie qui mouvait mes enfants, mafemme et moi quand nous nous retrouvions au dner. Pour moi,homme occup, le dner tait le temps du repos et de lentretien,et, pour ma femme et mes enfants, une fte, courte vrai dire,mais joyeuse, parce quils savaient que, pour une demi-heure, jenappartenais plus ni aux tudiants, ni la science, mais euxseuls. Plus cet art de se griser avec un seul petit verre ; plusdAgcha ; plus de brme au gruau ; plus ce joyeux tapage dontsaccompagnaient les petits incidents du genre de la lutte sous latable du chien et du chat, ou de la chute dun pansement deKtia dans une assiette de soupe. Dcrire mon dner de maintenant est aussi insipide que dele manger. Le visage de ma femme exprime la solennit,limportance affecte et le souci. Elle regarde inquitement nosassiettes et dit : Je vois que le rti ne vous plat pas. Avouez-le ? Et nous sommes obligs de rpondre : Tu tinquites tort, ma chre ; le rti est excellent. Et elle : Tu me soutienstoujours, Nicolas Stpnytch, et ne dis jamais la vrit.Pourquoi donc Alexandre Adlphovitch mange-t-il si peu ? Et 37
  • 38. tout est dans ce genre-l, pendant tout le repas. Lsa rit parsaccades et tient les yeux cligns. Je les regarde toutes les deux, et ce nest quau moment durepas quil devient absolument vident pour moi que leur vieintime a depuis longtemps chapp mon observation. Jai lasensation que je vivais jadis chez moi dans une vraie famille, etque je dne maintenant chez des htes o je vois une femme quinest pas la mienne et une Lsa, qui nest pas ma fille. Il sestproduit chez toutes deux un changement radical. Jai perdu devue le long processus par lequel ce changement sest effectu. Ilnest donc pas tonnant que je ny comprenne rien. Pourquoi cechangement sest-il produit, je ne sais. Tout le malheur provientpeut-tre de ce que Dieu na pas donn ma femme et ma filleautant de force qu moi ; ds lenfance je me suis habitu rsister aux influences extrieures et me trempersuffisamment. Des catastrophes de lexistence comme lanotorit, le rang de gnral, le passage de laisance une vieau-dessus de nos ressources, les relations avec les gens en vue,etc., mont peine effleur ; je reste sain et sauf. Au contraire,tout cela a roul comme une grosse boule sur ma femme et Lsa,faibles et insuffisamment trempes, et les a crases Les demoiselles et Gnekker parlent de fugues, decontrepoint, de chanteurs et de pianistes, de Bach et de Brahms.Et ma femme, craignant quon ne la souponne dinintelligencemusicale, leur sourit sympathiquement et murmure : Cestadmirable. Nest-ce pas ? Dites ? Gnekker mange bien,plaisante avec poids et coute avec condescendance lesremarques des demoiselles. De temps autre, il marque le dsirde parler en mauvais franais, et alors il croit utile de medonner du Votre Excellence . Et je suis morne. Visiblement, je les gne tous, et ils megnent. Jamais, auparavant, je navais connu lantagonisme declasses, et cest prcisment quelque chose de ce genre-l qui metourmente maintenant. Je mefforce de ne trouver en Gnekker 38
  • 39. que les mauvais cts ; je les dcouvre vite et je souffre de ceque, sa place, le prtendant ne soit pas un homme de moncercle. Sa prsence agit encore mal sur moi un autre point devue. Dordinaire, quand je reste seul ou vais dans la socit degens que jaime, je ne songe jamais mes mrites, ou si jysonge, ils me semblent aussi nuls que si je ntais un savant quedepuis hier soir ; mais, en prsence de gens tels que Gnekker,mes mrites me semblent une haute montagne dont la cimedisparat dans les nuages et au pied de laquelle grouillent desGnekker peine visibles lil nu. Aprs le repas, je reviens dans mon cabinet et fume unepetite pipe, la seule que je me permette par jour, mtantdshabitu depuis longtemps de la mauvaise habitude demenfumer du matin au soir. Pendant que je fume, ma femmevient causer avec moi ; comme le matin, je sais davance quellesera notre conversation. Nous aurions besoin de causer srieusement, NicolasStpnytch, commence-t-elle. Cest propos de Lsa Pourquoine fais-tu pas attention ce qui se passe ? Comment a ? Tu as lair de ne rien apercevoir, mais cest mal. Il ne fautpas tre insouciant Gnekker a des intentions sur Lsa Quendis-tu ? Que ce soit un mchant garon, je ne puis le dire, puisqueje ne le connais pas, mais quil ne me plaise pas, je te lai ditmille fois. On ne peut pas, dit-elle (elle se lve et marche avecagitation), on ne peut pas se comporter ainsi dans une affairesrieuse. Quand il y va du bonheur de sa fille, il faut rejeter toutsentiment personnel. Je sais quil ne te plat pas Bon ! Si nousle refusons maintenant, qui te dit que Lsa ne se plaindra pas denous toute sa vie ? Il ny a pas tant de prtendants aujourdhui, 39
  • 40. et il peut ne pas se prsenter dautre parti Il aime Lsa et luiplat visiblement Assurment, il na pas de situation fixe ;mais que faire ? Avec le temps, il en trouvera peut-tre une. Ilest de bonne famille, et riche. Do sais-tu cela ? Il la dit Son pre, Khrkov, possde une grandemaison et a un bien aux environs. Bref, Nicolas Stpnytch, ilfaut absolument que tu ailles Khrkov. Pourquoi cela ? Tu ty informeras Tu y connais des professeurs. Ilstaideront Jy serais alle moi-mme, mais je suis une femmeJe ne puis pas Je nirai pas Khrkov, dis-je sombrement. Ma femme seffraie, et une expression de souffrancetorturante parat sur son visage. Au nom de Dieu, Nicolas Stpnytch ! me supplie-t-elleen sanglotant. Enlve-moi ce poids. Je souffre ! Je me sens malheureux de la regarder. Bien, Vria, lui dis-je dun ton caressant. Si tu le veux,soit, jirai Khrkov ! et je ferai tout ce qui te plaira. Elle porte son mouchoir ses yeux et sen va pleurer danssa chambre. Je reste seul. Peu aprs, on apporte ma lampe. Les ombres familires etennuyeuses des fauteuils et de labat-jour se projettent sur lesmurs et le plancher, et, quand je les vois, il me semble que cestdj la nuit, et que ma maudite insomnie commence. Je mecouche, puis je me lve, et marche dans ma chambre ; puis jeme recouche Dhabitude, aprs le dner, vers le soir, monexcitation nerveuse atteint son maximum. Je commence 40
  • 41. pleurer sans raison et je cache ma tte sous mon oreiller. Jecrains ce moment-l que quelquun ne vienne. Je crains demourir subitement. Jai honte de mes larmes et je ressens enmon me quelque chose dinsupportable. Je sens que je ne puisplus voir ni ma lampe, ni mes livres, ni les ombres sur leparquet. Je ne puis plus entendre les voix qui retentissent dansle salon Une force invisible et incomprhensible me pousseviolemment hors de mon appartement. Je me lve, je mhabille,en hte, et, avec prcautions, pour ne pas attirer lattention desmiens, je sors dans la rue. O aller ? La rponse cette questionest dj faite dans mon cerveau : chez Ktia. 41
  • 42. III Comme dordinaire, elle est tendue sur son divan turc ousur sa chaise longue, et lit. Mapercevant, elle lveparesseusement la tte, sassied et me tend la main. Tu es toujours tendue, lui dis-je aprs un moment desilence et aprs avoir souffl. Cest malsain. Tu devrais toccuper quelque chose. Hein ? Tu devrais toccuper quelque chose. quoi ? Une femme ne peut tre quouvrire ou actrice ! Eh bien, si tu ne peux pas tre ouvrire, sois actrice ! Elle se tait. ta place, je me marierais, lui dis-je, plaisantant demi. Personne en vue ; et quoi bon ? On ne peut pas vivre ainsi. Sans mari ? La belle affaire ! Je trouverais autant demaris que je voudrais si jen avais envie. Cest mal, Ktia. Quest-ce qui est mal ? Ce que tu viens de dire. Remarquant que je suis attrist et voulant adoucir cetteimpression, Ktia me dit : 42
  • 43. Venez, tenez. Elle me mne dans une petite chambre trs jolie et me dit,en me montrant une table crire : Voil ce que je vous ai prpar. L, vous pourreztravailler. Venez chaque jour et apportez votre travail. Chezvous, on vous empche. Vous travaillerez ici. Voulez-vous ? Pour ne pas laffliger en refusant, je lui rponds que je leferai et que la chambre me plat beaucoup. Nous nous asseyonstous les deux dans la petite chambre et nous mettons causer. La douce chaleur, lambiance agrable et la prsence duntre sympathique veillent en moi, non pas un sentiment desatisfaction comme jadis, mais une forte envie de me plaindre etde grogner. Il me semble que si je me lamente et geins, cela mesoulagera. Mauvaise affaire, ma chre, commenc-je avec un soupir. Quy a-t-il ? Vois-tu, mon amie, la meilleure et la plus sainteprrogative des rois est le droit de grce. Je me suis toujourssenti un roi, parce que jai joui de ce droit sans limites. Je naijamais jug personne, jai t indulgent, jai volontiers pardonn tous de tous cts. L o les autres protestaient et servoltaient, je ne faisais que conseiller et convaincre. Toute mavie, jai fait effort pour que ma socit soit supportable mafamille, aux tudiants, mes collgues, aux domestiques. Et cesrapports avec autrui ont duqu, je le sais, tous ceux qui ont euloccasion dtre auprs de moi. Mais maintenant je ne suis plusroi. Il marrive quelque chose qui ne convient quaux esclaves.Nuit et jour rdent dans ma tte des penses mauvaises, et,dans mon me, se sont implants des sentiments que jignoraisauparavant. Je hais, je mprise, je mindigne, je me rvolte, et jecrains. Je suis devenu svre lexcs, exigeant, irascible, malcomplaisant et souponneux. Ce qui ne mamenait, jadis, qu 43
  • 44. faire un jeu de mots et rire insouciamment, engendremaintenant en moi des sentiments pnibles. Ma logique mmesest transforme. Avant, je ne mprisais que largent et, prsent, jprouve un mauvais sentiment non pas seulementenvers largent, mais lgard des gens riches, comme silstaient coupables. Avant, je hassais la violence et larbitraire ;maintenant, je hais les gens qui y recourent, comme sils taientseuls coupables et pas nous tous, qui ne savons pas nous leverles uns les autres. Quest-ce que cela signifie ? Si un changementde convictions a amen en moi de nouvelles ides et denouveaux sentiments, do a pu venir ce changement ? Lemonde est-il devenu pire ou moi meilleur, ou tais-jeauparavant aveugle et indiffrent ? Si ce changement provientdun affaiblissement gnral de mes forces physiques etspirituelles, cest que je suis malade, et en effet, chaque jour jeperds du poids ; ma situation est donc triste et mes nouvellespenses sont anormales, maladives ; je dois en avoir honte et lesregarder comme viles La maladie nest ici pour rien, minterrompt Ktia. Vosyeux se sont ouverts, voil tout ; vous avez vu ce quauparavantvous ne vouliez pas remarquer. Selon moi, il faut avant toutrompre dfinitivement avec votre famille et partir. Tu dis des choses insenses. Vous ne les aimez plus ; pourquoi agir contre votreconscience ? Est-ce pour vous une famille ? Cest le nant. Silsmouraient tous aujourdhui, personne demain ne remarqueraitleur absence. Ktia mprise ma femme et ma fille aussi fortement quecelles-ci la dtestent. On peut peine, en notre temps, parler dudroit des gens se mpriser les uns les autres ; mais, si on seplace au point de vue de Ktia, et si on reconnat un droit pareil,on trouve quelle a le mme droit de mpriser ma femme et Lsaque celles-ci de la dtester. 44
  • 45. Le nant ! rpte-t-elle. Avez-vous dn aujourdhui ?Nont-elles pas oubli de vous appeler ? Comment sesouviennent-elles encore de votre existence ? Ktia, lui dis-je srieusement, je te prie de te taire. Et vous croyez quil mest agrable de parler delles ? Jeserais heureuse de ne pas les connatre du tout. coutez-moi,mon cher : quittez tout et partez. Allez ltranger. Le plus vitesera le mieux. Quelle absurdit ! Et lUniversit ? Quittez aussi lUniversit ! Que vous est-elle ? Cela napas de sens. Vous faites des cours depuis trente ans, et que sontvos lves ? En avez-vous beaucoup de remarquables ? Comptezdonc. Et pour multiplier ces docteurs qui exploitent lignoranceet gagnent des centaines de mille roubles, il nest pas ncessairedavoir du talent et dtre un brave homme. Vous tes de trop. Mon Dieu, comme tu es rude ! lui dis-je effray. Tais-toi,ou je men vais. Je ne sais que rpondre tes brutalits. La bonne vient nous dire que le th est servi. Auprs dusamovar, notre conversation change, grce Dieu. Aprs mtreplaint, je veux donner libre cours une autre faiblesse devieillard, mes souvenirs. Je parle Ktia de mon pass, et, magrande surprise, je lui confie des dtails que je ne souponnaispas exister encore dans ma mmoire. Et elle mcoute avecattendrissement, avec orgueil, retenant sa respiration. Jaime enparticulier lui raconter comment je passai dabord par lesminaire et y rvais dentrer lUniversit. Je me promenais, lui racont-je, dans le jardin dusminaire. Le vent mapportait de quelque cabaret lointain legrincement dun accordon et une chanson ; ou bien une troka,avec ses grelots, passait au long de notre barrire ; cen taitassez pour quun sentiment de bonheur envaht ma poitrine,mes viscres, tout mon tre Jentendais laccordon ou les 45
  • 46. grelots qui sloignaient, et je mimaginais tre mdecin, et medessinais des tableaux plus beaux les uns que les autres. Et tu levois, mes songes se sont raliss. Jai reu plus que je nosaisrver. Trente annes de suite jai t un professeur aim ; jai eudexcellents collgues ; jai joui dune honorable notorit. Jaiaim, je me suis mari par amour et par amour passionn ; jaieu des enfants. En un mot, si je regarde en arrire, toute ma viemapparat belle, une composition heureuse. Il ne me reste qune pas gter la fin. Pour cela, il faut mourir en homme. Si lamort est en effet un mal redoutable, il faut la rencontrervaillamment et lme tranquille comme il convient un matre, un savant, un membre du royaume du Christ. Mais je gteraila fin. Je sombre, je me rfugie prs de toi, je te demandesecours, et tu me rponds : Sombrez ; cest ce quil faut. Mais voil quon sonne la porte. Ktia et moi nousreconnaissons le coup de sonnette et nous disons : Ce doit tre Mikhal Fidorovitch. En effet, au bout dune minute entre mon collgue, lephilologue Mikhal Fidorovitch, grand, bien fait, cinquanteans, dpais cheveux gris, les sourcils noirs, et entirement ras.Cest un brave homme et un excellent camarade. Il appartient une vieille famille, noble, assez heureuse et assez doue, qui ajou un rle remarquable dans lhistoire de notre littrature etde notre culture. Il a de lesprit, du talent ; il est trs cultiv,mais non dnu dtrangets. En une certaine mesure, noussommes tous tranges et originaux ; mais son tranget sort delordinaire et nest pas sans danger pour ses connaissances ; jensais qui ses trangets cachent ses nombreux mrites. Introduit prs de nous, Mikhal Fidorovitch quittelentement ses gants et dit dune voix de basse veloute : Bonjour. Vous prenez le th. Cest merveille. Il faitdiablement froid. 46
  • 47. Il sassied table, se verse un verre de th et commenceaussitt parler. Ce qui est caractristique, cest son tour deplaisanterie continuelle, un mlange de philosophie et debadinage comme les fossoyeurs de Shakespeare. Il parletoujours de choses srieuses, mais jamais srieusement. Sesjugements sont toujours pres, grondeurs, mais, grce son tongal, plaisant et doux, son pret et sa gronderie ncorchentpas loreille ; on sy habitue vite. Chaque soir, il apporte cinq ousix anecdotes de la vie universitaire et commence ordinairementpar elles. Ah, Seigneur ! soupire-t-il en fronant malicieusementles sourcils, il y a sur la terre des gens bien comiques ! Quoi donc ? demande Ktia. En allant faire mon cours, je rencontre dans lescalier cevieil idiot, notre X Il avance comme dhabitude son mentonchevalin et cherche quelquun qui se plaindre de sa migraine,de sa femme et des tudiants qui ne veulent pas suivre sescours. Bon, me dis-je, il ma vu, je suis perdu, rien faire Et ainsi de suite. Ou bien il prlude ainsi : Jai t hier au cours public de notre Z Je mtonne quenotre alma mater 7 (il ne faut pas en parler le soir !) se dcide montrer au public des ganaches comme ce Z Cest un sotcatalogu dans toute lEurope. Ma parole, on nen trouverait pasun pareil en Europe en cherchant de jour avec une lanterne. Onpeut simaginer son cours comme sil suait du sucre dorge :siou, siou, siou. Il a le trac ; il dchiffre mal son manuscrit, sespetites ides avancent peine lallure dun archimandrite bicyclette, et on ne peut pas comprendre ce quil veut dire. Unennui effroyable ; les mouches meurent. Cet ennui ne peut se 7 Mre nourricire. (Note du correcteur ELG.) 47
  • 48. comparer qu celui qui rgne dans notre Salle des Ftes lasance annuelle, quand on lit le discours dusage que le diableemporte. Et, brusque transition : Il y a trois ans, Nicolas Stpnovitch sen souvient, jai eu faire ce discours. Il faisait chaud, lourd ; mon uniforme mecoupait aux aisselles ; ctait la mort. Je lis une demi-heure, uneheure, une heure et demie, deux heures. Ah, Dieu merci, medis-je, il ne me reste plus que dix pages. Javais, la fin,quatre pages que je pouvais ne pas lire, et que je comptaispasser : Donc, me disais-je, il ne men reste que six. Mais,figurez-vous que, laissant tomber mon regard devant moi,japerois un gnral, avec son cordon en sautoir, et un vqueassis ct lun de lautre. Les malheureux, roides dennui,carquillant les yeux pour ne pas sendormir et sefforantcependant dexprimer lattention, faisaient mine que mondiscours tait intelligible et leur plaisait. Bon, me dis-je, sil leurplat, quils attrapent encore cela ! Que a les embte ! Je mysuis mis et ai lu les quatre pages. Quand il parle, ses yeux et ses sourcils seuls rient commecest lhabitude chez les railleurs. Il ny a pas en ce moment-l dehaine et de mchancet dans son regard, mais beaucoup definesse et de cette ruse de renard que lon ne remarque que chezles gens trs observateurs. Pour continuer parler de ses yeux,je relve encore une particularit. Quand il reoit de Ktia unverre de th ou coute ses rflexions, ou laccompagne du regardquand elle sort, je remarque, dans son expression, quelquechose de modeste, de suppliant, de pur La femme de chambre enlve le samovar et pose sur latable un gros morceau de fromage, des fruits et une bouteilledun champagne de Crime que Ktia a appris aimer sur place.Mikhal Fidorovitch prend sur une tagre deux jeux de carteset essaie une patience. Il est convaincu que certaines russitesexigent un grand esprit de combinaison et beaucoup 48
  • 49. dattention ; il ne cesse cependant pas de parler. Ktia suitattentivement son jeu et laide plus par sa mimique quenparoles. Elle ne boit pas plus de deux verres bordeaux dechampagne, et moi quatre ; le reste de la bouteille choit Mikhal Fidorovitch, qui peut boire beaucoup sans se griserjamais. Pendant la patience, nous tranchons diverses questions,surtout de lordre de plus lev, et se rapportant ce que nousaimons le plus, cest--dire la science. La science a fait son temps, grce Dieu, dclare MikhalFidorovitch, aprs une pause. Son rle est termin. Lhumanitcommence ressentir le besoin de la remplacer par autre chose.La science a grandi sur le terrain des prjugs, nourrie deprjugs, et elle prsente, aujourdhui, une quintessence deprjugs aussi grande que celle de ses aeules disparues,lalchimie, la mtaphysique et la philosophie. Et, en fait, qua-t-elle donn aux hommes ? Entre les Europens et les Chinois,chez lesquels aucune science nexiste, la diffrence est des plusinsignifiantes, tout extrieure. Les Chinois nont pas connu lessciences. Quy ont-ils perdu ? Les mouches, cher ami, ne les connaissent pas, dis-je ; etquen conclure ? Vous vous fchez pour rien, Nicolas Stpnytch ; je discela ici, entre nous Je suis plus prudent que vous ne croyez etme garderais bien de dire cela en public. Dieu men prserve !La masse vit avec le prjug que la science et lart sont au-dessus de lagriculture, du commerce et des mtiers ; notre sectevit de ce prjug-l, et ce nest pas moi, ni vous de ledtruire ; Dieu nous en garde ! Pendant la russite, la jeunesse des coles en prend, elleaussi, pour son compte. 49
  • 50. Notre public a dgnr, soupire Mikhal Fidorovitch.Je ne parle pas de lidal et autres choses semblables. Siseulement on savait travailler et penser raisonnablement ! Voilprcisment o jen suis, moi aussi : Je regarde notregnration avec chagrin 8. Oui, on a honteusement dgnr, accorde Ktia. Dites-moi sil a paru, chez nous, en ces cinq ou dix dernires annes,quelquun de marquant ? Je ne sais ce qui en est aux autres cours, mais chez moi,je ne vois personne. Jai vu passer, dit Ktia, beaucoup dtudiants, beaucoupde jeunes savants, beaucoup dacteurs, et jamais il ne mestarriv de rencontrer non seulement un gnie ou un talent, maismme un homme intressant. Tout est gris, insipide, pourri deprtentions Tous ces devis sur la dgnrescence produisentinvariablement sur moi la mme impression que si jentendaissoudain un mchant propos sur ma fille. Je suis outrag de ceque lon base une accusation gnrale sur des lieux communsaussi rebattus, sur des pouvantails moineaux, tels que lemanque didal ou le renvoi au beau pass. Toute accusation,mme port