La justice restauratrice et la justice des mineurs en ...· La justice restauratrice et la justice

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    La justice restauratrice et la justice des mineurs

    en Communaut franaise

    Rsum

    La justice restauratrice est un concept en volution qui, peut-on lire dans le Handbook on

    Restorative Justice Programmes1, semble facile comprendre, mais se rvle trs difficile

    dfinir avec prcision. Il ressemble en cela des termes comme dmocratie ou justice .

    Nous tenterons toutefois den proposer une dfinition. Sans remonter des pratiques

    ancestrales, nous nous intresserons ensuite aux origines (ou la renaissance) de la justice

    restauratrice et quelques concepts et auteurs cls qui lont progressivement structure.

    Aprs ce rapide tour dhorizon, nous nous pencherons, de faon beaucoup plus cible, sur la

    manire dont elle est mise en pratique sur le terrain au sein dune association

    subventionne pour collaborer avec le tribunal de la jeunesse dans la mise sur pied de

    mesures alternatives et lorganisation des offres restauratrices .

    Comment dfinir la justice restauratrice ?

    Lappellation restorative justice, en croire certains auteurs2, apparat pour la premire fois

    sous la plume dAlbert Eglash3 en 1977 ; sans tre un modle dpos, elle est pourtant

    devenue un label extrmement porteur. Elle ne renvoie pas une thorie unifie et

    cohrente, mais recouvre plutt un nombre considrable dides, de pratiques et de

    propositions.

    En francophonie, le dbat va plus loin : il stend lappellation mme. Certains parlent de

    justice rparatrice 4, dautres prfrent les termes justice restaurative 5, dautres

    encore conservent lappellation anglaise mise en italique Nous avons opt pour le mot

    restauratrice , dune part parce que, tout en appartenant la langue franaise, il nous

    semble le plus proche du terme anglais dorigine, et dautre part, parce quil sest vu

    officialis par la lgislation belge en 20066. Mais nous ne prtendons nullement dtenir la

    vrit.

    La justice restauratrice, disions-nous, est un concept en volution dont la dfinition ne fait

    pas lunanimit. La dfinition la plus frquemment cite est celle de Tony Marshall : La

    justice restauratrice est un processus par lequel les parties concernes par une infraction

    1 Handbook on restorative justice programmes, New-York, United Nations, 2006, disponible sur le site

    http://www.unodc.org/pdf/criminal_justice/06-56290_Ebook.pdf, p. 103. 2 Cf. Lode Walgrave (2004), qui fait lui-mme rfrence D. Van Ness et K.H. Strong (2002), ou E. Eliot et

    R. Gordon (2005) qui renvoient eux Llewellyn et Howse (1994, p. 4). 3 Psychologue amricain qui a dvelopp dans les annes cinquante le concept de creative restitution. 4 Cf. nos cousins canadiens Mylne Jaccoud, Serge Charbonneau, etc. 5 Cf. nos cousins franais Robert Cario, Jacques Faget, etc.

    6 Cf. les lois belges des 15 mai et 13 juin 2006 (modifiant la loi sur la protection de la jeunesse du 8 avril 1965) qui consacrent les offres restauratrices que sont la mdiation et la concertation restauratrice en groupe (CRG).

    http://www.unodc.org/pdf/criminal_justice/06-56290_Ebook.pdf

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    dcident ensemble de la faon de soccuper des suites de celle-ci et de ses rpercussions

    futures7. Souvent tiquet comme le grand-pre de la justice restauratrice, Howard Zehr,

    tout en sinterrogeant sur le sens et lutilit dune dfinition rigide, en propose une

    adaptation : La justice restauratrice est un processus qui vise impliquer, dans la mesure du

    possible, toutes les parties concernes par une infraction spcifique, et qui cherche

    identifier et traiter de manire collective les souffrances, les besoins et les obligations, de

    faon gurir et rparer autant que faire se peut8. Voulant viter de se focaliser sur les

    processus, Lode Walgrave, que beaucoup considrent comme le porte-drapeau de la justice

    restauratrice en Belgique, lentend pour sa part comme une optique sur la manire de faire

    justice aprs loccurrence dun dlit, oriente prioritairement vers la rparation des

    prjudices individuels, relationnels et sociaux causs par ce dlit9.

    Gerry Johnstone et Daniel W. Van Ness10, dans un article intitul The meaning of Restorative

    Justice, prsente le mouvement de justice restauratrice de manire inclusive et clairante. Ils

    expliquent que lobjectif gnral de ce dernier consiste transformer le regard que

    portent les socits contemporaines sur la criminalit et les formes apparentes de

    comportements perturbants, ainsi que la manire dont elles y ragissent. Il vise plus

    spcifiquement remplacer nos systmes actuels hautement professionnaliss de justice

    punitive et de contrle par une justice rparatrice base sur la communaut et un contrle

    social moral. De telles pratiques sont supposes permettre, non seulement de contrler plus

    efficacement la criminalit, mais aussi datteindre quantit dautres objectifs sduisants :

    une exprience significative de justice pour les victimes ainsi quune gurison du

    traumatisme quelles subissent bien souvent ; une vritable responsabilisation pour les

    auteurs accompagne de leur rinsertion dans une socit respectueuse des lois ; un

    recouvrement du capital social qui a tendance se perdre lorsque nous confions des

    professionnels le soin de rsoudre nos problmes ; et des conomies budgtaires

    significatives, qui peuvent tre orientes vers des projets plus constructifs incluant des

    projets de prvention de la criminalit et de rgnration de la communaut.

    Selon eux, tous les partisans de la justice restauratrice cherchent en tout cas quelque

    chose de meilleur que ce qui existe, et quelque chose de meilleur aussi que les diverses

    autres alternatives (telles que le traitement pnal) qui ont dj t tentes, avec un succs

    limit, par le pass . Mais tous ne saccordent pas sur la nature exacte de la transformation

    recherche.

    Johnstone et Van Ness reconnaissent la prsence de conceptions diffrentes et mme

    concurrentes. Ignorer ou minimiser ces diffrences dnature le mouvement de justice

    restauratrice, en le prsentant comme plus unifi et cohrent, mais aussi plus limit et

    7 T. Marshall, Restorative Justice: An Overview , 1998, disponible sur le site http://rds.homeoffice.-

    gov.uk/rds/pdfs/occ-resjus.pdf, p. 5. 8 H. Zehr, The Little Book of Restorative Justice, Intercourse, Good Books, 2002, p. 37. 9 L. Walgrave, Document rdig pour le colloque Pour des alternatives lenfermement organis Bruxelles le 19 janvier 2011. 10 G. Johnstone et D. Van Ness, The meaning of restorative justice , in G. Johnstone et D. Van Ness (dir.), Handbook of Restorative Justice, Willan Publishing, Cullompton et Portland, 2007, p. 5-23.

    http://rds.homeoffice.-gov.uk/rds/pdfs/occ-resjus.pdfhttp://rds.homeoffice.-gov.uk/rds/pdfs/occ-resjus.pdf

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    moins riche quil nest rellement . Et ils proposent trois conceptions de la justice

    restauratrice (sans affirmer que toute utilisation concrte du concept de justice restauratrice

    corresponde parfaitement une conception spcifique) : une conception base sur la

    rencontre, qui se focalise sur les processus restaurateurs (ceux-ci doivent tre guids et

    encadrs par certaines valeurs restauratrices11), une autre oriente vers la rparation du

    prjudice caus par linfraction (tout en respectant des principes restaurateurs12) et une

    troisime qui vise la transformation tant structurelle quindividuelle. Ces trois conceptions,

    quoique diffrentes et parfois opposes, se chevauchent, constatent les deux auteurs. Leur

    diffrence rside dans le choix de llment sur lequel elles mettent laccent. Mais la base

    commune est suffisante pour considrer les partisans de chaque conception comme les

    membres dun mme mouvement social plutt que comme ceux de mouvements sociaux

    fort diffrents qui seraient enchevtrs. Johnstone et Van Ness proposent dviter de

    chercher tout prix faire triompher une conception au dtriment des autres ; ils suggrent

    plutt de poursuivre le dbat qui ne peut quenrichir le mouvement condition quil soit

    empreint des valeurs essentielles de la justice restauratrice que sont lhumilit et le respect.

    Comment a surgi le concept de justice restauratrice ?

    Les racines de la justice restauratrice sont bien plus larges et plus profondes que les

    initiatives lances par les Mennonites dans les annes septante ; elles sont en fait aussi

    vieilles que lhistoire de lhumanit , crit Howard Zehr13. Dans le cadre de ce bref article,

    nous ne nous permettrons cependant pas de remonter plus loin que la fameuse exprience

    de Kitchener (en Ontario, au Canada), laquelle Zehr fait allusion ; elle marque pour

    beaucoup le dbut de la justice restauratrice.

    On peut la rsumer ainsi14. En mai 1974, deux jeunes hommes furent arrts aprs une nuit

    divresse et de vandalisme, et plaidrent coupables de vingt-deux faits de dgradation

    volontaire. Sans trop y croire, lagent de probation charg de ce dossier suggra quil serait

    plus constructif damener ces deux jeunes rencontrer leurs victimes et rparer leur

    dommage que de les punir et, sa grande surprise le juge le suivit. Les jeunes firent le tour

    de leurs victimes en compagnie de lagent de probation et les remboursrent.

    Enthousiasms par ces rsultats positifs, lagent et ses collgues continurent explorer les

    pistes et affiner le processus quils avaient dcouvert un peu par hasard, pour arriver,

    lanne suivante, mettre sur pied le projet de rco