Le Parti Communiste Allemand Et La Formation Des Cadres

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LE PARTI COMMUNISTE ALLEMAND ET LA FORMATION DES CADRESAndr Mommen Universit dAmsterdam

Sminaire International coles, formation et itinraires militants dans le monde communiste* Centre dHistoire et de sociologie des Gauches ULB-Institut de Sociologie Centre dhistoire sociale du XXe sicle Paris I Panthon-Sorbonne (sminaire communisme ) le 12 et 13 dcembre 2003 Maarssen CEPS 2010 isbn

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IntroductionLa formation des cadres des partis politiques est un phnomne li lapparition des partis de masse. Ces partis, qui sont pour la plus grande partie composs de membres issus des classes populaires, se sont vu obligs de mettre sur pieds des organisations de masse ayant pour but explicite dencadrer la masse des membres. Ainsi, on est aussi oblig de recruter et de former des cadres pouvant enrgimenter et mobiliser la multitude. Les partis social-dmocrates et les partis communistes ont mme essay intgrer la classe ouvrire en un univers clos, avec ses propres organisations et rituels. Les buts rvolutionnaires ouvertement prchs ncessitaient alors une stratgie spcifique de socialisation. Lducation politique des cadres se passe dans un environnement qui se veut en rupture avec lidologie bourgeoise. Dans cet article le cas du KPD est tudi. Le KPD est dans lentre-deux-guerres le parti communiste le plus important et le mieux organis. Lors de la bolchevisation de son appareil et de la stalinisation il fait un effort considrable pour former et duquer ses cadres dans le but explicite den faire des rvolutionnaires.

Les expriences socialistes davant 1914Le SPD et la formation des cadres La social-dmocratie allemande a t le produit historique des Arbeiterbildungsvereine1, dont les origines doivent tre cherches dans le libralisme et les Lumires. Bien que la socialdmocratie se soit dmarqu des initiatives du Bildungsbrgertum, le slogan Wissen ist Macht, Macht ist Wissen (Savoir, cest pouvoir ; pouvoir, cest savoir)2, jadis utilis par Wilhelm Liebknecht, traduit encore fidlement une certaine conception pdagogique drive du libralisme.3 Ce qui est nouveau, cest la notion de la lutte des classes. Ensuite, des cercles dducation dinspiration socialiste se forment au sein du parti social-dmocrate, afin dimprgner le Parti de lidologie socialiste. Parce que la Loi anti-socialiste (1878-1890), mettant hors la loi le mouvement socialiste, na point eu deffet sur la croissance de la social-dmocratie, la Loi anti-socialiste nest plus prolonge en 1890. Ceci permet alors au SPD de reconstruire ses structures politiques et de se doter en 1991, son congrs dErfurt, dun nouveau programme. Le SPD ouvre Berlin une Arbeiterbildungsschule.4 Les sections locales organisent partout leurs propres cours. Pour mieux servir la base, le SPD organise partout des confrences5 qui ont parfois un vrai succs. Parce que le Parti ne soccupe gure de lcole Berlin, une discussion sengage dans la revue thorique Die Neue Zeit de Karl Kautsky du SPD. Otto Rhle,6 qui fait un appel au Parti pour1

En Prusse, un groupe autour de Ferdinand Lassalle quitte le libralisme pour fonder lAllgemeiner Deutschen Arbeiterverein (ADAV), tandis quen 1869, Wilhelm Liebknecht et August Bebel fondent en Saxe le Sozialdemokratischer Arbeiterpartei (SDAP). En 1875, les deux partis fusionnent au Congrs de Gotha. 2 Wilhelm Liebknecht, Wissen ist Mach Macht ist Wissen, Berlin : Vorwrts, 1894. 3 Gustav Mayer, Radikalismus, Sozialismus und brgerliche Demokratie, Francfort s/M.: Suhrkamp, 1969. 4 Nicholas Jacobs, The German Social Democratic Party School in Berlin, 1906-1914, in History Workshop. A Journal of Socialist Historians, 1978, no. 5, p. 179-187. 5 H.C.M. Michielse, Socialistiese vorming. Het Instituut voor Arbeidersontwikkeling (1924-1940) en het vormings- en scholingswerk van de nederlandse sociaal-demokratie sinds 1900, Nimgue : Socialistiese Uitgeverij Nijmegen, 1980, p.45. 6 Otto Rhle (1874-1943) est un ancien instituteur devenu thoricien de la pdagogie antiautoritaire. Il est lauteur dun manifeste libertaire, intitul Erziehung zum Sozialismus. Ein Manifest, Berlin : Verlag Gesellschaft und Erziehung, 1919. En 1920, lanne de la fondation du KAPD, il publiera un programme dducation

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rformer lcole Berlin, veut aussi introduire des cours dallemand (le Hochdeutsch) afin de combattre lusage du patois.7 Laile marxiste du SPD nest gure charme des propositions de Rhle, parce quelles seraient influences par les ides de la Bildungsbrgertum. Heinrich Schulz8, un instituteur de Brme, dfend la thse que la connaissance de la grammaire allemande est moins importante que la connaissance de la thorie socialiste et de lhistoire de la lutte des classes.9 Laile rformiste, supporte par les syndicats, conteste immdiatement la justesse de ce point de vue jug trop radical. Pourtant, en 1905, quand des grves clatent partout dans les centres industriels, les auditeurs affluent pour suivre des confrences donnes par des orateurs marxistes.10 Au Congrs de Mannheim de 1906, le SPD dcide de nommer un Zentralbildungsausschuss pour coordonner les initiatives de formation politique et culturelle. Deux mois plus tard une cole Centrale de Formation des Cadres souvre Berlin. Laile droite se mobilise aussitt. Max Maurenbrecher (1874-1930)11 et les rvisionnistes accusent la gauche de ne pas respecter le principe de lobjectivit scientifique12 et dimposer la thorie du matrialisme historique13 au programme des cours.14 Malgr leur opposition, les rformistes15 ne peuvent pas empcher la nomination de plusieurs professeurs marxistes 16. Au congrs de Nuremberg de septembrecommuniste. Otto Rhle, Das kommunistische Schulprogramm, Berlin-Wilmersdorf : Verlag der Wochenschrift Die Aktion (Franz Pfemfert), 1920. Il quittera le KPD pour le KAPD. Gottfried Mergner, Arbeiterbewegung und Intelligenz, Starnberg : Raith Verlag, 1973, p. 37-48. Horst Groschopp, Otto Rhle. Zum Arbeiterbild in der ultralinken deutschen Arbeiterbewegung der zwanziger Jahre, in Arbeiter im 20. Jahrhundert, Klaus Tenfelde (rd.), Stuttgart : Clett-Cotta, 1980, p. 301-322. 7 Otto Rhle, Ein neuer Weg zur Volksbildung, in Die Neue Zeit, vol. 22, 1903-1904, II, no. 29, p. 92-96. 8 Heinrich Schulz restera membre du SPD aprs la Grande Guerre. Il publiera encore en 1931 un aperu traant lhistoire de lducation proltarienne en Allemagne. Heinrich Schulz, Politik und Bildung. Hundert Jahre Arbeiterbildung, Berlin : Verlag J. H. W. Dietz, 1931. En 1941, Schulz publiera, compte dauteur, un opuscule illustr vantant les ralisations sociales des nazis : Heinrich Schulz, Sozialpolitik im neuen Deutschland, Berlin : Deutsche Informations-Stelle, 1941. 9 Heinrich Schulz, Volksbildung oder Arbeiterbildung ?, in Die Neue Zeit, vol. 22, 1903-1904, II, no. 43, p. 522-529. 10 Cest notamment le cas Dsseldorf dans la Ruhr, o 250 ouvriers viennent pour entendre une confrence de Heinrich Schulze sur le matrialisme historique. Mary Nolan, Social democarcy and society. Working-class radicalism in Dsseldorf, 1890-1920, Cambridge : Cambridge University Press, 1981, p. 129. 11 Maurenbrecher est un ancien pasteur protestant, qui a gagn, en 1903, le SPD. Il dfraie bientt les chroniques socialistes en dfendant sans vergogne limprialisme allemand. Il quitte en juin 1913 le SPD. 12 Max Maurenbrecher, Die brgerliche Wissenschaft, in Die Neue Gesellschaft, vol. 3, 1906, nr. 5, p. 5456 ; idem, Parteischule, in Die Neue Gesellschaft, vol. 2,1905, nr. 30, p.353-354. 13 Au congrs de Nuremberg (1908) des dbats acerbes entre Rosa Luxemburg et la droite ont lieu. Il est clair que les syndicats naime pas le programme trop marxiste de lcole centrale. Protokoll ber die Verhandlungen des Parteitages der Sozialdemokratischen Partei Deutschlands, Abgehalten zu Nrnberg vom 13. bis 19. September 1908 sowie Bericht ber die 5. Frauenkonferenz am 11. und 12. September 1908 in Nrnberg, Berlin : Buchhandlung Vorwrts, 1908, p. 230-231. 14 Dieter Fricke, Die sozialdemokratische Parteischule (1906-1914), in Zeitschrift fr Geschichtswissenschaft, vol. 5, 1975, no. 2, p. 228-248. 15 Le droitier Eduard David sest joint eux. Eduard David, Volkserziehung und Sozialdemokratie, in Die Neue Gesellschaft, vol. 2, 1905, nr. 39, p. 459-462. 16 Rosa Luxemburg, Rudolf Hilferding, Franz Mehring, Hermann Duncker (1874-1960), Gustav Eckstein, Arthur Stadthagen, Heinrich Schultz, Simon Katzenstein, Kurt Rosenfeld et Anton Pannekoek. Rosa Luxemburg crira pour son cours un manuel dconomie politique. Ernest Mandel, Prface, in Introduction lconomie politique, par Rosa Luxemburg, Paris : ditions Anthropos, ditions 10-18, 1973, p. 5. Avant louverture officielle, le 15 novembre 1906, on a convenu de ne recruter quune trentaine dtudiants par semestre dhiver. Il incombe aux sections locales du SPD de slectionner les tudiants et de subvenir leurs frais. Au total seulement 203 tudiants ne passeront lcole de Berlin. Cest trs peu. Le SPD y forme surtout des comptables, des rdacteurs et des secrtaires, presque pas de militants syndicaux, les responsables syndicaux boudent cette cole tant leurs yeux trop gauche. Fricke, o.c., p. 241-242. Les tudiants appartiennent en majorit la catgorie des ouvriers qualifis de la petite industrie. Heinrich Schulz, Fnf Jahre Parteischule, in Die Neue Zeit, vol. 29,

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1908, les rvisionnistes mnent une attaque en rgle contre lcole. Rosa Luxemburg insiste alors que le but de lcole nest pas denseigner un semblant de savoir acadmique, mais de renforcer la connaissance thorique des cadres.17 La Zentralbildungsausschuss a, entre temps, dress des plans pour organiser systmatiquement des cours de marxisme, des expositions dart, des projections de films, des soires musicales, etc. Le Central Labour College En Angleterre, lducation ouvrire reste encore pendant longtemps tributaire aux initiatives individuelles. Les bibliothques ouvrires et les confrences sont pour la bourgeoisie librale le moyen idal pour former la conscience de la classe laborieus