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Le paysage : une exprience pour construire la ville

Michel Corajoud Paris, Juillet 2003

"Les objets peuvent tre plus ou moins russis, mais le plus grave est la dvastation du territoire, le ratage de cette discipline qu'est l'utilisation de la terre, en dpit des savoirs et de l'exprience accumuls (). Nous assistons la fin d'un ordre des choses qui prfigure peut-tre autre chose, que nous ne connaissons pas encore. Et sans doute tait-ce invitable. Mais dans l'immdiat, la qualit est marginale et nous sommes devant un dsastre" Alvaro Siza. Techniques et Architecture N466 Juin/juillet 2003J'ai, maintenant, acquis la conviction que la connaissance et la pratique sur le paysage et, notamment sur la "campagne ", peuvent tre utiles la rflexion et aux projets sur le territoire de la ville contemporaine, c'est--dire sur la priphrie, sur la "suburbanit ". Cette conviction sera le principal argument des notes que je vous livre. Elle s'est beaucoup fortifie depuis quatre ans, l'occasion de ma participation un enseignement de 3me cycle "Architecture et Paysage " l'Institut d'Architecture de l'universit de Genve. Si, ds l'introduction, je donne avec prcision les grandes lignes de cet enseignement, c'est parce qu'elles pourraient elles seules suffire situer mon travail et mes rflexions aux limites des territoires de la ville et de la campagne ou plus largement du paysage. la mitoyennet, aujourd'hui conflictuelle, entre ces deux mondes qui s'ignorent et se repoussent, alors que c'est l, prcisment, o se joueront, demain, les projets de rconciliation que je souhaite. Genve (pour garantir son autonomie alimentaire) a su, depuis 1952, aux limites de la ville, protger son territoire agricole. deux ou trois kilomtres du centre on est dans une vritable proximit, une interpntration "paysagre " entre la ville qui se dveloppe et la campagne active (la Suisse comme "hyperville "). l'horizon Ouest le Jura, l'horizon Est le Salve et, au-del, les Alpes, viennent parfaire ce cadre. Ce rapport intense ville-campagne pose, actuellement, divers problmes :

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le dveloppement de la ville, de la "zone villas " notamment, qui suscite des conflits territoriaux, des conflits d'usage entre deux mondes qui se tournent le dos. le maintien, proximit des nouveaux urbains, d'une agriculture intensive la gestion du domaine agricole o des subventions sont donnes aux agriculteurs pour soustraire dix pour cent de leurs terres de culture et crer, en substitution, des aires de "compensations cologiques " la renaturation des cours d'eau dont la pratique est trs avance en Suisse Allemande et commence sur le Canton de Genve.

Dans ce contexte, Genve est, pour l'enseignement "architecture et paysage", intressant plusieurs titres :

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l'importance de la limite frontalire la lgislation trs puissante qui maintient l'agriculture proximit de la ville la disponibilit d'tudes territoriales et de travaux cartographiques importants : Deux ouvrages, entre autres, raliss par le Centre de Recherche sur la rnovation urbaine sous la direction d'Alain Lveill : 1. "l'Atlas du territoire Genevois" o les structures permanentes ou disparues du territoire figurent avec beaucoup de prcision

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2. "Projets d'urbanisme pour Genve (1896/2001)". Y sont regroups plus de cent projets dont les plans Braillard de 1935 pour une extension de Genve et celui de 1936, le plan directeur rgional o figure un incroyable quadrillage de la campagne par un maillage "d'espaces publics ruraux ". Ces outils de travail documentent une partie du fonds territorial sur lequel les tudiants travaillent leurs hypothses et projets. l'origine de cet "atelier " de troisime cycle, une longue pratique de recherche et d'enseignement l'I.A.U.G; avec des collaborations importantes dont celles de Bernardo Secchi pendant plusieurs annes. En 1999, s'est constitue une quipe d'enseignants pour concevoir un atelier de projet et des sminaires de cours thoriques :

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un atelier de projet que j'anime avec trois architectes (Georges Descombes, Alain Lveill et Marcellin Barthassat), un biologiste, un botaniste, un agriculteur. des sminaires de cours thoriques anims par trois philosophes (Jean-Marc Besse, Gilles Thiberghein, Sbastien Marot fondateur et rdacteur de la revue "le Visiteur"). Sbastien Marot est l'auteur de deux articles importants : "L'alternative du paysage" "L'art de la mmoire, le territoire et l'architecture" En arrire-plan, Andr Corboz, professeur d'histoire de l'urbanisme l'cole Polytechnique de Zurich. Ces cours traitent, entre autres : de la cartographie, de l'anthropologie du paysage, des relations entre l'art contemporain et le territoire, le paysage, du "Suburbanisme" et du "Superubanisme", des formes naissantes de la ville. Nous avons entrepris de revisiter les ouvrages d'un grand nombre de thoriciens du XXme par exemple : Kevin LYNCH, Garett ECKBO, J.B. JACKSON, Collin ROWE, Vittorio GREGOTTI, Aldo ROSSI, Rem KOOLASS, Bernardo SECCHI.

Les thmes abords furent ces dernires annes :

"Habiter la campagne ": projeter un groupe de logements dont la densit et l'organisation seraient en accord avec la paysage du Pays de Gex, au pied du Jura sur la partie franaise de ce territoire frontalier. "Amliorer le domaine agricole d'Alexis Corthay " au Nord Est de Genve sur la commune de Choulex, partir des thmes : "compensations cologiques ", renaturation de la Seymaz (cours d'eau qui traverse ses terres), usage de plus en plus intense de la campagne par les nouveaux urbains, mutation probable de l'agriculture intensive vers une part d'agriculture de proximit. "Faire des propositions pour l'extension urbaine " du Sud de Genve sur la commune de Troinex, entre Carouge et le pimont du Salve, extension provoque par le dclassement d'une partie de la zone agricole dans le Nouveau Plan Directeur. Valorisation et "renaturation " du territoire de l'Eau Morte sur les communes de Soral et de Laconex, au Sud-Ouest de Genve. Imaginer la mixit des usages entre des agriculteurs et des urbains.

Pour la prochaine anne acadmique, nous avons choisi l'hypothse de travail qui est, dans sa formulation provisoire : "le fonds territorial comme monumentalit possible de la ville contemporaine ". Nous explorerons et travaillerons claircir les notions aussi controverses que "monumentalit ", paysage-campagne et ville contemporaine.

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Pour retracer mon parcours et dire les quelques notions que j'ai mises jour sur les thmes voisins ou centraux de l'urbanisme, j'ai choisi la mthode suivante : m'appuyer sur une intuition qui divise toutes ces annes en plusieurs priodes dont les orientations et les intensits sont ingales. Ce "champ numrique " me servira de sommaire : 61 68 75 80 85 92 99 62 69 76 81 86 93 00 63 70 77 82 87 94 01 64 71 78 83 88 95 02 65 72 79 84 89 96 03 90 97 91 98 66 73 67 74 1 2 3 4 5 6 7 L'initiation La Villeneuve de Grenoble. L'enseignement Versailles. Le repli ou le temps de la rflexion Le Parc du Sausset La relance vers de nouveaux projets La production Les Quais de la Garonne Bordeaux. L'enseignement Genve.

Les priodes seront plus ou moins dveloppes, mais au cours ( ), ou l'issue de chacune, je ferai le point sur les ides, les concepts mis jour, leur nouveaut, leur affirmation ou leur modification.

La 1re priode : L'initiationElle commence par l'cole des Arts Dcoratifs dont je retiens deux apprentissages dterminants : la pratique et le got du dessin, la pratique et le got du "projet ". Cette cole tait, alors, l'une des meilleures au sens o elle ne formait pas exclusivement la dcoration. Elle ouvrait trs largement sur toutes les dimensions de l'activit de projet. Des anciens lves de cette cole font, aujourd'hui, de la mise en scne, de l'architecture, de la mode, du design, de l'criture, du paysage Pour aider au financement de mes tudes (je suivais les cours du soir l'cole des Arts Dco), j'ai travaill deux ou trois ans chez un architecte dintrieur : Bernard Rousseau qui avait collabor avec Le Corbusier et qui connaissait bien Charlotte Perriand. Les commandes que nous devions satisfaire taient assez particulires : Bernard Rousseau avait des amis proches qui lui demandaient de faire le projet des appartements qu'ils avaient acquis, en ne gardant que l'enveloppe des murs et les structures porteuses. Ce travail de conception et de ralisation d'une cellule d'habitation pouvait durer trs longtemps, plusieurs annes parfois ! La mthode tait la suivante : partir d'un travail de projet trs prcis sur calques et maquettes, chaque configuration de la cellule, chaque dimension, chaque meuble, chaque objet tait alors "ngoci" et retravaill avec les futurs occupants (dont certains, au comble de l'impatience, campaient sur les lieux). J'ai donc, cette occasion, abord la question du logement, de son organisation et de son usage. J'ai dvelopp une exigence sur l'agencement, la mesure, la proportion, sur la rfrence au corps, car nous tions sous l'emprise formidable et stricte du "modulor ".

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C'est dans ce travail prcis, qui visait augmenter la capacit d'usage d'une enveloppe btie donne, exprimenter tout le volume disponible, que j'ai labor les premiers outils ncessaires la traverse des chelles qui me seront utiles, plus tard, dans le projet sur le paysage. ce moment, j'ai compris que nous tions plus dans le domaine de la transformation que dans celui de l'invention et que la conception partir du contexte tait dcisive. Alvaro SIZA, avec lequel j'ai collabor plus tard, dit que "l'architecte n'invente rien, il transforme ". Je suis heureux de constater que la rflexion sur mon parcours incline ma mmoire mettre au premier plan de mon exprience la question du logement, de l'habiter. Nous savions aussi que ces grandes chelles devaient tre rapportes des donnes plus vastes et avec Bernard Rousseau, nous partagions la passion de collectionner des images de toute nature, prises