Camatte Bordiga Et La Passion Du Communisme 1972

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BORDIGA ET LA PASSION DU COMMUNISME

La passion c'est la force essentielle de l'homme qui tend

nergiquement atteindre son objet. K. MARX

Les hommes sont les produits de leur poque ; certains sont aptes la reprsenter parce que leur pense dans son invariance se superpose

l'idologie de la classe dominante u exprime les pousses de la classe domine, d'autres la dominent parce qu'ils sont capables de percevoir les moments de discontinuit partir desquels commencent les nouvelles phases du devenir d'un mode de production donn ( plus forte raison des nouveaux modes de production). Dans le premier cas, on a la pense du continu, dans le second celle du discontinu. Dit autrement : on a la pense traditionnelle (dans le sens non pjoratif) et celle rvolutionnaire. Rares sont les hommes aptes penser selon les deux modalits, car il ne s'agit pas d'une dualit formant juxtaposition spatialise ; elle est contradictoire. Trs souvent, le pass, la tradition psent comme un cauchemar sur les cerveaux des vivants et empchent le surgissement, l'irruption du prsent et du futur - pourtant oprants dans la ralit - dans la pense. Ceci est vrai en priode de calme social comme en priode de secousses rvolutionnaires, la premire favorisant plus l'expression traditionnaliste, l'autre l'expression revolutionnaire.

A. Bordiga exprima de faon parfaite les ides dominantes du mouvement communiste tel qu'il s'est dvelopp aprs la rvolution russe et, en mme temps, il a exprim ce que voila ce mouvement devenu diaphragme idologique : le devenir rel, c'est--dire non interprt par le bolchevisme u le lninisme, de la socit. Mais sa lutte contre les dformations lninistes, trotskystes, stalinistes, inhiba en dfinitive sa recherche. Sa volont de ne point innover, de seulement commenter, de prouver que tout avait dj t explicit, le conduisirent rester en de de ses limites. 1 est des hommes qui font illusion parce qu'ils arrivent se prsenter comme tant plus qu'ils ne sont u parce que les conditions historiques leur ont permis d'aller comme au-del d'eux-mmes en se

remplissant d'une substance qui ne leur tait pas propre. Bordiga fut tout le contraire. Il s'est volontairement limit ; il n'a pas produit ce qui tait potentiellement en lui. C'est pourquoi son oeuvre signalisatrice du futur fut inhibe u masque par une espce d'hermneutique rvolutionnaire. Elle freina constamment sa volont de dfinir la spcificit de l'poque o la domination du capital s'affermissait toujours plus. D'o, considr postriori, le caractre tragique de son existence.

Cette hermneutique ne se proccupe pas tant de mettre en vidence le sens cach de mots, des textes, que de rtablir le lien exact entre proltariat et thorie, vue comme un ensemble de lois rgissant le devenir de l'humanit au communisme et description de celui-ci ; il est ncessaire, pour Bordiga, de balayer les faux-sens accumuls et les contre-sens qui fondent toutes les dviations de la lutte proltarienne. Grce la thorie, la conscience immdiate de la classe peut se prendre en bloc et s'enraciner pour ainsi dire instantanment. Malheureusement, la simple hermneutique ne peut suffire quand il faut affronter la nouveaut. L est le point difficile. Etudier cette dernire peut conduire un enrichissement de la thorie. Or, tant donn que c'est une personne bien dtermine qui en serait, ici, la cause, il y aurait encore possibilit de personnaliser et de donner un nom un complment thorique. Il faut liminer la personne en tant que sujet. Le parti est le seul organe qui doive et soit capable de mener bien la tche de clarification et d'enrichissement - au sens bien dlimit. C'est pourquoi estce seulement au moment o le parti communiste international prenait une certaine importance (bien que toujours fortement minoritaire) que Bordiga sortit quelque peu de son hermneutique.

La meilleure manifestation de celle-ci se trouve peut-tre dans sa thorisation des produits semi-labors :

On aurait donc expos le matriel tel qu'il tait. Ceci est du reste cohrent avec notre ferme affirmation de ne rien avoir de littraire, de scolastique u d'acadmique dans notre faon d'oprer; nous n'avons pas de schmas u de programmes officiels et nous ne produisons pas de textes lgants et achevs, mais nous avanons en luttant parmi les maux et les heurts ; c'est pourquoi avons-nous pu les caractriser comme des produits seulement semi-labors et presque bruts, qui suffiraient aux camarades pour aller de l'avant. Tout ceci est aussi cohrent avec notre doctrine pour qui le temps des dcouvertes et des systmatisations lumineuses est celui des progressions et non celui de la torpeur grise et sinistre ; nous ne prtendons rien dire de nouveau ni d'original, bien plus, nous refusons tout mrite sinon celui d'tre totalement fidle au programme

rvolutionnaire intgral, bien connu et clair pour qui n'a pas t envelopp et troubl par les fumes obcnes de la trahison.

Le critre de notre conception de parti - en priode de domination de la classe ennemie et malheureusement aussi en priode de dfense sans luttes relles de la classe amie - n'aspire pas un ordre de rigueur scientifique froide et professorale, mais s'alimente seulement de conviction obstine et mme sectaire, impermable aux ruffians du camp adverse. Ce critre trouve du reste un appui dans la conclusion de notre recherche qui peut tre caractrise moins comme recherche proprement dite que comme revendication et restauration d'une foi inbranlable qui

fait fi des exactitudes, des documents et des modernisations imbciles dont de tous cts les charlatans nous infestent.

Nous travaillons sur des fragments et nous ne sommes pas en train d'difier une encyclopdie communiste. 1 ne peut en tre autrement tant donn que notre oeuvre est conditionne par l'alignement de la socit ennemie et la dfection dcennale de troupes parmi les forces de notre camp () S'il fut impossible de fixer l'encyclopdie quand on tait trop fort, on ne peut pas prtendre le faire quand on est trop faible ; les tables dans lesquels les textes sont fondus se rduisent des morceaux dont la substance est rigide et puissante, mais les dveloppements sont parfois incomplets et discontinus. La rvolution des gnrations venir soudera ensemble les morceaux que nos efforts limits mais non timors relient la trame du cadre original dj parfait il y a plus d'un sicle, comme nous ne nous lasserons jamais de le rpter. (Compte-rendu de la runion de Florence - mars 1960 : Rvolutions historiques de l'espce qui vit, oeuvre et connait. Premire sance: construction gnrale du rude travail de notre mouvement. il programma comunista. n. 8. 1960.)

Il ne s'agit pas, encore moins aujourd'hui, de faire une encyclopdie mais de comprendre le devenir de la socit actuelle, qui ne peut tre tudi qu'avec la thorie marxiste en tant que trame du cadre original tout en tant mme de saisir les bouleversements oprs depuis 50 ans. Ici la mthode des produits semi-labors risquerait fort de se transformer en un bricolage thorique: - au fur et mesure qu'un vnement se produit - souvent inattendu on rafistole la thorie afin de la

faire cadrer avec la ralit. C'est pourquoi l'hermneutique devait s'avrer insuffisante.

D'autre part, la rvolution a effectu sa rapparition et le moment que nous vivons est discontinu par rapport la phase rvolutionnaire de 1917-23. Le capital est all au-del de ses limites : K. Marx l'avait effectivement escompt, mais non expliqu de faon exhaustive. Il y a autant de fumisteries et d'obscnits thoriques l'heure actuelle qu'il y a dix ans, mais l'exigence d'un travail thorique qui ose affronter le nouveau en tant que tel est plus prgnante qu'alors. Dans tous les cas il n'est pas question de dcouvrir une thorie nouvelle, mais de dvelopper celle surgie en 1848, ce qui n'implique pas pour cela la ncessit d'exhiber un nom quelconque. En dfinitive, sur ce point prcis, ce discours possible en priode de recul est totalement inadquat l'heure actuelle.

L'hermneutique de Bordiga est en quelque sorte le complmentaire de sa vision prophtique (au sens littral).

Nous avons tant de fois cri ces affams de succs politiques palpables mais contingents, que nous sommes rvolutionnaires non parce que nous avons besoin de vivre et de voir la rvolution en contemporains, mais parce que nous la voyons aujourd'hui, pour les divers pays, pour les champs et les aires d'volution sociale dans lesquelles le marxisme classe la terre habite, comme un vnement dj susceptible de vrification scientifique. Les coordonnes sres de la rvolution communiste sont

crites, en tant que solutions des lois dmontres, dans l'espace-temps de l'histoire . (Relativit et dterminisme propos de la mort d'Einstein in il programma comunista n. 9. 1955. Invariance. Srie , n. 8.)

Dfendre la thorie, c'est dfendre l'lment qui comble le hiatus cr par la contre-rvolution, le foss entre la dernire phase

rvolutionnaire et celle venir. C'est pourquoi cette apostrophe fait cho une affirmation de 1960:

Est rvolutionnaire - selon nous - celui pour qui la rvolution est tout aussi certaine qu'un fait dj advenu . (Le texte de Lnine sur l'extrmisme, maladie infantile du communisme ; il programma comunista n. 19 - 1960.)

Et celle de 1952:

En consquence le problme de la praxis du parti n'est pas de savoir le futur, ce qui serait peu, ni de vouloir le futur, ce qui serait trop, mais de conserver la ligne du futur de sa propre classe . (Proprit et capital Prometeo. Srie II page 126.

Par son hermneutique et par son prophtisme, Bordiga affirme donc le haut potentiel rvolutionnaire de la classe au moment de sa dernire grande lutte. Il s'agit de le conserver et, si possible, de

l'accrotre; il faut rappeler la classe sa mission et simultanment la critiquer de faon virulente parce qu'elle a accept la direction de chefs pleutres, veules, tratres et qu'elle se vautr