CYGNE NOIR revue d’exploration sé .des sciences de Bruno Latour et ceux sur la sémiosphère de

Embed Size (px)

Text of CYGNE NOIR revue d’exploration sé .des sciences de Bruno Latour et ceux sur la sémiosphère de

  • CYGNE NOIR revue dexplorationsmiotique

    2

    3 4

    5

    6

    7

    Stockage des dchets nuclaires : la communication travers les millnaires. Lhypothse clricale de Sebeok rinterprte avec Latour et Lotman

    Simon LEVESQUE

    Cygne noir, no 5, 2017 : Smiotique et cologie

    Pour citer cet article

    LEVESQUE, Simon, Stockage des dchets nuclaires : la communication travers les millnaires. Lhypothse clricale de Sebeok rinterprte avec Latour et Lotman , Cygne noir, no 5, 2017. En ligne : (consult le xx/xx/xxxx).

    Cet article de Revue Cygne noir est mis disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas dUtilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada.

    Lexploitation civile du potentiel nergtique issu de la fission de latome, depuis 1954, a gnr des masses de dchets nuclaires souvent hautement radioactifs. Stocks la surface de la Terre, ces dchets sont soumis aux alas de lhistoire et exposs dventuelles catastrophes naturelles impliquant un risque de diffusion la fois des matires radioactives et de la radiotoxicit. La solution consensuelle pour leur gestion consiste, depuis trois dcennies, les enfouir en couche gologique profonde pour une dure indtermine. Considrant que la priode radioactive moyenne de ces dchets est denviron 250000ans, cette solution implique de trouver un moyen de communiquer le danger que reprsentent ces sites denfouissement aux gnrations futures, dans un horizon temporel sans commune mesure dans, et mme avec, lhistoire des civilisations humaines. Lhypothse examine ici est celle du clerg atomique propose par le smioticien ThomasA. Sebeok en 1984 dans Communication Measures to Bridge Ten Millennia. En prenant appui sur les travaux en sociologie des sciences de Bruno Latour et ceux sur la smiosphre de Juri Lotman, une relecture de lhypothse clricale est opre. travers cette rinterprtation, deux doctrines thiques sont identifies, qui axiomatisent le dveloppement dun ventuel dispositif smiotique pour la communication dans la trs longue dure associe au cas dtude: une thique de la respons-abilit prinuclaire et une thique de la conviction mythonuclaire.

    Rsum

  • Cygne noir, revue dexploration smiotique

    no 5 | 2017

    Simon LEVESQUE

    Je te donnerai des trsors cachs, des richesses enfouies, afin que tu saches que je suis lternel

    Esae, 45, 3.

    La filire nuclaire civile a produit, depuis ses dbuts au sortir de la Seconde Guerre mondiale, une quantit de dchets radioactifs dont on ne sait comment se dbarrasser. Ces dchets ne reprsentent pas un fort volume lchelle mondiale, mais constituent un problme insoluble en raison de leur radiotoxicit leve et prolonge. En effet, parmi les dchets considrs, certains isotopes ont une priode radioactive allant jusqu quelques millions dannes. cela sajoute une difficult supplmentaire lie lintangibilit de la radioactivit: elle est imperceptible pour lhumain, sauf considrer ses effets dltres dans la dure et condition de savoir les y rattacher. Sans lobjet technique appropri, le compteur Geiger, impossible de mesurer la radioactivit dune zone donne ; sans connaissance scientifique sur la radiotoxicit, impossible dattribuer la matire radioac-tive la cause de symptmes de dgnrescences physiques et gntiques. Un simple dpotoir ne suffit donc pas leur reclement. Si lon saccorde reconnatre que la ges-tion des dchets nuclaires relve du domaine de la sant publique, mais aussi bien du maintien de lquilibre des cosystmes terrestres (et des possibilits productives qui sy adossent), il apparat primordial de pouvoir contrler les zones affectes au stockage de dchets nuclaires dans la trs longue dure, de sorte limiter au maximum les risques dexposition et de contamination, mais aussi de vol et de prolifration. Or, ce problme particulier implique la prise en compte dune dure encore indite et sans commune mesure. En effet, comment envisager une institution capable de prendre en charge la gestion des dchets nuclaires pour des milliers, voire des millions dannes venir ? considrer la fois les alas de lhistoire des civilisations telle quon la connat, les v-nements de nature climatique et le temps gologique, en plus du reste, inenvisageable, qui est de lordre du cygne noir 1 , lincertitude planant sur la dure considre est telle quil parat peu probable que lon parvienne oprationnaliser une solution durable, concrte et efficace en matire de gestion des dchets radioactifs.

    Stockage des dchets nuclaires : la communication travers les millnaires.

    Lhypothse clricale de Sebeok rinterprte avec Latour et Lotman

    1

  • Cygne noir, revue dexploration smiotique

    no 5 | 2017

    Simon LEVESQUE

    Dans cet article, bien que des pistes pratiques puissent tre mises de lavant, ce sont surtout deux conceptions de la communication dans la trs longue dure qui saf-frontent. En vitant de simmiscer dans le dbat sur le recours lexploitation de lnergie nuclaire (qui mriterait une rflexion en soi, diffrente, bien que connexe au problme ici considr), le problme se rduit effectivement considrer la capacit dun dispo-sitif smiotique communiquer les dangers que reprsentent les sites de stockage de dchets nuclaires pour les millnaires venir. Cette communication particulire a pour destinataire les gnrations futures dhumains (considres dans toute leur impondra-bilit volutive). Toutefois, la radiotoxicit affectant lensemble du vivant, il importe de ne pas perdre de vue la nature fondamentalement cologique du problme 2 ; limpact de lexploitation de lnergie atomique par les socits humaines stend uniformment lensemble des formes de vie la surface de la Terre.

    Les deux conceptions de la communication trs long terme considres dans cet article sont: dune part, celle du mythe, de la mythologisation des productions smio-tiques dans une perspective magico-pragmatique ; et, de lautre, celle de la raison, de la rationalisation informationnelle dans une perspective historico-scientiste et critique. Ce sont donc deux paradigmes pistmologiques qui saffrontent: magie vs science 3, muthos contre logos. Deux donnes leur sont transversales, la croyance et la ncessit pratique. Ces deux paradigmes procdent dune mme volont dexplication du monde. Leur opposition nest donc pas aussi nette quon pourrait le croire, et on prendra soin de nuancer ce rapport superficiellement binaire en prsentant deux interprtations de lhypothse pour la constitution dun dispositif smiotique efficace mise de lavant par le smioticien tatsunien ThomasA. Sebeok. Cette hypothse a t formule en 1984 dans un rapport officiel, Communication Measures to Bridge Ten Millenia, command sous lautorit de Dpartement de lnergie des tats-Unis en lien avec le dvelop-pement dun site de stockage de dchets nuclaires en couche gologique profonde. Une relecture de cette proposition, dite hypothse clricale en raison de sa teneur, est opre ici dans une perspective critique. Cette relecture sappuie sur les travaux en sociologie des sciences de Bruno Latour et ceux de Juri Lotman sur la smiosphre. Si lhypothse de Sebeok suggre une approche pragmatique et fonctionnelle du problme (au risque dun autoritarisme politique ou dun ensauvagement de la pense 4), la relec-ture qui en est faite permet de mettre au jour une tension importante, constitutive mme de lhypothse, qui la mine. Cette relecture permet nanmoins de redfinir lenjeu de la communication dans la trs longue dure et ses conditions de possibilit. Un dispositif smiotique efficace semble devoir tirer profit des dynamiques structurant la smiosphre dans son ensemble. Deux postures thiques se rvlent apparemment irrconciliables au terme de cette relecture critique. Pour reprendre les termes de Max Weber, on a, dun

    2

  • Cygne noir, revue dexploration smiotique

    no 5 | 2017

    Simon LEVESQUE

    ct, une thique de la conviction; de lautre, une thique de la responsabilit 5. lin-trieur du vaste dispositif communicationnel que reprsente la smiosphre, lactivit smiotique saxiomatise selon deux ensembles propositionnels opposs mais connexes: prinuclaire et mythonuclaire.

    Loin de vouloir men tenir un affrontement sur le plan strictement thique, la considration de ces deux interprtations a pour objectif denserrer le problme appa-remment insoluble de la communication trs long terme, de sorte en extraire les spcificits et loriginalit, en raison desquelles une solution smiotique synthtique adquate doit tre avance. Il en va non seulement de la survie, dans la dure, de les-pce humaine, mais galement de lquilibre des cosystmes terrestres. En effet, lex-ploitation du potentiel nuclaire par les socits humaines contemporaines constitue une menace qui, dfaut dtre tangible, est absolument concrte et actuelle: mesure que les dchets nuclaires saccumulent, les risques dun grave drglement saccrois-sent fatalement sur notre communaut de destin 6. Il ne sagit pas ici de se montrer volontairement catastrophiste; le problme ne peut effectivement snoncer autrement. Bien quil soit ncessaire den considrer limpact dans le contexte actuel de renais-sance nuclaire 7, cet article naborde pas le problme de lexploitation nuclaire dans la perspective du dveloppement durable , mais se contente dvaluer la durabilit des dispositifs smiotiques qui lui sont associs.

    Quatre parties structurent larticle. La premire partie dfinit le cas dtude et dtermine les paramtres du problme de la gestion des dchets nuclaires. Cette pre-mire partie est subdivise en deux sections: la premire section apporte des lments factuels sur les dchets nuclaires ; la seconde prsente la solution de gestion privilgie par les administrations contemporaines : le stockage en couche gologique profonde. La deuxime partie aborde la question de la communication trs long terme lie la solution gestionnaire privilgie. Cette deuxime partie est elle aussi subdivise en deux sections: l