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ADOLESCENCE ET ÉMOTION, UNE AFFAIRE DE CORPS Dr

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  • ADOLESCENCE ET MOTION, UNE AFFAIRE DE CORPS

    Dr. Franois Marty1

    Shimamoto-san tait une fille prcoce, sans aucun

    doute, et je suis sr quelle tait amoureuse de moi. Moi aussi,

    jprouvais une vive attirance pour elle, mais je ne savais que

    faire de ce sentiment. Comme elle, certainement. Une fois,

    une seule, elle me prit la main. Elle voulait mindiquer une

    direction et me saisit par la main en disant : Vite, par ici !

    Nos doigts restrent entrelacs peine dix secondes, mais cela

    me sembla durer une demi-heure (.)

    Aujourdhui encore, je me rappelle nettement cette

    sensation si diffrente de tout ce que javais connu jusqualors,

    et de tout ce que je ressentis par la suite. Ctait simplement la

    menotte tide dune fillette de douze ans. Mais il y avait,

    rangs lintrieur de ces cinq doigts et de cette paume

    comme une mallette dchantillons, tout ce que je voulais et

    tout ce que je devais savoir de la vie. Cest elle qui mapprit, en

    me prenant la main, quil existait bel et bien un lieu de

    plnitude au cur mme de la ralit. Au cours de ces dix

    secondes, je mtais senti comme un parfait petit oiseau. Je

    volais dans le ciel, sensible au vent dans mes plumes. Depuis le

    1 Psychologue, psychanalyste, professeur de psychologie clinique, directeur du Laboratoire de Psychologie Clinique et de Psychopathologie

    (LPCP EA 4056), directeur de lInstitut de Psychologie, universit Paris Descartes, prsident du Collge International de LAdolescence (CILA)

  • ciel, je contemplais des paysages lointains. Mme sils taient

    trop loin pour que je puisse distinguer avec exactitude ce qui

    sy trouvait, je savais dsormais qu ils existaient. Un jour ou

    lautre, je pourrais y aller. Cette vrit me coupait le souffle,

    faisait vibrer ma poitrine ()

    La douceur de cette sensation me rchauffa le cur

    plusieurs jours de suite. Mais, en mme temps, jtais troubl,

    dconcert, mlancolique. Je ne savais que faire de cette

    sensation, comment la traiter. Haruki Murakami, Au sud de

    la frontire, louest du soleil, 1992

    Rsum

    Parler de ladolescence et de ses motions, cest assurment envisager les rapports que ladolescent

    entretient avec son corps changeant et avec celui de lautre. La violence de ce quil ressent (amour, haine, ennui,

    colre, peur, tristesse, honte, culpabilit, stupeur, ) tmoigne de la violence des transformations subies par

    ladolescent. Signes de la profondeur de la mtamorphose pubertaire, ces prouvs tmoignent de lintensit de

    sa sensibilit. A ladolescence, plus qu tout autre ge de la vie, lmotion ncessite dtre labore, intgre

    la subjectivit pour donner sens ce qui est vcu et pour lintgrer lhistoire subjective.

    Mots cls : pulsion, affect, corps, excitation, dpression, haine, violence

    Introduction

    Parler des motions ladolescence cest parler de ce qui se manifeste, motive et meut (met en

    mouvement) ladolescent qui accoste aux rivages de la pubert. Lmotion est aussi en elle-mme un

    mouvement : parler de ce qui bouleverse ladolescent de lintrieur amne voquer ses conduites, ce qui le

  • pousse agir, mais aussi penser, pour tenter de se dgager de lemprise quexerce sur lui la force de ses

    pulsions. Parler de ladolescence et de ses motions, cest assurment envisager les rapports que ladolescent

    entretient avec son corps changeant et avec celui de lautre. Davantage encore quun lieu pour ressentir ce qui

    affecte lenfant devenant pubre, ladolescence est un vritable processus dont le travail consiste nommer,

    contenir et finalement donner sens tous ces prouvs. Cest pourquoi la violence des motions ressenties

    (amour, haine, ennui, colre, peur, tristesse, honte, culpabilit, stupeur, ) tmoigne de la violence des

    transformations subies par ladolescent, elles sont comme autant de signes de la profondeur de la

    mtamorphose pubertaire, elles tmoignent de lintensit de sa sensibilit.

    Affect, pulsion et motion

    Lmotion est un terme qui appartient la psychologie (W. James) et dsigne un tat physiologique avec

    manifestations neurovgtatives qui fait suite une perception ou qui est provoqu par une excitation

    extrieure (on imagine quelle peut tre aussi intrieure) et qui se transforme en un tat motif. Avec lmotion,

    laccent est mis sur laspect corporel de la raction, sur le corps, ce rel qui constitue le socle mme de

    ladolescence. Dans ce sens, il y a une certaine pertinence faire rfrence aux motions au moment de

    ladolescence, mme si les motions se construisent ds les premires interactions du bb avec son

    environnement, notamment avec les mimiques faciales et un ajustement des expressions dans une sorte

    daccordage affectif (Stern, 1990). Ladolescence, parce quelle est une certaine faon de renatre, ractive ces

    sensations primaires et en dveloppe de nouvelles, avec une intensit qui lui est propre. Mais cette rfrence

    la fois comportementale et neurophysiologique met mal laise le clinicien, surtout sil intgre dans sa pratique

    une rfrence la subjectivit du patient. Il lui prfrera sans doute une autre notion, laffect, qui appartient au

    vocabulaire psychanalytique. Laffect est lexpression qualitative de la quantit dnergie pulsionnelle et de ses

    variations (Laplanche et Pontalis, 1967). Il est dfini comme la traduction subjective de la quantit dnergie

    pulsionnelle , la pulsion quant elle, pouvant tre pense comme un concept-limite entre le psychique et le

    somatique (Freud, 1905), ce qui nous rapproche de lmotion. Laffect exprime quelque chose du fond corporel

    de la pulsion (P.-L. Assoun, 1996).

  • La distinction rapide de ces notions pourrait nous conduire privilgier lemploi du terme daffect plutt

    que de nous rfrer celui dmotion, ce dernier tant trop directement et exclusivement li un aspect

    strictement physiologique, sans prise en compte suffisante de la dimension subjective et pulsionnelle. Pour

    autant, il existe bien une clinique de lmotion et, ladolescence, tout particulirement ; comme il existe une

    psychopathologie des motions (R. Jouvent) : lmotion traduit dans le langage corporel la force de la sensibilit

    quelle rend ainsi manifeste. Elle simpose au sujet, malgr sa volont, elle passe outre les barrires dfensives.

    Le corps parle ce que la vie psychique na peut-tre pas encore intgr. Dans ce sens, il nest pas sr que

    lmotion soit strictement rductible son aspect corporel ; nous pouvons penser quelle contient un message

    dcrypter. Dans ce sens aussi, lmotion serait la base sensorielle de la vie affective et sinscrirait sur le trajet

    pulsionnel entre soma et psych. Peut-tre lmotion devance-t-elle la prise de conscience de ce quelle contient,

    comme si elle tait lexpression manifeste dun prouv qui ne se comprend quaprs coup. Mais

    fondamentalement, lmotion, cest la vie, cest elle qui nous fait nous sentir vivant, dans la douleur ou le plaisir.

    Parler des motions ladolescence conduit envisager non seulement les prouvs, souvent indits, qui

    affectent ladolescent, mais aussi les nombreux remaniements auxquels ces nouveauts obligent et tout

    particulirement le travail psychique exig par lactivit pulsionnelle dont la force est dcuple au moment de la

    pubert. Ainsi, voquer les motions vcues par ladolescent rend ncessaire den passer par la comprhension

    de ce qui lassaille de lintrieur avec la pubert et de lextrieur avec le regard des autres, fragilisant

    momentanment son moi avant de trouver de nouveaux repres lui permettant de nouveaux investissements,

    de nouvelles identifications. Lmotion se caractrise toujours par son intensit, comme les prouvs

    pubertaires. La toile de fond sur laquelle ces remaniements surviennent est le corps, biologique mais aussi

    rotique et fantasmatique, socle vritable de cette renaissance quest ladolescence, support de ce qui affecte

    ladolescent. Toute la question sera dintgrer psychiquement ces mutations pubertaires, de donner sens ces

    prouvs pour permettre ladolescent de sapproprier ce corps tranger, de le rendre plus familier. Il en ira de

    mme avec les motions : comment les reconnatre, les tolrer en soi et chez lautre, comment rsister la

    tentation de les nier ou de les expulser hors de soi ?

  • Aimer, har son corps

    A ladolescence, le corps nest pas seulement une ralit biologique qui rend visible la mtamorphose de

    la pubert ; cest un paradigme essentiel pour comprendre la plupart des problmatiques dadolescence,

    commencer par celle, fondamentale, de lidentit. Lidentit, cest dabord lidentit corporelle, selon

    lanthropologue Edmond Ortigues (1986). Etre soi ladolescence, implique de pouvoir intgrer le changement

    corporel dans la permanence du sentiment dexister, jouer avec lincertitude des formes de ltre adolescent,

    fonder la reconnaissance de soi partir des limites changeantes du corps pubre. Etre soi suppose aussi

    dintgrer ses motions, de ne pas tre coup delles. Si le corps denfance est familier, connu, bien repr, le

    corps adolescent cre une rupture, une surprise. La mue de la voix du garon (Marty F., 1996) constitue, de ce

    point de vue, un bel exemple du changement identitaire (ladolescent ayant mu peut tre pris pour un autre)

    qui se produit assez brutalement sans que ladolescent ny puisse rien, lobligeant des remaniements

    psychiques importants. Lmotion est ici caractrise par la stupeur provoque par le changement de cette

    empreinte

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