Emile ZOLA - L'argent

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Emile Zola - L'argent

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    LargentEmile Zola

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    Texte numris parVincent Maret (maretv@worldnet.fr)

    sous license ABU

    Version 1.1, Aout 1999Copyright (C) 1999 Association de Bibliophiles Universelshttp://abu.cnam.fr/ abu@cnam.fr

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    Chapitre I

    Onze heures venaient de sonner la Bourse, lorsque Saccard entra chezChampeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fentres donnent surla place. D'un coup d'oeil, il parcourut les rangs de petites tables, o les convivesaffams se serraient coude coude ; et il parut surpris de ne pas voir le visagequ'il cherchait.Comme, dans la bousculade du service, un garon passait, charg de plats :" Dites donc, M. Huret n'est pas venu ?- Non, monsieur, pas encore. "Alors, Saccard se dcida, s'assit une table que quittait un client, dansl'embrasure d'une des fentres. Il se croyait en retard ; et, tandis qu'on changeaitla serviette, ses regards se portrent au-dehors, piant les passants du trottoir.Mme, lorsque le couvert fut rtabli, il ne commanda pas tout de suite, ildemeura un moment les yeux sur la place, toute gaie de cette claire journe despremiers jours de mai. A cette heure o le monde djeunait, elle tait presquevide : sous les marronniers, d'une verdure tendre et neuve, les bancs restaientinoccups ; le long de la grille, la station des voitures, la file des fiacress'allongeait, d'un bout l'autre ; et l'omnibus de la Bastille s'arrtait au bureau, l'angle du jardin, sans laisser ni prendre de voyageurs. Le soleil tombaitd'aplomb, le monument en tait baign, avec sa colonnade, ses deux statues, sonvaste perron, en haut duquel il n'y avait encore que l'arme des chaises, en bonordre.Mais Saccard, s'tant tourn, reconnut Mazaud, l'agent de change, la tablevoisine de la sienne : Il tendit la main." Tiens ! c'est vous. Bonjour !- Bonjour ! " rpondit Mazaud, en donnant une poigne de main distraite.Petit, brun, trs vif, joli homme, il venait d'hriter de la charge d'un de sesoncles, trente-deux ans. Et il semblait tout au convive qu'il avait en face de lui,un gros monsieur figure rouge et rase, le clbre Amadieu, que la Boursevnrait, depuis son fameux coup sur les Mines de Selsis. Lorsque les titrestaient tombs quinze francs, et que l'on considrait tout acheteur comme unfou, il avait mis dans l'affaire sa fortune, deux cent mille francs, au hasard, sanscalcul ni flair, par un enttement de brute chanceuse. Aujourd'hui que ladcouverte de filons rels et considrables avait fait dpasser aux titres le coursde mille francs, il gagnait une quinzaine de millions ; et son opration imbcilequi aurait d le faire enfermer autrefois, le haussait maintenant au rang desvastes cerveaux financiers. Il tait salu, consult surtout. D'ailleurs, il nedonnait plus d'ordres, comme satisfait, trnant dsormais dans son coup de gnieunique et lgendaire. Mazaud devait rver sa clientle.

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    Saccard, n'ayant pu obtenir d'Amadieu mme un sourire, salua la table d'en face,o se trouvaient runis trois spculateurs de sa connaissance, Pillerault, Moser etSalmon." Bonjour ! a va bien ?- Oui, pas mal... Bonjour ! "Chez ceux-ci encore, il sentit la froideur, l'hostilit presque. Pillerault pourtant,trs grand, trs maigre, avec des gestes saccads et un nez en lame de sabre,dans un visage osseux de chevalier errant, avait d'habitude la familiarit d'unjoueur qui rigeait en principe le casse-cou, dclarant qu'il culbutait dans descatastrophes, chaque fois qu'il s'appliquait rflchir. Il tait d'une natureexubrante de haussier, toujours tourn la victoire, tandis que Moser, aucontraire, de taille courte, le teint jaune, ravag par une maladie de foie, selamentait sans cesse, en proie de continuelles craintes de cataclysme. Quant Salmon, un trs bel homme luttant contre la cinquantaine, talant une barbesuperbe, d'un noir d'encre, il passait pour un gaillard extraordinairement fort.Jamais il ne parlait, il ne rpondait que par des sourires, on ne savait dans quelsens il jouait, ni mme s'il jouait ; et sa faon d'couter impressionnait tellementMoser, que souvent celui-ci, aprs lui avoir fait une confidence, courait changerun ordre, dmont per son silence.Dans cette indiffrence qu'on lui tmoignait, Saccard tait rest les regardsfivreux et provocants, achevant le tour de la salle. Et il n'changea plus unsigne de tte qu'avec un grand jeune homme, assis a trois tables de distance, lebeau Sabatani, un Levantin, la face longue et brune, qu'clairaient des yeuxnoirs magnifiques, mais qu'une bouche mauvaise, inquitante, gtait. L'amabilitde ce garon acheva de l'irriter : quelque excut d'une Bourse trangre, un deces gaillards mystrieux aim des femmes, tomb depuis le dernier automne surle march, qu'il avait dj vu l'oeuvre comme prte-nom dans un dsastre debanque, et qui peu peu conqurait la confiance de la corbeille et de la coulisse,par beaucoup de correction et une bonne grce infatigable, mme pour les plustars.Un garon tait debout devant Saccard." Qu'est-ce que monsieur prend ?- Ah ! oui... Ce que vous voudrez, une ctelette, des asperges. "Puis, il rappela le garon." Vous tes sr que M. Huret n'est pas venu avant moi et n'est pas reparti ?- Oh ! absolument sr ! "Ainsi, il en tait l, aprs la dbcle qui, en octobre, l'avait forc une fois de plus liquider sa situation, vendre son htel du parc Monceau, pour louer unappartement les Sabatanis seuls le saluaient, son entre dans un restaurant, o ilavait rgn, ne faisait plus tourner toutes les ttes, tendre toutes les mains. Iltait beau joueur, il restait sans rancune, la suite de cette dernire affaire deterrains, scandaleuse et dsastreuse, dont il n'avait gure sauv que sa peau.Mais une fivre de revanche s'allumait dans son tre ; et l'absence d'Huret qui

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    avait formellement promis d'tre l, ds onze heures, pour lui rendre compte dela dmarche dont il s'tait charg prs de son frre Rougon, le ministre alorstriomphant, l'exasprait surtout contre ce dernier. Huret, dput docile, craturedu grand homme, n'tait qu'un commissionnaire. Seulement, Rougon, lui quipouvait tout, tait-ce possible qu'il l'abandonnt ainsi ? Jamais il ne s'taitmontr bon frre. Qu'il se ft fch aprs la catastrophe, qu'il et rompuouvertement pour n'tre point compromis lui-mme, cela s'expliquait ; mais,depuis six mois, n'aurait-il pas d lui venir secrtement en aide et, maintenant,allait-il avoir le coeur de refuser le suprme coup d'paule qu'il lui faisaitdemander par un tiers, n'osant le voir en personne, craignant quelque crise decolre qui l'emporterait ? Il n'avait qu'un mot dire, il le remettrait debout, avectout ce lche et grand Paris sous les talons." Quel vin dsire monsieur ? demanda le sommelier.- Votre bordeaux ordinaire. "Saccard, qui laissait refroidir sa ctelette, absorb, sans faim, leva les yeux, envoyant une ombre passer sur la nappe. C'tait Massias, un gros garon rougeaud,un remisier qu'il avait connu besogneux, et qui se glissait entre les tables, sa cote la main. Il fut ulcr de le voir filer devant lui, sans s'arrter, pour aller tendrela cote Pillerault et Moser. Distraits, engags dans une discussion, ceux-ci yjetrent peine un coup d'oeil non, ils n'avaient pas d'ordre donner, ce seraitpour une autre fois, Massias, n'osant s'attaquer au clbre Amadieu, pench au-dessus d'une salade de homard, en train de causer voix basse avec Mazaud,revint vers Salmon, qui prit la cote, l'tudia longuement, puis la rendit, sans unmot. La salle s'animait. D'autres remisiers, chaque minute, en faisaient battreles portes. Des paroles hautes s'changeaient de loin, toute une passion d'affairesmontait, mesure que s'avanait l'heure. Et Saccard, dont les regardsretournaient sans cesse au-dehors, voyait aussi la place se remplir peu peu, lesvoitures et les pitons affluer ; tandis que,