JeanJamin-1977 Halshs00376244 Silence

  • View
    50

  • Download
    0

Embed Size (px)

Text of JeanJamin-1977 Halshs00376244 Silence

dossiers africains

Jean Jamin

LES LOIS DU SILENCEESSAI SUR LA FONCTION SOCIALE DU SECRET

FRANOIS MAS PERO

Tous nos chaleureux remerciements Franois Gze, directeur des ditions La Dcouverte, et propritaire du Fonds Maspro, pour son autorisation de mettre en ligne cet ouvrage en archives ouvertes (maquette propritaire). Jean Jamin Eliane Daphy (responsable des archives ouvertes du IIAC)

Pour citer cet ouvrage en archives ouvertes :Jamin Jean, 2009, Les lois du silence. Essai sur la fonction sociale du secret, OAI halshs-00376244 http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs00376244/fr/ (facsim. num. : 1977, Paris, Franois Maspro, 134 p.) ISBN : 2-7071-0920-7 ISSS : 0335-8062 Notice Sudoc : 000585920 Rfrences BNF : FRBNF34703681

oai:halshs.archives-ouvertes.fr:halshs-00376244_v1

Jean JaminLAHIC-IIAC UMR8177 EHESS http://www.lahic.cnrs.fr/article.php3?id_article=88 jamin(at)ehess.fr

COLE DES HAUTES TUDES EN SCIENCES SOCIALES Centre d'tudes africaines

DOSSIERS AFRICAINSdirigs par Marc Aug et Jean Copans

halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte

Franois Maspero, 1977 ISBN 2-7071-0920-7

halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte

JEAN JAMIN

LES LOIS DU SILENCEESSAI SUR LA FONCTION SOCIALE DU SECRET

FRANOIS MASPERO 1, place Paul-Painlev, V Paris 1977

halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte

A J. st I. G. Rom

halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte

Dommage qu'il n'y ait rien de merveilleux dans les signes, ni de significatif dans les merveilles ! Il y a une clef quelque part... attendez... chut, silence ! Hermann MELVILLE, Moby Dick. En vrit, cet officier semblait avoir la mission spciale de protger la dignit souveraine du capitaine qui, en quelque sorte, paraissait tre trop plein de dignit dans sa personne pour condescendre la protger lui-mme. Hermann MELVILLE, Redburn.

halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte

INTRODUCTION

La plupart des recherches portant sur les traditions orales accordent bien sr, par dfinition et par vocation, un statut prioritaire, pour ainsi dire dominant, la parole : voie par laquelle se transmet le savoir et se reproduisent les socits lignagres. Celles-ci, on l'a dit, ont une civilisation de l'oralit, possdent une littrature orale. L'ambigut de ces concepts traduit assez bien l'embarras des observateurs devant une ralit sociale et culturelle tantt dfinie ngativement (sans criture), tantt d'une manire contradictoire ( littrature orale), tantt avec un certain fixisme ( tradition orale) tout entire perue et contenue, mais en quelque sorte en creux, par l'absence et le manque (ceux de l'criture), dans le champ du discours et de la parole. On ne peut certes contester aussi rapidement des analyses et des tudes dont la finesse et la qualit ne sont plus vanter : il s'agit plutt d'en relativiser la porte et d'ouvrir d'autres perspectives en s'interrogeant notamment sur les conditions sociales d'exercice de la parole ; conditions qui doivent, au bout du compte, en inflchir le sens et la valeur et permettre de dgager le mode d'articulation entre les structures de codification, de communication et de subordination. Si la parole est prise, elle se trouve galement prise dans un rseau social qui en conditionne la pertinence et la frquence, qui en limite donc l'utilisation. N'importe qui ne dit certes pas n'importe quoi, n'importe quand et n'importe o. Telle peut tre, rsume d'une 9

halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte

faon lapidaire, l'hypothse de dpart, qui amnera poser des questions du type : qui dit quoi ? quoi dit quoi ? quoi dit qui ? Il faut tout d'abord se dmarquer des perspectives et analyses linguistiques et smiologiques, car c'est moins l'tude de la langue, des discours proprement dits, des codes, des signes ou du symbolique qui nous intresse ici que celle de leur fonctionnement, de leurs usages, msusages ou non-usages par des acteurs sociaux en situation et en relation. Toute parole, tout discours, qu'il soit tenu ou retenu, met en place et en scne des groupes ou des catgories sociales qui sont dans un rapport aux pouvoir-dire et aux savoir-dire, qui dfinissent selon une logique dcouvrir des pouvoir-faire et des savoir-faire. Les commentaires et rflexions sur les conditions d'enqute et d'observation, qui souvent ouvrent ou jalonnent les monographies, soulignent cette socialisation de la parole et cette position du discours. Il ne suffit pls de recueillir et d'enregistrer l'information, la parole donne. Il convient de la situer, de la confronter, d'en faire l' a histoire , la a gographie et la gnalogie , d'autant qu'obtenue souvent par interrogation elle-mme perue par les enquts comme menaante ou au mieux inconvenante elle risque sans cela d'tre complaisante, conventionnelle, trompeuse ou insipide. Cette prudence initiale, presque devenue une mode ou une clause de style, lude toutefois le problme qu'elle dvoile, par son ct frquemment descriptif, historique et quelquefois idiosyncrasique. Cependant, les travaux de quelques psychologues et psychothrapeutes africanistes, notamment ceux de l'quipe de Fann Dakar j, confronts dans leur pratique aux situations d'coute, de dialogue et de discours, cernent de plus prs, semble-t-il, cette question du statut de la parole'. Certains font ressortir ce qui, jusqu'alors, pouvait sembler paradoxal pour une socit traditionnelle, savoir le danger, la menace, la violence et le viol des paroles 3 ; d'autres insistent sur l'ambigut du dire, tour tour rgulateur et perturbateur, consolateur et accusateur, et mettent en vidence des processus ducatifs qui tendent justement le pondrer, le temporiser, le retenir, le suspendre, qui apprennent en somme a savoir se taire 1. Cf. la revue Psychopathologie africaine. 2. Cf. E. et M.-C. ORTIGUES, A. et J. ZEMPLENI, Psychologie clinique et Ethnologie (Sngal) , Bulletin de psychologie, XXI, 270, Paris, 1968, p. 950-958. 3. Cf. D. STORPER-PEREZ, La Folie colonise, Maspero, Paris, 1974, p. 16-20. 4. J. RABAIN-ZEMPLNI, c Expression de l'agressivit... , art. cit, 1974, 10

halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte

introduction

D'une faon indpendante, un niveau plus sociologique, M. Aug fait des remarques analogues lorsqu'il crit que, dans la socit lignagre, a la thorie enseigne avant tout se taire, elle rvle les dangers de la prise de parole, elle menace de condamner ceux qui auraient l'imprudence de recourir elle pour laborer un discours effectivement dit, une accusation effectivement formules. Condamne la parole, la socit lignagre apprendrait-elle s'en mfier, s'en garder ? La loi sociale serait-elle ici, comme le suggre par ailleurs M. Aug, une loi du silence o la stratgie du pouvoir consisterait prcisment taire et se taire ? De ce point de vue, le rgime des secrets qui entoure certaines pratiques rituelles cls, telle l'initiation, pourrait tre l'expression privilgie de cette loi, et l'on peut s'interroger sur leurs fonctions sociales. De tels processus ne sont peut-tre pas propres aux socits traditionnelles ou lignagres. S'ils apparaissent ici grossis et amplifis, par consquent plus visibles et accentus, sans doute plus pertinents et particuliers, du fait de la taille et de la structure de ces socits, on peut nanmoins supposer qu'ils jouent et se rvlent quelque part dans les socits dites avances. Ce qui, au bout du compte, condition que l'hypothse soit vrifie, permettrait de s'interroger sur la structure du pouvoir, sur les conditions thoriques de son exercice et, d'une faon plus gnrale, sur les stratgies de la communication sociale La dimension et l'organisation des socits a avances tendent certes dcentrer et dmultiplier les lieux et les niveaux d'exercice du pouvoir, largir et diversifier les rseaux de communication, structurer et institutionnaliser les rapports aux savoirs ; en somme diversifier les points d'ancrage et les modes d'expression du pouvoir. Mais les appareils et dispositifs mis en place et en oeuvre obissent peut-tre cette loi organique, reprable des niveaux lmentaires, fonde sur le silence et la rtention. C'est en tout cas ce que l'on peut infrer des analyses de M. Crozier sur le phnomne bureaucratique 8 : pour lui, le pouvoir nat de situations d'incertitude, de flou et de silence. Chaque groupe tend augmenter la part d'incertiet L'Enfant wolof de deux cinq ans, op. cit., 1975, p. 409 et s. [les mentions op. cit et s art. cit renvoient la bibliographie p. 128-131]. 5. M. AUG, Thorie des pouvoirs et idologie..., op. cit., 1975, p. 226. 6. M. AUG, La Construction du monde..., op. cit., 1974. 7. Cf. P. ROQUSPLO, Le Partage du savoir..., op. cit., 1974. 8. Le Phnomne bureaucratique, Le Seuil, Paris, 1963.

11

halshs-00376244 (04-2009) Avec l'autorisation des ditions La Dcouverte

tude qu'il fait ,planer sur les autres et, par l mme, son pouvoir rduire l'incertitude dploye par les autres et donc rduire leur pouvoir 9. La centralisation gnralement observe dans ce type d'organisation procde moins d'une tentative de concentrer un pouvoir absolu au sommet de la pyramide que d'une volont de placer une distance ou un cran protecteur suffisant entre ceux qui ont le droit de prendre une dcision et ceux qui seront affects par cette dcision '') . Sur un plan global et d'une faon assez spectaculaire, les vnements de Mai 1968 ont t pour certains " caractriss par la prise de parole , par le rejet du silence quotidien, oppresseur, par celui des secrets de la dcision : il s'agissait de bouleverser les rgles politiques de la communication, de la massifier , de la dmocratiser... Le cas franais qui sera analys au dbut et qui orientera notre problmatique