Anatole France - Les Dieux Ont Soif

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Les Dieux ont soifFrance, Anatole

Publication: 1912 Catgorie(s): Fiction, Historique Source: Gallica

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A Propos France: Anatole France, de son nom exact Franois-Anatole Thibault, est un crivain franais, n le 16 avril 1844 Paris, quai Malaquais, mort le 12 octobre 1924 Saint-Cyr-sur-Loire (Indre-et-Loire). Il est considr comme lun des plus grands crivains de la Troisime Rpublique dont il fut galement lun des plus importants critiques littraires, et comme lune des consciences les plus significatives de son temps, sengageant en faveur de nombreuses causes sociales et politiques du dbut du xxe sicle. Laurat du Prix Nobel de littrature en 1921. Disponible sur Feedbooks pour France: Thas (1890) Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et autres contes merveilleux (1886) Le Crime de Sylvestre Bonnard (1881) Le Mannequin d'osier (1898) Le Livre de mon ami (1885) Le Puits de Sainte Claire (1895) Copyright: This work is available for countries where copyright is Life+70 and in the USA. Note: This book is brought to you by Feedbooks http://www.feedbooks.com Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

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Chapitre

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variste Gamelin, peintre, lve de David, membre de la section du Pont-Neuf, prcdemment section Henri IV, s'tait rendu de bon matin l'ancienne glise des Barnabites, qui depuis trois ans, depuis le 21 mai 1790, servait de sige l'assemble gnrale de la section. Cette glise s'levait sur une place troite et sombre, prs de la grille du Palais. Sur la faade, compose de deux ordres classiques, orne de consoles renverses et de pots feu, attriste par le temps, offense par les hommes, les emblmes religieux avaient t martels et l'on avait inscrit en lettres noires au-dessus de la porte la devise rpublicaine "Libert, galit, Fraternit ou la Mort". variste Gamelin pntra dans la nef: les votes, qui avaient entendu les clercs de la congrgation de Saint-Paul chanter en rochet les offices divins, voyaient maintenant les patriotes en bonnet rouge assembls pour lire les magistrats municipaux et dlibrer sur les affaires de la section. Les saints avaient t tirs de leurs niches et remplacs par les bustes de Brutus, de Jean-Jacques et de Le Peltier. La table des Droits de l'Homme se dressait sur l'autel dpouill. C'est dans cette nef que, deux fois la semaine, de cinq heures du soir onze heures, se tenaient les assembles publiques. La chaire, orne du drapeau aux couleurs de la nation, servait de tribune aux harangues. Vis-vis, du ct de l'ptre, une estrade de charpentes grossires s'levait, destine recevoir les femmes et les enfants, qui venaient en assez grand nombre ces runions. Ce matin-l, devant un bureau, au pied de la chaire, se tenait, en bonnet rouge et carmagnole, le menuisier de la place de Thionville, le citoyen Dupont an, l'un des douze du Comit de surveillance. Il y avait sur le bureau une bouteille et des verres, une critoire et un cahier de papier contenant le texte de la ptition qui invitait la Convention rejeter de son sein les vingt-deux membres indignes. variste Gamelin prit la plume et signa. Je savais bien, dit le magistrat artisan, que tu viendrais donner ton nom, citoyen Gamelin. Tu es un pur. Mais la section n'est pas chaude;

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elle manque de vertu. J'ai propos au Comit de surveillance de ne point dlivrer de certificat de civisme quiconque ne signerait pas la ptition. Je suis prt signer de mon sang, dit Gamelin, la proscription des tratres fdralistes. Ils ont voulu la mort de Marat qu'ils prissent. Ce qui nous perd, rpliqua Dupont an, c'est l'indiffrentisme. Dans une section, qui contient neuf cents citoyens ayant droit de vote, il n'y en a pas cinquante qui viennent l'assemble. Hier nous tions vingt-huit. Eh bien! dit Gamelin, il faut obliger, sous peine d'amende, les citoyens venir. H! H! Fit le menuisier en fronant le sourcil, s'ils venaient tous, les patriotes seraient en minorit. Citoyen Gamelin, veux-tu boire un verre de vin la sant des bons sans-culottes? Sur le mur de l'glise, du ct de l'vangile, on lisait ces mots accompagns d'une main noire dont l'index montrait le passage conduisant au clotre Comit civil, Comit de surveillance, Comit de bienfaisance. Quelques pas plus avant, on atteignait la porte de la ci-devant sacristie, que surmontait cette inscription: Comit Militaire. Gamelin la poussa et trouva le secrtaire du Comit qui crivait sur une grande table encombre de livres, de papiers, de lingots d'acier, de cartouches et d'chantillons de terres salptres. Salut, citoyen Trubert. Comment vas-tu? Moi? je me porte merveille. Le secrtaire du Comit militaire, Fortun Trubert, faisait invariablement cette rponse ceux qui s'inquitaient de sa sant, moins pour les instruire de son tat que pour couper court toute conversation sur ce sujet. Il avait, vingt-huit ans, la peau aride, les cheveux rares, les pommettes rouges, le dos vot. Opticien sur le quai des Orfvres, il tait propritaire d'une trs ancienne maison qu'il avait cde en 91 un vieux commis pour se dvouer ses fonctions municipales. Une mre charmante, morte vingt ans et dont quelques vieillards, dans le quartier, gardaient le touchant souvenir, lui avait donn ses beaux yeux doux et passionns, sa pleur, sa timidit. De son pre, ingnieur opticien, fournisseur du roi, emport par le mme mal avant sa trentime anne, il tenait un esprit juste et appliqu. Sans s'arrter d'crire: Et toi, citoyen, comment vas-tu? Bien. Quoi de nouveau? Rien, rien. Tu vois tout est bien tranquille ici. Et la situation? La situation est toujours la mme.

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La situation tait effroyable. La plus belle arme de la Rpublique investie dans Mayence; Valenciennes assige; Fontenay pris par les Vendens; Lyon rvolt; les Cvennes insurges, la frontire ouverte aux Espagnols; les deux tiers des dpartements envahis ou soulevs; Paris sous les canons autrichiens, sans argent, sans pain. Fortun Trubert crivait tranquillement. Les sections tant charges par arrt de la Commune d'oprer la leve de douze mille hommes pour la Vende, il rdigeait des instructions relatives l'enrlement et l'armement du contingent que le "Pont-Neuf" ci-devant "Henri IV" devait fournir. Tous les fusils de munition devaient tre dlivrs aux rquisitionnaires. La garde nationale de la section serait arme de fusils de chasse et de piques. Je t'apporte, dit Gamelin, l'tat des cloches qui doivent tre envoyes au Luxembourg pour tre converties en canons. variste Gamelin, bien qu'il ne possdt pas un sou, tait inscrit parmi les membres actifs de la section; la loi n'accordait cette prrogative qu'aux citoyens assez riches pour payer une contribution de la valeur de trois journes de travail; et elle exigeait dix journes pour qu'un lecteur ft ligible. Mais la section du Pont-Neuf, prise d'galit et jalouse de son autonomie, tenait pour lecteur et pour. ligible tout citoyen qui avait pay de ses deniers son uniforme de garde national. C'tait le cas de Gamelin, qui tait citoyen actif de sa section et membre du Comit militaire. Fortun Trubert posa sa plume Citoyen variste, va donc la Convention demander qu'on nous envoie des instructions pour fouiller le sol des caves, lessiver la terre et les moellons et recueillir le salptre. Ce n'est pas tout que d'avoir des canons, il faut aussi de la poudre. Un petit bossu, la plume l'oreille et des papiers la main, entra dans la ci-devant sacristie. C'tait le citoyen Beauvisage, du Comit de surveillance. Citoyens, dit-il, nous recevons de mauvaises nouvelles: Custine a vacu Landau. Custine est un tratre! s'cria Gamelin. Il sera guillotin dit Beauvisage. Trubert, de sa voix un peu haletante, s'exprima avec son calme ordinaire La Convention n'a pas cr un Comit de salut public pour des prunes. La conduite de Custine y sera examine. Incapable ou tratre, il sera remplac par un gnral rsolu vaincre, et a ira.

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Il feuilleta des papiers et y promena le regard de ses yeux fatigus Pour que nos soldats fassent leur devoir sans trouble ni dfaillance, il faut qu'ils sachent que le sort de ceux qu'ils ont laisss dans leur foyer est assur. Si tu es de cet avis, citoyen Gamelin, tu demanderas avec moi, la prochaine assemble, que le Comit de bienfaisance se concerte avec le Comit militaire pour secourir les familles indigentes qui ont un parent l'arme. Il sourit et fredonna a ira! a ira! Travaillant douze et quatorze heures par jour, devant sa table de bois blanc, la dfense de la patrie en pril, cet humble secrtaire d'un comit de section ne voyait point de disproportion entre l'normit de la tche et la petitesse de ses moyens, tant il se sentait uni dans un commun effort tous les patriotes, tant il faisait corps avec la nation, tant sa vie se confondait avec la vie d'un grand peuple. Il tait de ceux qui, enthousiastes et patients, aprs chaque dfaite, prparaient le triomphe impossible et certain. Aussi bien leur fallait-il vaincre. Ces hommes de rien, qui avaient dtruit la royaut, renvers le vieux monde, ce Trubert, petit ingnieur opticien, cet variste Gamelin, peintre obscur, n'attendaient point de merci de leurs ennemis. Ils n'avaient de choix qu'entre la victoire et la mort. De l leur ardeur et leur srnit.

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Au sortir des Barnabites, variste Gamelin s'achemina vers la place Dauphine, devenue place de Thionville, en l'honneur d'une cit inexpugnable. Situe dans le quartier le plus frquent de Paris, cette place avait perdu depuis prs d'un sicle sa belle ordonnance : les htels construits sur les trois faces, au temps de Henri IV, uniformment en brique rouge avec chanes de pierre blanche, pour des magistrats magnifiques, maintenant, ayant chang leurs nobles toits d'ardoise contre deux ou trois misrables tages en pltras, ou mme rass jusqu' terre et remplacs sans honneur par des maisons mal blanchies la chaux, n'offraient plus que des faades irrgulires, pauvres, sales, perces de fentres ingales, troites, innombrables, qu'gayaient des pots de fleurs, des cages d'oiseaux et des linges qui schaient. L, logeait une multitude d'artisans, bijoutiers, ciseleurs, horlogers, opticiens, imprimeurs, lingres, modistes, blanchisseuses, et quelques vieux hommes de loi qui n'avaient point t emports dans la tourmente avec la justice royale. C'tait le matin et c'tait le printemps. De jeunes rayons de soleil, enivrants comme du vin doux, riaient sur les murs et se coulaient gaiement dans les mansardes. Les chssis des croises guillotine taient tous soulevs et l'on voyait au-dessous les ttes cheveles des mnagres. Le greffier du tribunal rvolutionnaire, sorti de la maison pour se rendre son poste, tapotait en passant les joues des enfants qui jouaient sous les arbres. On entendait crier sur le Pont-Neuf la trahison de l'infme Dumouriez. variste Gamelin habitait, sur le ct du quai de l'Horloge, une maison qui datait de Henri IV et aurait fait encore assez bonne figure sans un petit grenier couvert de tuiles dont on l'avait exhausse sous l'avant-dernier tyran. Pour approprier l'appartement de quelque vieux parlementaire aux convenances des familles bourgeoises et artisanes qui y logeaient, on avait multipli les cloisons et les soupentes. C'est ainsi que le citoyen Remacle, concierge-tailleur, nichait dans un entresol fort abrg en hauteur comme en largeur, o on le voyait par la porte vitre, les jambes

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croises sur son tabli et la nuque au plancher, cousant un uniforme de garde national, tandis que la citoyenne Remacle, dont le fourneau n'avait pour chemine que l'escalier, empoisonnait les locataires de la fume de ses ragots et de ses fritures, et que, sur le seuil de la porte, la petite Josphine, leur fille, barbouille de mlasse et belle comme le jour, jouait avec Mouton, le chien du menuisier. La citoyenne Remacle, abondante de cur, de poitrine et de reins, passait pour accorder ses faveurs son voisin le citoyen Dupont an, l'un des douze du Comit de surveillance. Son mari, tout du moins, l'en souponnait vhmentement et les poux Remacle emplissaient la maison des clats alterns de leurs querelles et de leurs raccommodements. Les tages suprieurs de la maison taient occups par le citoyen Chaperon, orfvre, qui avait sa boutique sur le quai de l'Horloge, par un officier de sant, par un homme de loi, par un batteur d'or et par plusieurs employs du Palais. variste Gamelin monta l'escalier antique jusqu'au quatrime et dernier tage, o il avait son atelier avec une chambre pour sa mre. L finissaient les degrs de bois garnis de carreaux qui avaient succd aux grandes marches de pierre des premiers tages. Une chelle, applique au mur, conduisait un grenier d'o descendait pour lors un gros homme assez vieux, d'une belle figure rose et fleurie, qui tenait pniblement embrass un norme ballot, et fredonnait toutefois: J'ai perdu mon serviteur. S'arrtant de chantonner, il souhaita courtoisement le bonjour Gamelin, qui le salua fraternellement et l'aida descendre son paquet, ce dont le vieillard lui rendit grces . Vous voyez l, dit-il en reprenant son fardeau, des pantins que je vais de ce pas livrer un marchand de jouets de la rue de la Loi. Il y en a ici tout un peuple: ce sont mes cratures; elles ont reu de moi un corps prissable, exempt de joies et de souffrances. Je ne leur ai pas donn la pense, car je suis un Dieu bon. C'tait le citoyen Maurice Brotteaux, ancien traitant, ci-devant noble: son pre, enrichi dans les partis, avait achet une savonnette vilain. Au bon temps, Maurice Brotteaux se nommait monsieur des Ilettes et donnait, dans son htel de la rue de la Chaise, des soupers fins que la belle madame de Rochemaure, pouse d'un procureur, illuminait de ses yeux, femme accomplie, dont la fidlit honorable ne se dmentit point tant que la Rvolution laissa Maurice Brotteaux des Ilettes ses offices, ses rentes, son htel, ses terres, son nom. La Rvolution les lui enleva. Il gagna sa vie peindre des portraits sous les portes cochres, faire des crpes et des beignets sur le quai de la Mgisserie, composer des

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discours pour les reprsentants du peuple et donner des leons de danse aux jeunes citoyennes. Prsentement, dans son grenier, o l'on se coulait par une chelle et o l'on ne pouvait se tenir debout, Maurice Brotteaux, riche d'un pot de colle, d'un paquet de ficelles, d'une bote d'aquarelle et de quelques rognures de papier, fabriquait des pantins qu'il vendait de gros marchands de jouets, qui les revendaient aux colporteurs, qui les promenaient par les Champs-lyses, au bout d'une perche, brillants objets des dsirs des petits enfants. Au milieu des troubles publics et dans la grande infortune dont il tait lui-mme accabl, il gardait une me sereine, lisant pour se rcrer son Lucrce, qu'il portait constamment dans la poche bante de sa redingote puce. variste Gamelin poussa la porte de son logis, qui cda a tout de suite. Sa pauvret lui pargnait le souci des serrures, et quand sa mre, par habitude, tirait le verrou, il lui disait "A quoi bon? On ne vole pas les toiles d'araigne, et les miennes pas davantage". Dans son atelier s'entassaient, sous une couche paisse de poussire ou retournes contre le mur, les toiles de ses dbuts, alors qu'il traitait, selon la mode, des scnes galantes, caressait d'un pinceau lisse et timide des carquois puiss et des oiseaux envols, des jeux dangereux et des songes de bonheur, troussait des gardeuses d'oies et fleurissait de roses le sein des bergres. Mais cette manire ne convenait point son temprament. Ces scnes, froidement traites, attestaient l'irrmdiable chastet du peintre. Les amateurs ne s'y taient pas tromps et Gamelin n'avait jamais pass pour un artiste rotique. Aujourd'hui, bien qu'il n'et pas encore atteint la trentaine, ces sujets lui semblaient dater d'un temps immmorial. Il y reconnaissait la dpravation monarchique et l'effet honteux de la corruption des cours. Il s'accusait d'avoir donn dans ce genre mprisable et montr un gnie avili par l'esclavage. Maintenant, citoyen d'un peuple libre, il charbonnait d'un trait vigoureux des Liberts, des Droits de l'Homme, des Constitutions franaises, des Vertus rpublicaines, des Hercules populaires terrassant l'Hydre de la Tyrannie, et mettait dans toutes ces compositions toute l'ardeur de son patriotisme. Hlas! il n'y gagnait point sa vie. Le temps tait mauvais pour les artistes. Ce n'tait pas, sans doute, la faute de la Convention, qui lanait de toutes parts des armes contre les rois, qui, fire, impassible, rsolue devant l'Europe conjure, perfide et cruelle envers elle-mme, se dchirait de ses propres mains, qui mettait la terreur l'ordre du jour, instituait pour punir les conspirateurs un tribunal impitoyable auquel elle allait donner bientt ses membres dvorer, et qui dans le mme temps, calme, pensive, amie de la science et de la beaut, rformait le calendrier, crait des coles

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spciales, dcrtait des concours de peinture et de sculpture, fondait des prix pour encourager les artistes, organisait des salons annuels, ouvrait le Musum et, l'exemple d'Athnes et de Rome, imprimait un caractre sublime la clbration des ftes et des deuils publics. Mais l'art franais, autrefois si rpandu en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Pologne, n'avait plus de dbouchs l'tranger. Les amateurs de peinture, les curieux d'art, grands seigneurs et financiers, taient ruins, avaient migr ou se cachaient. Les gens que la Rvolution avait enrichis, paysans acqureurs de biens nationaux, agioteurs, fournisseurs aux armes, croupiers du Palais-Royal, n'osaient encore montrer leur opulence et, d'ailleurs, ne se souciaient point de peinture. Il fallait ou la rputation de Regnault ou l'adresse du jeune Grard pour vendre un tableau. Greuze, Fragonard, Houin taient rduits l'indigence. Prud'hon nourrissait pniblement sa femme et ses enfants en dessinant des sujets que Copia gravait au pointill. Les peintres patriotes Hennequin, Wicar, Topino-Lebrun souffraient la faim. Gamelin, incapable de faire les frais d'un tableau, ne pouvant ni payer le modle, ni acheter des couleurs, laissait peine bauche sa vaste toile du Tyran poursuivi aux Enfers par les Furies. Elle couvrait la moiti de l'atelier de figures inacheves et terribles, plus grandes que nature, et d'une multitude de serpents verts dardant chacun deux langues aigus et recourbes. On distinguait au premier plan, gauche, un Charon maigre et farouche dans sa barque, morceau puissant et d'un beau dessin, mais qui sentait l'cole. Il y avait bien plus de gnie et de naturel dans une toile de moindres dimensions, galement inacheve, qui tait pendue l'endroit le mieux clair de l'atelier. C'tait un Oreste que sa sur lectre soulevait sur son lit de douleur. Et l'on voyait la jeune fille carter d'un geste touchant les cheveux emmls qui voilaient les yeux de son frre. La tte d'Oreste tait tragique et belle et l'on y reconnaissait une ressemblance avec le visage du peintre. Gamelin regardait souvent d'un il attrist cette composition; parfois ses bras frmissants du dsir de peindre se tendaient vers la figure largement esquisse d'lectre et retombaient impuissants. L'artiste tait gonfl d'enthousiasme et son me tendue vers de grandes choses. Mais il lui fallait s'puiser sur des ouvrages de commande qu'il excutait mdiocrement, parce qu'il devait contenter le got du vulgaire et aussi parce qu'il ne savait point imprimer aux moindres choses le caractre du gnie. Il dessinait de petites compositions allgoriques, que son camarade Desmahis gravait assez adroitement en noir ou en couleurs et que prenait bas prix un marchand d'estampes de la rue Honor, le citoyen Blaise.

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Mais le commerce des estampes allait de mal en pis, disait Blaise, qui depuis quelque temps ne voulait plus rien acheter. Cette fois pourtant, Gamelin, que la ncessit rendait ingnieux, venait de concevoir une invention heureuse et neuve, du moins le croyait-il, qui devait faire la fortune du marchand d'estampes, du graveur et la sienne; un jeu de cartes patriotique dans lequel aux rois, aux dames, aux valets de l'ancien rgime il substituait des Gnies, des Liberts, des galits. Il avait dj esquiss toutes ses figures, il en avait termin plusieurs, et il tait press de livrer Desmahis celles qui se trouvaient en tat d'tre graves. La figure qui lui paraissait la mieux venue reprsentait un volontaire coiff du tricorne, vtu d'un habit bleu parements rouges, avec une culotte jaune et des gutres noires, assis sur une caisse, les pieds sur une pile de boulets, son fusil entre les jambes. C'tait le citoyen de cur remplaant le valet de cur. Depuis plus de six mois Gamelin dessinait des volontaires, et toujours avec amour. Il en avait vendu quelques-uns, aux jours d'enthousiasme. Plusieurs pendaient au mur de l'atelier. Cinq ou six, l'aquarelle, la gouache, aux deux crayons, tranaient sur la table et sur les chaises. Au mois de juillet 92, lorsque s'levaient sur toutes les places de Paris des estrades pour les enrlements, quand tous les cabarets, orns de feuillage, retentissaient des cris de "Vive la Nation! vivre libre ou mourir!" Gamelin ne pouvait passer sur le Pont-Neuf ou devant la maison de ville sans que son cur bondt vers la tente pavoise sous laquelle des magistrats en charpe inscrivaient les volontaires au son de la Marseillaise. Mais en rejoignant les armes il et laiss sa mre sans pain. Prcde du bruit de son souffle pniblement expir, la citoyenne veuve Gamelin entra dans l'atelier, suante, rougeoyante, palpitante, la cocarde nationale ngligemment pendue son bonnet et prte s'chapper. Elle posa son panier sur une chaise et, plante debout pour mieux respirer, gmit de la chert des vivres. Coutelire dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, l'enseigne de la Ville de Chtellerault tant qu'avait vcu son poux, et maintenant pauvre mnagre, la citoyenne Gamelin vivait retire chez son fils le peintre. C'tait l'an de ses deux enfants. Quant sa fille Julie, nagure demoiselle de modes rue Honor, le mieux tait d'ignorer ce qu'elle tait devenue, car il n'tait pas bon de dire qu'elle avait migr avec un aristocrate. Seigneur Dieu! soupira la citoyenne en montrant son fils une miche de pte paisse et bise, le pain est hors de prix; encore s'en faut-il bien qu'il soit de pur froment. On ne trouve au march ni ufs, ni

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lgumes, ni fromages. A force de manger des chtaignes, nous deviendrons chtaignes. Aprs un long silence, elle reprit J'ai vu dans la rue des femmes qui n'avaient pas de quoi nourrir leurs petits enfants. La misre est grande pour le pauvre monde. Et il en sera ainsi tant que les affaires ne seront pas rtablies. Ma mre, dit Gamelin en fronant le sourcil, la disette dont nous souffrons est due aux accapareurs et aux agioteurs qui affament le peuple et s'entendent avec les ennemis du dehors pour rendre la Rpublique odieuse aux citoyens et dtruire la libert. Voil o aboutissent les complots des Brissotins, les trahisons des Ption et des Roland! Heureux encore si les fdralistes en armes ne viennent pas massacrer, Paris, les patriotes que la famine ne dtruit pas assez vite Il n'y a pas de temps perdre il faut taxer la farine et guillotiner quiconque spcule sur la nourriture du peuple, fomente l'insurrection ou pactise avec l'tranger. La Convention vient d'tablir un tribunal extraordinaire pour juger les conspirateurs. Il est compos de patriotes; mais ses membres auront-ils assez d'nergie pour dfendre la patrie contre tous ses ennemis? Esprons en Robespierre, il est vertueux. Esprons surtout en Marat. Celui-l aime le peuple, discerne ses vritables intrts et les sert. Il fut toujours le premier dmasquer les tratres, djouer les complots. Il est incorruptible et sans peur. Lui seul est capable de sauver la Rpublique en pril. La citoyenne Gamelin, secouant la tte, fit tomber de son bonnet sa cocarde nglige. Laisse donc, variste; ton Marat est un homme comme les autres, et qui ne vaut pas mieux que les autres. Tu es jeune, tu as des illusions. Ce que tu dis aujourd'hui de Marat, tu l'as dit autrefois de Mirabeau, de La Fayette, de Ption, de Brissot. Jamais! s'cria Gamelin, sincrement oublieux. Ayant dgag un bout de la table de bois blanc encombre de papiers, de livres, de brosses et de crayons, la citoyenne y posa la soupire de faence, deux cuelles d'tain, deux fourchettes de fer, la miche de pain bis et un pot de piquette. Le fils et la mre mangrent la soupe en silence et ils finirent leur dner par un petit morceau de lard. La mre ayant mis son fricot sur son pain, portait gravement sur la pointe de son couteau de poche les morceaux sa bouche dente et mchait avec respect des aliments qui avaient cot cher. Elle avait laiss dans le plat le meilleur son fils, qui restait songeur et distrait.

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Mange, variste, lui disait-elle, intervalles gaux, mange. Et cette parole prenait sur ses lvres la gravit d'un prcepte religieux. Elle recommena ses lamentations sur la chert des vivres. Gamelin rclama de nouveau la taxe comme le seul remde ces maux. Mais elle: Il n'y a plus d'argent. Les migrs ont tout emport. Il n'y a plus de confiance. C'est dsesprer de tout. Taisez-vous, ma mre, taisez-vous! s'cria Gamelin. Qu'importent nos privations, nos souffrances d'un moment! La Rvolution fera pour les sicles le bonheur du genre humain. La bonne dame trempa son pain dans son vin son esprit s'claircit et elle songea en souriant au temps de sa jeunesse, quand elle dansait sur l'herbe la fte du roi. Il lui souvenait aussi du jour o Joseph Gamelin, coutelier de son tat, l'avait demande en mariage. Et elle conta par le menu comment les choses s'taient passes. Sa mre lui avait dit "Habille-toi. Nous allons sur la place de Grve, dans le magasin de M. Bienassis, orfvre, pour voir carteler Damiens". Elles eurent grand-peine se frayer un chemin travers la foule des curieux. Dans le magasin de M. Bienassis la jeune fille avait trouv Joseph Gamelin, vtu de son bel habit rose, et elle avait compris tout de suite de quoi il retournait. Tout le temps qu'elle s'tait tenue la fentre pour voir le rgicide tenaill, arros de plomb fondu, tir quatre chevaux et jet au feu, M. Joseph Gamelin, debout derrire elle, n'avait pas cess de la complimenter sur son teint, sa coiffure et sa taille. Elle vida le fond de son verre et continua de se remmorer sa vie. Je te mis au monde, variste, plus tt que je ne m'y attendais, par suite d'une frayeur que j'eus, tant grosse, sur le Pont-Neuf, o je faillis tre renverse par des curieux, qui couraient l'excution de M. de Lally. Tu tais si petit, ta naissance, que le chirurgien croyait que tu ne vivrais pas. Mais je savais bien que Dieu me ferait la grce de te conserver. Je t'levai de mon mieux, ne mnageant ni les soins ni la dpense. Il est juste de dire, mon variste, que tu m'en tmoignas de la reconnaissance et que, ds l'enfance, tu cherchas m'en rcompenser selon tes moyens. Tu tais d'un naturel affectueux et doux. Ta sur n'avait pas mauvais cur; mais elle tait goste et violente. Tu avais plus de piti qu'elle des malheureux. Quand les petits polissons du quartier dnichaient des nids dans les arbres, tu t'efforais de leur tirer des mains les oisillons pour les rendre leur mre, et bien souvent tu n'y renonais que foul aux pieds et cruellement battu. A l'ge de sept ans, au lieu de te quereller avec de mauvais sujets, tu allais tranquillement dans la rue en rcitant ton

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catchisme; et tous les pauvres que tu rencontrais, tu les amenais la maison pour les secourir, tant que je fus oblige de te fouetter pour t'ter cette habitude. Tu ne pouvais voir un tre souffrir sans verser des larmes. Quand tu eus achev ta croissance, tu devins trs beau. A ma grande surprise, tu ne semblais pas le savoir, trs diffrent en cela de la plupart des jolis garons, qui sont coquets et vains de leur figure. La vieille mre disait vrai. variste avait eu vingt ans un visage grave et charmant, une beaut la fois austre et fminine, les traits d'une Minerve. Maintenant ses yeux sombres et ses joues ples exprimaient une me triste et violente. Mais son regard, lorsqu'il le tourna sur sa mre, reprit pour un moment la douceur de la premire jeunesse. Elle poursuivit: Tu aurais pu profiter de tes avantages pour courir les filles, mais tu te plaisais rester prs de moi, la boutique, et il m'arrivait parfois de te dire de te retirer de mes jupes et d'aller un peu te dgourdir avec tes camarades. Jusque sur mon lit de mort je te rendrai ce tmoignage, variste, que tu es un bon fils. Aprs le dcs de ton pre, tu m'as prise courageusement ta charge; bien que ton tat ne te rapporte gure, tu ne m'as jamais laisse manquer de rien, et, si nous sommes aujourd'hui tous deux dpourvus et misrables, je ne puis te le reprocher, la faute en est la Rvolution. Il fit un geste de reproche; mais elle haussa les paules et poursuivit. Je ne suis pas une aristocrate. J'ai connu les grands dans toute leur puissance et je puis dire qu'ils abusaient de leurs privilges. J'ai vu ton pre btonn par les laquais du duc de Canaleilles parce qu'il ne se rangeait pas assez vite sur le passage de leur matre. Je n'aimais point l'Autrichienne elle tait trop fire et faisait trop de dpenses. Quant au roi, je l'ai cru bon, et il a fallu son procs et sa condamnation pour me faire changer d'ide. Enfin je ne regrette pas l'ancien rgime, bien que j'y aie pass quelques moments agrables. Mais ne me dis pas que la Rvolution tablira l'galit, parce que les hommes ne seront jamais gaux; ce n'est pas possible, et l'on a beau mettre le pays sens dessus dessous il y aura toujours des grands et petits, des gras et des maigres. Et, tout en parlant, elle rangeait la vaisselle. Le peintre ne l'coutait plus. Il cherchait la silhouette d'un sans-culotte, en bonnet rouge et en carmagnole, qui devait, dans son jeu de cartes, remplacer le valet de pique condamn. On gratta la porte et une fille, une campagnarde, parut, plus large que haute, rousse, bancale, une loupe lui cachant l'il gauche, l'il droit

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d'un bleu si ple qu'il en paraissait blanc, les lvres normes et les dents dbordant les lvres. Elle demanda Gamelin si c'tait lui le peintre et s'il pouvait lui faire un portrait de son fianc, Ferrand (Jules), volontaire l'arme des Ardennes. Gamelin rpondit qu'il ferait volontiers ce portrait au retour du brave guerrier. La fille demanda avec une douceur pressante que ce ft tout de suite. Le peintre, souriant malgr lui, objecta qu'il ne pouvait rien faire sans le modle. La pauvre crature ne rpondit rien: elle n'avait pas prvu cette difficult. La tte incline sur l'paule gauche, les mains jointes sur le ventre, elle demeurait inerte et muette et semblait accable de chagrin. Touch et amus de tant de simplicit, le peintre, pour distraire la malheureuse amante, lui mit dans la main un des volontaires qu'il avait peints l'aquarelle et lui demanda s'il tait fait ainsi, son fianc des Ardennes. Elle appliqua sur le papier le regard de son il morne, qui lentement s'anima, puis brilla, et resplendit; sa large face s'panouit en un radieux sourire. C'est sa vraie ressemblance, dit-elle enfin; c'est Ferrand (Jules) au naturel, c'est Ferrand (Jules) tout crach. Avant que le peintre et song lui tirer la feuille des mains, elle la plia soigneusement de ses gros doigts rouges et en fit un tout petit carr qu'elle coula sur son cur, entre le busc et la chemise, remit l'artiste un assignat de cinq livres, souhaita le bonsoir la compagnie et sortit, clochante et lgre.

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Dans l'aprs-midi du mme jour, variste se rendit chez le citoyen Jean Blaise, marchand d'estampes, qui vendait aussi des botes, des cartonnages et toutes sortes de jeux, rue Honor, vis--vis de l'Oratoire, proche les Messageries, l'Amour peintre. Le magasin s'ouvrait au rez-dechausse d'une maison vieille de soixante ans, par une baie dont la vote portait sa clef un mascaron cornu. Le cintre de cette baie tait rempli par une peinture l'huile reprsentant le Sicilien ou l'Amour peintre, d'aprs une composition de Boucher, que le pre de Jean Blaise avait fait poser en 1770 et qu'effaaient depuis lors le soleil et la pluie. De chaque ct de la porte, une baie semblable, avec une tte de nymphe en clef de vote, garnie de vitres aussi grandes qu'il s'en tait pu trouver, offrait aux regards les estampes la mode et les dernires nouveauts de la gravure en couleurs. On y voyait, ce jour-l, des scnes galantes traites avec une grce un peu sche par Boilly, Leons d'amour conjugal et Douces rsistances, dont se scandalisaient les Jacobins et que les purs dnonaient la Socit des arts; la Promenade publique de Debucourt, avec un petit-matre en culotte serin, tal sur trois chaises, des chevaux du jeune Carie Vernet, des arostats, le Bain de Virginie et des figures d'aprs l'antique. Parmi les citoyens dont le flot coulait devant le magasin, c'taient les plus dguenills qui s'arrtaient le plus longtemps devant les deux belles vitrines, prompts se distraire, avides d'images et jaloux de prendre, du moins par les yeux, leur part des biens de ce monde; ils admiraient bouche bante, tandis que les aristocrates donnaient un coup d'il, fronaient le sourcil et passaient. Du plus loin qu'il put l'apercevoir, variste leva ses regards vers une des fentres qui s'ouvraient au-dessus du magasin, celle de gauche, o il y avait un pot d'illets rouges derrire le balcon de fer coquille. Cette fentre clairait la chambre d'lodie, fille de Jean Blaise. Le marchand d'estampes habitait avec son unique enfant le premier tage de la maison.

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variste, s'tant arrt un moment, comme pour prendre haleine devant l'Amour peintre, tourna le bec-de-cane. Il trouva la citoyenne lodie qui, ayant vendu des gravures, deux compositions de Fragonard fils et de Naigeon, soigneusement choisies entre beaucoup d'autres, avant d'enfermer dans la caisse les assignats qu'elle venait de recevoir, les passait l'un aprs l'autre entre ses beaux yeux et le jour, pour en examiner les pontuseaux, les vergeures et le filigrane, inquite, car il circulait autant de faux papier que de vrai, ce qui nuisait beaucoup au commerce. Comme autrefois ceux qui imitaient la signature du roi, les contrefacteurs de la monnaie nationale taient punis de mort; cependant on trouvait des planches assignats dans toutes les caves; les Suisses introduisaient de faux assignats par millions; on les jetait par paquets dans les auberges; les Anglais en dbarquaient tous les jours des ballots sur nos ctes pour discrditer la Rpublique et rduire les patriotes la misre, lodie craignait de recevoir du mauvais papier et craignait plus encore d'en passer et d'tre traite comme complice de Pitt, s'en fiant toutefois sa chance et sre de se tirer d'affaire en toute rencontre. variste la regarda de cet air sombre qui mieux que tous les sourires exprime l'amour. Elle le regarda avec une moue un peu moqueuse qui retroussait ses yeux noirs, et cette expression lui venait de ce qu'elle se savait aime et qu'elle n'tait pas fche de l'tre et de ce que cette figurel irrite un amoureux, l'excite se plaindre, l'induit se dclarer s'il ne l'a pas encore fait, ce qui tait le cas d'variste. Ayant mis les assignats dans la caisse, elle tira de sa corbeille ouvrage une charpe blanche, qu'elle avait commenc de broder, et se mit travailler. Elle tait laborieuse et coquette, et comme, d'instinct, elle maniait l'aiguille pour plaire en mme temps que pour se faire une parure, elle brodait de faons diffrentes selon ceux qui la regardaient: elle brodait nonchalamment pour ceux qui elle voulait communiquer une douce langueur; elle brodait capricieusement pour ceux qu'elle s'amusait dsesprer un peu. Elle se mit broder avec soin pour variste, en qui elle dsirait entretenir un sentiment srieux. lodie n'tait ni trs jeune ni trs jolie. On pouvait la trouver laide au premier abord. Brune, le teint olivtre, sous le grand mouchoir blanc nou ngligemment autour de sa tte et d'o s'chappaient les boucles azures de sa chevelure, ses yeux de feu charbonnaient leurs orbites. En son visage rond, aux pommettes saillantes, riant, un peu camus, agreste et voluptueux, le peintre retrouvait la tte du faune Borghse, dont il admirait, sur un moulage, la divine espiglerie. De petites moustaches donnaient de l'accent ses lvres ardentes. Un sein qui semblait gonfl de

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tendresse soulevait le fichu crois la mode de l'anne. Sa taille souple, ses jambes agiles, tout son corps robuste se mouvaient avec des grces sauvages et dlicieuses. Son regard, son souffle, les frissons de sa chair, tout en elle demandait le cur et promettait l'amour. Derrire le comptoir de marchande, elle donnait l'ide d'une nymphe de la danse, d'une bacchante d'Opra, dpouille de sa peau de lynx, de son thyrse et de ses guirlandes de lierre, contenue, dissimule par enchantement dans l'enveloppe modeste d'une mnagre de Chardin. Mon pre n'est pas la maison, dit-elle au peintre attendez-le un moment il ne tardera pas rentrer. Les petites mains brunes faisaient courir l'aiguille travers le linon. Trouvez-vous ce dessin votre got, monsieur Gamelin? Gamelin tait incapable de feindre. Et l'amour, en enflammant son courage, exaltait sa franchise. Vous brodez avec habilet, citoyenne, mais, si vous voulez que je vous le dise, le dessin qui vous a t trac n'est pas assez simple, assez nu, et se ressent du got achet qui rgna trop longtemps en France dans l'art de dcorer les toffes, les meubles, les lambris; ces nuds, ces guirlandes rappellent le style petit et mesquin qui fut en faveur sous le tyran. Le got renat. Hlas! nous revenons de loin. Du temps de l'infme Louis XV, la dcoration avait quelque chose de chinois. On faisait des commodes gros ventre, poignes contournes d'un aspect ridicule, qui ne sont bonnes qu' tre mises au feu pour chauffer les patriotes; la simplicit seule est belle. Il faut revenir l'antique. David dessine des lits et des fauteuils d'aprs les vases trusques et les peintures d'Herculanum. J'ai vu de ces lits et de ces fauteuils, dit lodie, c'est beau. Bientt on n'en voudra pas d'autres. Comme vous, j'adore l'antique. Eh bien citoyenne, reprit variste, si vous aviez orn cette charpe d'une grecque, de feuilles de lierre, de serpents ou de flches entrecroises, elle et t digne d'une Spartiate et de vous. Vous pouvez cependant garder ce modle en le simplifiant, en le ramenant la ligne droite. Elle lui demanda ce qu'il fallait ter. Il se pencha sur l'charpe ses joues effleurrent les boucles d'lodie. Leurs mains se rencontraient sur le linon, leurs souffles se mlaient. variste gotait en ce moment une joie infinie; mais, sentant prs de ses lvres les lvres d'lodie, il craignait d'avoir offens la jeune fille et se retira brusquement. La citoyenne Blaise aimait variste Gamelin. Elle le trouvait superbe avec ses grands yeux ardents, son beau visage ovale, sa pleur, ses abondants cheveux noirs, partags sur le front et tombant flots sur ses

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paules, son maintien grave, son air froid, son abord svre, sa parole ferme, qui ne flattait point. Et, comme elle l'aimait, elle lui prtait un fier gnie d'artiste qui claterait un jour en chefs-d'uvre et rendrait son nom clbre, et elle l'en aimait davantage. La citoyenne Blaise n'avait pas un culte pour la pudeur virile, sa morale n'tait pas offense de ce qu'un homme cdt ses passions, ses gots, ses dsirs; elle aimait variste, qui tait chaste; elle ne l'aimait pas parce qu'il tait chaste; mais elle trouvait ce qu'il le ft l'avantage de ne concevoir ni jalousie ni soupons et de ne point craindre de rivales. Toutefois, en cet instant, elle le jugea un peu trop rserv. Si l'Aricie de Racine, qui aimait Hippolyte, admirait la vertu farouche du jeune hros, c'tait avec l'espoir d'en triompher et elle et bientt gmi d'une svrit de murs qu'il n'et point adoucie pour elle. Et, ds qu'elle en trouva l'occasion, elle se dclara plus qu' demi, pour le contraindre se dclarer lui-mme. A l'exemple de cette tendre Aricie, la citoyenne Blaise n'tait pas trs loigne de croire qu'en amour la femme est tenue faire des avances. Les plus aimants, se disait-elle, sont les plus timides; ils ont besoin d'aide et d'encouragement. Telle est, au reste, leur candeur, qu'une femme peut faire la moiti du chemin et mme davantage sans qu'ils s'en aperoivent, en leur mnageant les apparences d'une attaque audacieuse et la gloire de la conqute. Ce qui la tranquillisait sur l'issue de l'affaire, c'est qu'elle savait avec certitude (et aussi n'y avait-il pas de doute ce sujet) qu'variste, avant que la Rvolution l'et hros, avait aim trs humainement une femme, une humble crature, la concierge de l'acadmie. lodie, qui n'tait point une ingnue, concevait diffrentes sortes d'amour. Le sentiment que lui inspirait variste tait assez profond pour qu'elle penst lui engager sa vie. Elle tait toute dispose l'pouser, mais s'attendait ce que son pre n'approuvt pas l'union de sa fille unique avec un artiste obscur et pauvre. Gamelin n'avait rien; le marchand d'estampes remuait de grosses sommes d'argent. L'Amour peintre lui rapportait beaucoup, l'agio plus encore, et il s'tait associ un fournisseur qui livrait la cavalerie de la Rpublique des bottes de jonc et de l'avoine mouille. Enfin, le fils du coutelier de la rue Saint-Dominique tait un mince personnage auprs de l'diteur d'estampes connu dans toute l'Europe, apparent aux Blaizot, aux Basan, aux Didot, et qui frquentait chez les citoyens Saint-Pierre et Florian. Ce n'est pas qu'en fille obissante elle tnt le consentement de son pre pour ncessaire son tablissement. Le pre, veuf de bonne heure, d'humeur avide et lgre, grand coureur de filles, grand brasseur d'affaires, ne s'tait jamais occup d'elle, l'avait laisse grandir libre, sans conseils, sans amiti, soucieux

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non de surveiller, mais d'ignorer la conduite de cette fille, dont il apprciait en connaisseur le temprament fougueux et les moyens de sduction bien autrement puissants qu'un joli visage. Trop gnreuse pour se garder, trop intelligente pour se perdre, sage dans ses folies, le got d'aimer ne lui avait jamais fait oublier les convenances sociales. Son pre lui savait un gr infini de cette prudence; et, comme elle tenait de lui le sens du commerce et le got des entreprises, il ne s'inquitait pas des raisons mystrieuses qui dtournaient du mariage une fille si nubile et la retenaient la maison, o elle valait une gouvernante et quatre commis. A vingt-sept ans, elle se sentait d'ge et d'exprience faire sa vie ellemme et n'prouvait nul besoin de demander les conseils ou de suivre la volont d'un pre jeune, facile et distrait. Mais pour qu'elle poust Gamelin, il aurait fallu que M. Blaise ft un sort ce gendre pauvre, l'intresst dans la maison, lui assurt des travaux comme il en assurait plusieurs artistes, enfin, d'une manire ou d'une autre, lui crt des ressources; et cela elle jugeait impossible que l'un l'offrt, que l'autre l'acceptt, tant il y avait peu de sympathie entre ces deux hommes. Cette difficult embarrassait la tendre et sage lodie. Elle envisageait sans terreur l'ide de s'unir son ami par des liens secrets et de prendre l'auteur de la nature pour seul tmoin de leur foi mutuelle. Sa philosophie ne trouvait pas condamnable une telle union que l'indpendance o elle vivait rendait possible et laquelle le caractre honnte et vertueux d'variste donnerait une force rassurante mais Gamelin avait grandpeine subsister et soutenir la vie de sa vieille mre il ne semblait pas qu'il y et dans une existence si troite place pour un amour mme rduit la simplicit de la nature. D'ailleurs variste n'avait pas encore dclar ses sentiments ni fait part de ses intentions. La citoyenne Blaise esprait bien l'y obliger avant peu. Elle arrta du mme coup ses mditations et son aiguille Citoyen variste, dit-elle, cette charpe ne me plaira qu'autant qu'elle vous plaira vous-mme. Dessinez-moi un modle, je vous prie. En l'attendant, je dferai comme Pnlope ce qui a t fait en votre absence. Il rpondit avec un sombre enthousiasme Je m'y engage, citoyenne. Je vous dessinerai le glaive d'Harmodius: une pe dans une guirlande. Et, tirant son crayon, il esquissa des pes et des fleurs dans ce style sobre et nu, qu'il aimait. Et, en mme temps, il exposait ses doctrines. Les Franais rgnrs, disait-il, doivent rpudier tous les legs de la servitude le mauvais got, la mauvaise forme, le mauvais dessin. Watteau, Boucher, Fragonard travaillaient pour des tyrans et pour des

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esclaves. Dans leurs ouvrages, nul sentiment du bon style ni de la ligne pure; nulle part la nature ni la vrit. Des masques, des poupes, des chiffons, des singeries. La postrit mprisera leurs frivoles ouvrages. Dans cent ans, tous les tableaux de Watteau auront pri, mpriss dans les greniers; en 1893, les tudiants en peinture recouvriront de leurs bauches les toiles de Boucher. David a ouvert la voie il se rapproche de l'antique; mais il n'est pas encore assez simple, assez grand, assez nu. Nos artistes ont encore bien des secrets apprendre des frises d'Herculanum, des bas-reliefs romains, des vases trusques. Il parla longtemps de la beaut antique, puis revint Fragonard, qu'il poursuivait d'une haine inextinguible Le connaissez-vous, citoyenne? lodie fit signe qu'oui. Vous connaissez aussi le bonhomme Greuze, qui certes est suffisamment ridicule avec son habit carlate et son pe. Mais il a l'air d'un sage de la Grce auprs de Fragonard. Je l'ai rencontr, il y a quelque temps, ce misrable vieillard, trottinant sous les arcades du Palais-galit, poudr, galant, frtillant, grillard, hideux. A cette vue, je souhaitai qu' dfaut d'Apollon quelque vigoureux ami des arts le pendit un arbre et l'corcht comme Marsyas, en exemple ternel aux mauvais peintres. lodie fixa sur lui le regard de ses yeux gais et voluptueux Vous savez har, monsieur Gamelin, faut-il croire que vous savez aussi aimer. C'est vous, Gamelin? fit une voix de tnor, la voix du citoyen Blaise qui rentrait dans son magasin, bottes craquantes, breloques sonnantes, basques envoles, et coiff d'un norme chapeau noir dont les cornes lui descendaient sur les paules. lodie, emportant sa corbeille, monta dans sa chambre. Eh bien, Gamelin! demanda le citoyen Blaise, m'apportez-vous quelque chose de neuf? Peut-tre dit le peintre. Et il exposa son ide Nos cartes jouer offrent un contraste choquant avec l'tat des murs. Les noms de valet et de roi offensent les oreilles d'un patriote. J'ai conu et excut le nouveau jeu de cartes rvolutionnaire dans lequel aux rois, aux dames, aux valets sont substitues les Liberts, les galits, les Fraternits; les as, entours de faisceaux s'appellent les Lois. Vous annoncez Libert de trfle, galit de pique, Fraternit de carreau, Loi de cur. Je crois ces cartes assez firement dessines; j'ai l'intention de les faire graver en taille-douce par Desmahis, et de prendre un brevet.

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Et, tirant de son carton quelques figures termines l'aquarelle, l'artiste les tendit au marchand d'estampes. Le citoyen Blaise refusa de les prendre et dtourna la tte. Mon petit, portez cela la Convention, qui vous accordera les honneurs de la sance. Mais n'esprez pas tirer un sol de votre nouvelle invention, qui n'est pas nouvelle. Vous vous tes lev trop tard. Votre jeu de cartes rvolutionnaire est le troisime qu'on m'apporte. Votre camarade Dugourc m'a offert, la semaine dernire, un jeu de piquet avec quatre Gnies, quatre Liberts, quatre galits. On m'a propos un autre jeu o il y avait des sages, des braves, Caton, Rousseau, Annibal, qui sais-je encore! Et ces cartes avaient sur les vtres, mon ami, l'avantage d'tre grossirement dessines et graves sur bois au canif. Que vous connaissez peu les hommes pour croire que les joueurs se serviront de cartes dessines dans le got de David et graves dans la manire de Bartolozzi! Et c'est encore une trange illusion de croire qu'il faille faire tant de faons pour conformer les vieux jeux de cartes aux ides actuelles. D'eux-mmes, les bons sans-culottes en corrigent l'incivisme en annonant Le tyran ou simplement Le gros cochon! Ils se servent de leurs cartes crasseuses et n'en achtent jamais d'autres. La grande consommation de jeux se fait dans les tripots du Palais-galit je vous conseille d'y aller et d'offrir aux croupiers et aux pontes vos Liberts, vos galits, vos. comment dites-vous? vos Lois de cur. et vous reviendrez me dire comment ils vous ont reu! Le citoyen Blaise s'assit sur le comptoir, donna des pichenettes sur sa culotte nankin pour en ter les grains de tabac, et, regardant Gamelin avec une douce piti Permettez-moi de vous donner un conseil, citoyen peintre si vous voulez gagner votre vie, laissez l vos cartes patriotiques, laissez l vos symboles rvolutionnaires, vos Hercules, vos hydres, vos Furies poursuivant le crime, vos gnies de la Libert, et peignez-moi de jolies filles. L'ardeur des citoyens se rgnrer tidit avec le temps et les hommes aimeront toujours les femmes. Faites-moi des femmes toutes roses, avec de petits pieds et de petites mains. Et mettez-vous dans la tte que personne ne s'intresse plus la Rvolution et qu'on ne veut plus en entendre parler. Du coup, variste Gamelin se cabra Quoi! ne plus entendre parler de la Rvolution! Mais l'tablissement de la libert, les victoires de nos armes, le chtiment des tyrans sont des vnements qui tonneront la postrit la plus recule? Comment n'en pourrions-nous pas tre frapps?. Quoi! la secte du sans-culotte Jsus a

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dur prs de dix-huit sicles, et le culte de la Libert serait aboli aprs quatre ans peine d'existence! Mais Jean Blaise, d'un air de supriorit: Vous tes dans le rve; moi, je suis dans la vie. Croyez-moi, mon ami, la Rvolution ennuie: elle dure trop. Cinq ans d'enthousiasme, cinq ans d'embrassades, de massacres, de discours, de Marseillaise, de tocsins, d'aristocrates la lanterne, de ttes portes sur des piques, de femmes cheval sur des canons, d'arbres de la Libert coiffs du bonnet rouge, de jeunes filles et de vieillards trans en robes blanches dans des chars de fleurs; d'emprisonnements, de guillotine, de rationnements, d'affiches, de cocardes, de panaches, de sabres, de carmagnoles, c'est long! Et puis l'on commence n'y plus rien comprendre. Nous en avons trop vu, de ces grands citoyens que vous n'avez conduits au Capitole que pour les prcipiter ensuite de la roche Tarpienne, Necker, Mirabeau, La Fayette, Bailly, Ption, Manuel, et tant d'autres. Qui nous dit que vous ne prparez pas le mme sort vos nouveaux hros?. On ne sait plus. Nommez-les, citoyen Blaise, nommez-les ces hros que nous nous prparons sacrifier! dit Gamelin, d'un ton qui rappela le marchand d'estampes la prudence. Je suis rpublicain et patriote, rpliqua-t-il, la main sur son cur. Je suis aussi rpublicain que vous, je suis aussi patriote que vous, citoyen variste Gamelin. Je ne souponne pas votre civisme et ne vous accuse nullement de versatilit. Mais sachez que mon civisme et mon dvouement la chose publique sont attests par des actes nombreux. Mes principes, les voici: Je donne ma confiance tout individu capable de servir la nation. Devant les hommes que la voix publique dsigne au prilleux honneur du pouvoir lgislatif, comme Marat, comme Robespierre, je m'incline; je suis prt les aider dans la mesure de mes faibles moyens et leur apporter l'humble concours d'un bon citoyen. Les comits peuvent tmoigner de mon zle et de mon dvouement. En socit avec de vrais patriotes, j'ai fourni de l'avoine et du fourrage notre brave cavalerie, des souliers nos soldats. Aujourd'hui mme, je fais envoyer de Vernon soixante bufs l'arme du Midi, travers un pays infest de brigands et battu par les missaires de Pitt et de Cond. Je ne parle pas; j'agis. Gamelin remit tranquillement ses aquarelles dans son carton, dont il noua les cordons et qu'il passa sous son bras. C'est une trange contradiction, dit-il, les dents serres, que d'aider nos soldats porter travers le monde cette libert qu'on trahit dans ses foyers en semant le trouble et l'inquitude dans l'me de ses dfenseurs. Salut, citoyen Blaise.

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Avant de s'engager dans la ruelle qui longe l'Oratoire, Gamelin, le cur gros d'amour et de colre, se retourna pour donner un regard aux illets rouges fleuris sur le rebord d'une fentre. Il ne dsesprait point du salut de la patrie. Aux propos inciviques de Jean Blaise, il opposait sa foi rvolutionnaire. Encore lui fallait-il reconnatre que ce marchand ne prtendait pas sans quelque apparence de raison que dsormais le peuple de Paris se dsintressait des vnements. Hlas! il n'tait que trop certain qu' l'enthousiasme de la premire heure succdait l'indiffrence gnrale, et qu'on ne reverrait plus les grandes foules unanimes de Quatre-vingt-neuf, qu'on ne reverrait plus les millions d'mes harmonieuses qui se pressaient en Quatre-vingt-dix autour de l'autel des fdrs. Eh bien! les bons citoyens redoubleraient de zle et d'audace, rveilleraient le peuple assoupi, en lui donnant le choix de la libert ou de la mort. Ainsi songeait Gamelin, et la pense d'lodie soutenait son courage. Arriv aux quais, il vit le soleil descendre l'horizon sous des nues pesantes, semblables des montagnes de lave incandescente; les toits de la ville baignaient dans une lumire d'or; les vitres des fentres jetaient des clairs. Et Gamelin imaginait des Titans forgeant, avec les dbris ardents des vieux mondes, Dic, la cit d'airain. N'ayant pas un morceau de pain pour sa mre ni pour lui, il rvait de s'asseoir la table sans bouts qui convierait l'univers et o prendrait place l'humanit rgnre. En attendant, il se persuadait que la patrie, en bonne mre, nourrirait son enfant fidle. Se roidissant contre les ddains du marchand d'estampes, il s'excitait croire que son ide d'un jeu de cartes rvolutionnaire tait nouvelle et bonne et qu'avec ses aquarelles bien russies il tenait une fortune sous son bras. "Desmahis les gravera, pensait-il. Nous diterons nous-mmes le nouveau jeu patriotique et nous sommes srs d'en vendre dix mille, vingt sols chaque, en un mois." Et, dans son impatience de raliser ce projet, il se dirigea grands pas sur le quai de la Ferraille, o logeait Desmahis, au-dessus du vitrier. On entrait par la boutique. La vitrire avertit Gamelin que le citoyen Desmahis n'tait pas chez lui, ce qui ne pouvait beaucoup surprendre le peintre, qui savait que son ami tait d'humeur vagabonde et dissipe, et qui s'tonnait qu'on pt graver autant et si bien qu'il le faisait avec aussi peu d'assiduit. Gamelin rsolut de l'attendre un moment. La femme du vitrier lui offrit un sige. Elle tait morose et se plaignait des affaires qui allaient mal, quoiqu'on et dit que la Rvolution, en cassant les carreaux, enrichissait les vitriers.

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La nuit tombait renonant attendre son camarade, Gamelin prit cong de la vitrire. Comme il passait sur le Pont-Neuf, il vit dboucher du quai des Morfondus des gardes nationaux cheval qui refoulaient les passants, portaient des torches et, avec un grand cliquetis de sabres, escortaient une charrette qui tranait lentement la guillotine un homme dont personne ne savait le nom, un ci-devant, le premier condamn du nouveau tribunal rvolutionnaire. On l'apercevait confusment entre les chapeaux des gardes, assis, les mains lies sur le dos, la tte nue et ballante, tourne vers le cul de la charrette. Le bourreau se tenait debout prs de lui, appuy la ridelle. Les passants, arrts, disaient entre eux que c'tait probablement quelque affameur du peuple et regardaient avec indiffrence. Gamelin, s'tant approch, reconnut parmi les spectateurs Desmahis, qui s'efforait de fendre la foule et de couper le cortge. Il l'appela et lui mit la main sur l'paule; Desmahis tourna la tte. C'tait un jeune homme beau et vigoureux. On disait nagure, l'acadmie, qu'il portait la tte de Bacchus sur le corps d'Hercule. Ses amis l'appelaient "Barbaroux" cause de sa ressemblance avec ce reprsentant du peuple. Viens, lui dit Gamelin, j'ai te parler d'une affaire importante. Laisse-moi rpondit vivement Desmahis. Et il jeta quelques mots indistincts, en guettant le moment de s'lancer: Je suivais une femme divine, en chapeau de paille, une ouvrire de modes, ses cheveux blonds sur le dos: cette maudite charrette m'en a spare. Elle a pass devant, elle est dj au bout du pont. Gamelin tenta de le retenir par son habit, jurant que la chose tait d'importance. Mais Desmahis s'tait dj coul travers chevaux, gardes, sabres et torches et poursuivait la demoiselle de modes.

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Il tait dix heures du matin. Le soleil d'avril trempait de lumire les tendres feuilles des arbres. Allg par l'orage de la nuit, l'air avait une douceur dlicieuse. A longs intervalles, un cavalier, passant sur l'alle des Veuves, rompait le silence de la solitude. Au bord de l'alle ombreuse, contre la chaumire de La Belle Lilloise, sur un banc de bois, variste attendait lodie. Depuis le jour o leurs doigts s'taient rencontrs sur le linon de l'charpe, o leurs souffles s'taient mls, il n'tait plus revenu l'Amour peintre. Pendant toute une semaine, son orgueilleux stocisme et sa timidit, qui devenait sans cesse plus farouche, l'avaient tenu loign d'lodie. Il lui avait crit une lettre grave, sombre, ardente, dans laquelle, exposant les griefs dont il chargeait le citoyen Blaise et taisant son amour, dissimulant sa douleur, il annonait sa rsolution de ne plus retourner au magasin d'estampes et montrait suivre cette rsolution plus de fermet que n'en pouvait approuver une amante. D'un naturel contraire, lodie, encline dfendre son bien en toute occasion, songea tout de suite rattraper son ami. Elle pensa d'abord l'aller voir chez lui, dans l'atelier de la place de Thionville. Mais, le sachant d'humeur chagrine, jugeant, par sa lettre, qu'il avait l'me irrite, craignant qu'il n'enveloppt dans la mme rancune la fille et le pre et ne s'tudit ne la plus revoir, elle pensa meilleur de lui donner un rendezvous sentimental et romanesque auquel il ne pourrait se drober, o elle aurait tout loisir de persuader et de plaire, o la solitude conspirerait avec elle pour le charmer et le vaincre. Il y avait alors, dans tous les jardins anglais et sur toutes les promenades la mode, des chaumires construites par de savants architectes, qui flattaient ainsi les gots agrestes des citadins. La chaumire de La Belle lilloise, occupe par un limonadier, appuyait sa feinte indigence sur les dbris artistement imits d'une vieille tour, afin d'unir au charme villageois la mlancolie des ruines. Et, comme s'il n'et point su, pour mouvoir les mes sensibles, d'une chaumire et d'une tour croule, le limonadier avait lev sous un saule un tombeau, une colonne

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surmonte d'une urne funbre et qui portait cette inscription: Clonice son fidle Azor. Chaumires, ruines, tombeaux la veille de prir, l'aristocratie avait lev dans les parcs hrditaires ces symboles de pauvret, d'abolition et de mort. Et maintenant les citadins patriotes se plaisaient boire, danser, aimer dans de fausses chaumires, l'ombre de faux clotres faussement ruins et parmi de faux tombeaux, car ils taient les uns comme les autres amants de la nature et disciples de Jean-Jacques et ils avaient pareillement des curs sensibles et pleins de philosophie. Arriv au rendez-vous avant l'heure fixe, variste attendait, et, comme au balancier d'une horloge, il mesurait le temps aux battements de son cur. Une patrouille passa, conduisant des prisonniers. Dix minutes aprs, une femme tout habille de rose, un bouquet de fleurs la main, selon l'usage, accompagne d'un cavalier en tricorne, habit rouge, veste et culotte rays, se glissrent dans la chaumire, tous deux si semblables aux galants de l'ancien rgime qu'il fallait bien croire, avec le citoyen Blaise, qu'il y a dans les hommes des caractres que les rvolutions ne changent point. Quelques instants plus tard, venue de Rueil ou de Saint-Cloud, une vieille femme, qui portait au bout du bras une bote cylindrique, peinte de couleurs vives, alla s'asseoir sur le banc o attendait Gamelin. Elle avait pos devant elle sa bote, dont le couvercle portait une aiguille pour tirer les sorts. Car la pauvre femme offrait, dans les jardins, la chance aux petits enfants. C'tait une marchande de "plaisirs" vendant sous un nom nouveau une antique ptisserie, car, soit que le terme immmorial d' "oublie" donnt l'ide importune d'oblation et de redevance, soit qu'on s'en ft lass par caprice, les "oublies" s'appelaient alors des "plaisirs" . La vieille essuya, d'un coin de son tablier, la sueur de son front et exhala ses plaintes au ciel, accusant Dieu d'injustice quand il faisait une dure vie ses cratures. Son homme tenait un bouchon, au bord de la rivire, Saint-Cloud, et elle montait tous les jours aux Champs-lyses, agitant sa cliquette et criant "Voil le plaisir, mesdames". Et de tout ce travail ils ne tiraient pas de quoi soutenir leur vieillesse. Voyant le jeune homme du banc dispos la plaindre, elle exposa abondamment la cause de ses maux. C'tait la rpublique qui, en dpouillant les riches, tait aux pauvres le pain de la bouche. Et il n'y avait pas esprer un meilleur tat de choses. Elle connaissait, au contraire, plusieurs signes, que les affaires ne feraient qu'empirer. A Nanterre, une femme avait accouch d'un enfant tte de vipre; la foudre tait tombe sur l'glise de Rueil et avait fondu la croix du clocher; on avait aperu un loup-garou dans le bois de Chaville. Des hommes masqus

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empoisonnaient les sources et jetaient dans l'air des poudres qui donnaient des maladies variste vit lodie qui sautait de voiture. Il courut elle. Les yeux de la jeune femme brillaient dans l'ombre transparente de son chapeau de paille; ses lvres, aussi rouges que les illets qu'elle tenait la main, souriaient. Une charpe de soie noire, croise sur la poitrine, se nouait sur le dos. Sa robe jaune faisait voir les mouvements rapides des genoux et dcouvrait les pieds chausss de souliers plats. Les hanches taient presque entirement dgages car la Rvolution avait affranchi la taille des citoyennes; cependant la jupe, enfle encore sous les reins, dguisait les formes en les exagrant et voilait la ralit sous son image amplifie. Il voulut parler et ne put trouver ses mots, et se reprocha cet embarras qu'lodie prfrait au plus doux accueil. Elle remarqua aussi et tint pour un bon signe qu'il avait nou sa cravate avec plus d'art qu' l'ordinaire. Elle lui tendit la main. Je voulais vous voir, dit-elle, causer avec vous. Je n'ai pas rpondu votre lettre; elle m'a dplu; je ne vous y ai pas retrouv. Elle aurait t plus aimable, si elle avait t plus naturelle. Ce serait faire tort votre caractre et votre esprit que de croire que vous ne voulez pas retourner l'Amour peintre parce que vous y avez eu une altercation lgre sur la politique, avec un homme beaucoup plus g que vous. Soyez sr que vous n'avez nullement craindre que mon pre vous reoive mal, quand vous reviendrez chez nous. Vous ne le connaissez pas! il ne se rappelle ni ce qu'il vous a dit, ni ce que vous lui avez rpondu. Je n'affirme pas qu'il existe une grande sympathie entre vous deux; mais il est sans rancune. Je vous le dis franchement, il ne s'occupe pas beaucoup de vous ni de moi. Il ne pense qu' ses affaires et ses plaisirs. Elle s'achemina vers les bosquets de la chaumire, o il la suivit avec quelque rpugnance, parce qu'il savait que c'tait le rendez-vous des amours vnales et des tendresses phmres. Elle choisit la table la plus cache. Que j'ai de choses vous dire, variste! L'amiti a des droits: vous me permettez d'en user? Je vous parlerai beaucoup de vous, et un peu de moi, si vous le voulez bien. Le limonadier ayant apport une carafe et des verres, elle versa ellemme boire, en bonne mnagre; puis elle lui conta son enfance, elle lui dit la beaut de sa mre, qu'elle aimait clbrer, par pit filiale et comme l'origine de sa propre beaut; elle vanta la vigueur de ses grandsparents, car elle avait l'orgueil de son sang bourgeois. Elle conta comment, ayant perdu seize ans cette mre adorable, elle avait vcu sans

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tendresse et sans appui. Elle se peignit telle qu'elle tait, vive, sensible, courageuse, et elle ajouta: variste, j'ai pass une jeunesse trop mlancolique et trop solitaire pour ne pas savoir le prix d'un cur comme le vtre, et je ne renoncerai pas de moi-mme et sans efforts, je vous en avertis, une sympathie sur laquelle je croyais pouvoir compter et qui m'tait chre. variste la regarda tendrement Se peut-il, lodie, que je ne vous sois pas indiffrent? Puis-je croire? Il s'arrta, de peur d'en trop dire et d'abuser par l d'une amiti si confiante. Elle lui tendit une petite main honnte, qui sortait demi des longues manches troites garnies de dentelle. Son sein se soulevait en longs soupirs. Attribuez-moi, variste, tous les sentiments que vous voulez que j'aie pour vous, et vous ne vous tromperez pas sur les dispositions de mon cur. lodie, lodie, ce que vous dites l, le rpterez-vous encore quand vous saurez Il hsita. Elle baissa les yeux. Il acheva plus bas: que je vous aime? En entendant ces derniers mots, elle rougit: c'tait de plaisir. Et, tandis que ses yeux exprimaient une tendre volupt, malgr elle, un sourire comique soulevait un coin de ses lvres. Elle songeait: Et il croit s'tre dclar le premier! et il craint peut-tre de me fcher! Et elle lui dit avec bont: Vous ne l'aviez donc pas vu, mon ami, que je vous aimais? Ils se croyaient seuls au monde. Dans son exaltation, variste leva les yeux vers le firmament tincelant de lumire et d'azur: Voyez le ciel nous regarde! Il est adorable et bienveillant comme vous, ma bien-aime; il a votre clat, votre douceur, votre sourire. Il se sentait uni la nature entire, il l'associait sa joie, sa gloire. A ses yeux, pour clbrer ses fianailles, les fleurs des marronniers s'allumaient comme des candlabres, les torches gigantesques des peupliers s'enflammaient. Il se rjouissait de sa force et de sa grandeur. Elle, plus tendre et aussi plus fine, plus souple et plus ductile, se donnait l'avantage de la faiblesse et, aussitt aprs l'avoir conquis, se soumettait lui; maintenant qu'elle

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l'avait mis sous sa domination, elle reconnaissait en lui le matre, le hros, le dieu, brlait d'obir, d'admirer et de s'offrir. Sous l'ombrage du bosquet, il lui donna un long baiser ardent sous lequel elle renversa la tte, et, dans les bras d'variste, elle sentit toute sa chair se fondre comme une cire. Ils s'entretinrent longtemps encore d'eux-mmes, oubliant l'univers. variste exprimait surtout des ides vagues et pures, qui jetaient lodie dans le ravissement. lodie disait des choses douces, utiles et particulires. Puis, quand elle jugea qu'elle ne pouvait tarder davantage, elle se leva avec dcision, donna son ami les trois illets rouges fleuris sa fentre et sauta lestement dans le cabriolet qui l'avait amene. C'tait une voiture de place peinte en jaune, trs haute sur roues, qui n'avait certes rien d'trange, non plus que le cocher. Mais Gamelin ne prenait pas de voitures et l'on n'en prenait gure autour de lui. De la voir sur ces grandes roues rapides, il eut un serrement de cur et se sentit assailli d'un douloureux pressentiment par une sorte d'hallucination tout intellectuelle, il lui semblait que le cheval de louage emportait lodie au-del des choses actuelles et du temps prsent vers une cit riche et joyeuse, vers des demeures de luxe et de plaisirs o il ne pntrerait jamais. La voiture disparut. Le trouble d'variste se dissipa; mais il lui restait une sourde angoisse et il sentait que les heures de tendresse et d'oubli qu'il venait de vivre, il ne les revivrait plus. Il passa par les Champs-lyses, o des femmes en robes claires cousaient ou brodaient, assises sur des chaises de bois, tandis que leurs enfants jouaient sous les arbres. Une marchande de plaisirs, portant sa caisse en forme de tambour, lui rappela la marchande de plaisirs de l'alle des Veuves, et il lui sembla qu'entre ces deux rencontres tout un ge de sa vie s'tait coul. Il traversa la place de la Rvolution. Dans le jardin des Tuileries, il entendit gronder au loin l'immense rumeur des grands jours, ces voix unanimes que les ennemis de la Rvolution prtendaient s'tre tues pour jamais. Il hta le pas dans la clameur grandissante, gagna la rue Honor et la trouva couverte d'une foule d'hommes et de femmes, qui criaient "Vive la Rpublique! Vive la Libert!" Les murs des jardins, les fentres, les balcons, les toits taient pleins de spectateurs qui agitaient des chapeaux et des mouchoirs. Prcd d'un sapeur qui faisait place au cortge, entour d'officiers municipaux, de gardes nationaux, de canonniers, de gendarmes, de hussards, s'avanait lentement, sur les ttes des citoyens, un homme au teint bilieux, le front ceint d'une couronne de chne, le corps envelopp d'une vieille lvite verte collet d'hermine. Les femmes lui jetaient des fleurs. Il promenait autour de lui

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le regard perant de ses yeux jaunes, comme si, dans cette multitude enthousiaste, il cherchait encore des ennemis du peuple dnoncer, des tratres punir. Sur son passage, Gamelin, tte nue, mlant sa voix cent mille voix, cria: Vive Marat! Le triomphateur entra comme le Destin dans la salle de la Convention. Tandis que la foule s'coulait lentement, Gamelin, assis sur une borne de la rue Honor, contenait de sa main les battements de son cur. Ce qu'il venait de voir le remplissait d'une motion sublime et d'un enthousiasme ardent. Il vnrait, chrissait Marat qui, malade, les veines en feu, dvor d'ulcres, puisait le reste de ses forces au service de la Rpublique, et, dans sa pauvre maison, ouverte tous, l'accueillait les bras ouverts, lui parlait avec le zle du bien public, l'interrogeait parfois sur les desseins des sclrats. Il admirait que les ennemis du juste, en conspirant sa perte, eussent prpar son triomphe; il bnissait le tribunal rvolutionnaire qui, en acquittant l'Ami du peuple, avait rendu la Convention le plus zl et le plus pur de ses lgislateurs. Ses yeux revoyaient cette tte brle de fivre, ceinte de la couronne civique, ce visage empreint d'un vertueux orgueil et d'un impitoyable amour, cette face ravage, dcompose, puissante, cette bouche crispe, cette large poitrine, cet agonisant robuste qui, du haut du char vivant de son triomphe, semblait dire ses concitoyens "Soyez, mon exemple, patriotes jusqu' la mort". La rue tait dserte, la nuit la couvrait de son ombre; l'allumeur de lanternes passait avec son falot, et Gamelin murmurait: Jusqu' la mort!

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Chapitre

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A neuf heures du matin, variste trouva dans le jardin du Luxembourg lodie qui l'attendait sur un banc. Depuis un mois qu'ils avaient chang leurs aveux d'amour, ils se voyaient tous les jours, l'Amour peintre ou l'atelier de la place de Thionville, trs tendrement, et toutefois avec une rserve qu'imposait leur intimit le caractre d'un amant grave et vertueux, diste et bon citoyen, qui, prt s'unir sa chre matresse devant la loi ou devant Dieu seul, selon les circonstances, ne le voulait faire qu'au grand jour et publiquement. lodie reconnaissait tout ce que cette rsolution avait d'honorable mais, dsesprant d'un mariage que tout rendait impossible et se refusant braver les convenances sociales, elle envisageait audedans d'elle-mme une liaison que le secret et rendue dcente jusqu' ce que la dure l'et rendue respectable. Elle pensait vaincre, un jour, les scrupules d'un amant trop respectueux; et, ne voulant pas tarder lui faire des rvlations ncessaires, elle lui avait demand une heure d'entretien dans le jardin dsert, prs du couvent des Chartreux. Elle le regarda d'un air de tendresse et de franchise, lui prit la main, le fit asseoir son ct et lui parla avec recueillement Je vous estime trop pour rien vous cacher, variste. Je me crois digne de vous, je ne le serais pas si je ne vous disais pas tout. Entendez-moi et soyez mon juge. Je n'ai me reprocher aucune action vile, basse ou seulement intresse. J'ai t faible et crdule. Ne perdez pas de vue, mon ami, les circonstances difficiles dans lesquelles j'tais place. Vous le savez je n'avais plus de mre; mon pre, encore jeune, ne songeait qu' ses amusements et ne s'occupait pas de moi. J'tais sensible; la nature m'avait doue d'un cur tendre et d'une me gnreuse; et, bien qu'elle ne m'et pas refus un jugement ferme et sain, le sentiment alors l'emportait en moi sur la raison. Hlas! il l'emporterait encore aujourd'hui, s'ils ne s'accordaient tous deux, variste, pour me donner vous entirement et jamais!

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Elle s'exprimait avec mesure et fermet. Ses paroles taient prpares; depuis longtemps elle avait rsolu de faire sa confession, parce qu'elle tait franche, parce qu'elle se plaisait imiter Jean-Jacques et parce qu'elle se disait raisonnablement: "variste saura, quelque jour, des secrets dont je ne suis pas seule dpositaire; il vaut mieux qu'un aveu, dont la libert est toute ma louange, l'instruise de ce qu'il aurait appris un jour ma honte." Tendre comme elle tait et docile la nature, elle ne se sentait pas trs coupable et sa confession en tait moins pnible; elle comptait bien, d'ailleurs, ne dire que le ncessaire. Ah soupira-t-elle, que n'tes-vous venu moi, cher variste, ces moments o j'tais seule, abandonne? Gamelin avait pris la lettre la demande que lui avait faite lodie d'tre son juge. Prpar de nature et par ducation littraire l'exercice de la justice domestique, il s'apprtait recevoir les aveux d'lodie. Comme elle hsitait, il lui fit signe de parler. Elle dit trs simplement: Un jeune homme, qui parmi de mauvaises qualits en avait de bonnes et ne montrait que celles-l, me trouva quelque attrait et s'occupa de moi avec une assiduit qui surprenait chez lui: il tait la fleur de la vie, plein de grce et li avec des femmes charmantes qui ne se cachaient point de l'adorer. Ce ne fut pas par sa beaut ni mme par son esprit qu'il m'intressa. Il sut me toucher en me tmoignant de l'amour, et je crois qu'il m'aimait vraiment. Il fut tendre, empress. Je ne demandai d'engagements qu' son cur, et son cur tait mobile. Je n'accuse que moi; c'est ma confession que je fais, et non la sienne. Je ne me plains pas de lui, puisqu'il m'est devenu tranger. Ah! je vous jure, variste, il est pour moi comme s'il n'avait jamais t! Elle se tut. Gamelin ne rpondit rien. Il croisait les bras; son regard tait fixe et sombre. Il songeait en mme temps sa matresse et sa sur Julie. Julie aussi avait cout un amant; mais, bien diffrente, pensait-il, de la malheureuse lodie, elle s'tait fait enlever, non point dans l'erreur d'un cur sensible, mais pour trouver, loin des siens, le luxe et le plaisir. En sa svrit, il avait condamn sa sur et il inclinait condamner sa matresse. lodie reprit d'une voix trs douce: J'tais imbue de philosophie; je croyais que les hommes taient naturellement honntes. Mon malheur fut d'avoir rencontr un amant qui n'tait pas form l'cole de la nature et de la morale, et que les prjugs sociaux, l'ambition, l'amour-propre, un faux point d'honneur avaient fait goste et perfide.

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Ces paroles calcules produisirent l'effet voulu. Les yeux de Gamelin s'adoucirent. Il demanda: Qui tait votre sducteur? Est-ce que je le connais? Vous ne le connaissez pas. Nommez-le-moi. Elle avait prvu cette demande et tait rsolue ne pas la satisfaire. Elle donna ses raisons. pargnez-moi, je vous prie. Pour vous comme pour moi, j'en ai dj trop dit. Et, comme il insistait Dans l'intrt sacr de notre amour, je ne vous dirai rien qui prcise votre esprit cet tranger. Je ne veux pas jeter un spectre votre jalousie; je ne veux pas mettre une ombre importune entre vous et moi. Ce n'est pas quand j'ai oubli cet homme que je vous le ferai connatre. Gamelin la pressa de lui livrer le nom du sducteur: c'est le terme qu'il employait obstinment, car il ne doutait pas qu'lodie n'et t sduite, trompe, abuse. Il ne concevait mme pas qu'il en et pu tre autrement, et qu'elle et obi au dsir, l'irrsistible dsir, cout les conseils intimes de la chair et du sang; il ne concevait pas que cette crature voluptueuse et tendre, cette belle victime, se ft offerte; il fallait, pour contenter son gnie, qu'elle et t prise par force ou par ruse, violente, prcipite dans des piges tendus sous tous ses pas. Il lui faisait des questions mesures dans les termes, mais prcises, serres, gnantes. Il lui demandait comment s'tait forme cette liaison, si elle avait t longue ou courte, tranquille ou trouble, et de quelle manire elle s'tait rompue. Et il revenait sans cesse sur les moyens qu'avait employs cet homme pour la sduire, comme s'il avait d en employer d'tranges et d'inous. Toutes ces questions, il les fit en vain. Avec une obstination douce et suppliante, elle se taisait, la bouche serre et les yeux gros de larmes. Pourtant, variste ayant demand o tait prsent cet homme, elle rpondit: Il a quitt le royaume. Elle se reprit vivement: la France. Un migr! s'cria Gamelin. Elle le regarda, muette, la fois rassure et attriste de le voir se crer lui-mme une vrit conforme ses passions politiques, et donner sa jalousie gratuitement une couleur jacobine.

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En fait, l'amant d'lodie tait un petit clerc de procureur trs joli garon, chrubin saute-ruisseau, qu'elle avait ador et dont le souvenir aprs trois ans lui donnait encore une chaleur dans le sein. Il recherchait les femmes riches et ges: il quitta lodie pour une dame exprimente qui rcompensait ses mrites. Entr, aprs la suppression des offices, la mairie de Paris, il tait maintenant un dragon sans-culotte et le greluchon d'une ci-devant. Un noble! un migr! rptait Gamelin, qu'elle se gardait bien de dtromper, n'ayant jamais souhait qu'il st toute la vrit. Et il t'a lchement abandonne? Elle inclina la tte. Il la pressa sur son cur Chre victime de la corruption monarchique, mon amour te vengera de cet infme. Puisse le ciel me le faire rencontrer! Je saurai le reconnatre! Elle dtourna la tte, tout ensemble attriste et souriante, et due. Elle l'aurait voulu plus intelligent des choses de l'amour, plus naturel, plus brutal. Elle sentait qu'il ne pardonnait si vite que parce qu'il avait l'imagination froide et que la confidence qu'elle venait de lui faire n'veillait en lui aucune de ces images qui torturent les voluptueux, et qu'enfin il ne voyait dans cette sduction qu'un fait moral et social. Ils s'taient levs et suivaient les vertes alles du jardin. Il lui disait que, d'avoir souffert, il l'en estimait plus. lodie n'en demandait pas tant; mais, tel qu'il tait, elle l'aimait, et elle admirait le gnie des arts qu'elle voyait briller en lui. Au sortir du Luxembourg, ils rencontrrent des attroupements dans la rue de l'galit et tout autour du Thtre de la Nation, ce qui n'tait point pour les surprendre depuis quelques jours une grande agitation rgnait dans les sections les plus patriotes; on y dnonait la faction d'Orlans et les complices de Brissot, qui conjuraient, disait-on, la ruine de Paris et le massacre des rpublicains. Et Gamelin lui-mme avait sign, peu auparavant, la ptition de la Commune qui demandait l'exclusion des Vingt-et-un. Prs de passer sous l'arcade qui reliait le thtre la maison voisine, il leur fallut traverser un groupe de citoyens en carmagnole que haranguait, du haut de la galerie, un jeune militaire beau comme l'Amour de Praxitle sous son casque de peau de panthre. Ce soldat charmant accusait l'Ami du peuple d'indolence. Il disait: Tu dors, Marat, et les fdralistes nous forgent des fers! A peine lodie eut-elle tourn les yeux sur lui:

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Venez, variste! fit-elle vivement. La foule, disait-elle, l'effrayait, et elle craignait de s'vanouir dans la presse. Ils se quittrent sur la place de la Nation, en se jurant un amour ternel. Ce matin-l, de bonne heure, le citoyen Brotteaux avait fait la citoyenne Gamelin le prsent magnifique d'un chapon. C'et t de sa part une imprudence de dire comment il se l'tait procur car il le tenait d'une dame de la Halle qui, sur la pointe Eustache, il servait parfois de secrtaire, et l'on savait que les dames de la Halle nourrissaient des sentiments royalistes et correspondaient avec les migrs. La citoyenne Gamelin avait reu le chapon d'un cur reconnaissant. On ne voyait gure de telles pices, alors les vivres enchrissaient. Le peuple craignait la famine; les aristocrates, disait-on, la souhaitaient, les accapareurs la prparaient. Le citoyen Brotteaux, pri de manger sa part du chapon au dner de midi, se rendit cette invitation et flicita son htesse de la suave odeur de cuisine qu'on respirait chez elle. Et, de fait, l'atelier du peintre sentait le bouillon gras. Vous tes bien honnte, monsieur, rpondit la bonne dame. Pour prparer l'estomac recevoir votre chapon, j'ai fait une soupe aux herbes avec une couenne de lard et un gros os de buf. Il n'y a rien qui embaume un potage comme un os moelle. Cette maxime est louable, citoyenne, rpliqua le vieux Brotteaux. Et vous ferez sagement de remettre demain, aprs-demain et tout le reste de la semaine, ce prcieux os dans la marmite, qu'il ne manquera point de parfumer. La sibylle de Panzoust procdait de la sorte elle faisait un potage de choux verts avec une couenne de lard jaune et un vieil savorados. Ainsi nomme-t-on dans son pays, qui est aussi le mien, l'os mdullaire si savoureux et succulent. Cette dame dont vous parlez, monsieur, fit la citoyenne Gamelin, n'tait-elle pas un peu regardante, de faire servir si longtemps le mme os? Elle menait petit train, rpondit Brotteaux. Elle tait pauvre, bien que prophtesse. A ce moment, variste Gamelin rentra, tout mu des aveux qu'il venait de recevoir et se promettant de connatre le sducteur d'lodie, pour venger en mme temps sur lui la Rpublique et son amour. Aprs les politesses ordinaires, le citoyen Brotteaux reprit le fil de son discours:

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Il est rare que ceux qui font mtier de prdire l'avenir s'enrichissent. On s'aperoit trop vite de leurs supercheries. Leur imposture les rend hassables. Mais il faudrait les dtester bien davantage s'ils annonaient vraiment l'avenir. Car la vie d'un homme serait intolrable, s'il savait ce qui lui doit arriver. II dcouvrirait des maux futurs, dont il souffrirait par avance, et il ne jouirait plus des biens prsents, dont il verrait la fin. L'ignorance est la condition ncessaire du bonheur des hommes, et il faut reconnatre que, le plus souvent, ils la remplissent bien. Nous ignorons de nous presque tout; d'autrui, tout. L'ignorance fait notre tranquillit; le mensonge, notre flicit. La citoyenne Gamelin mit la soupe sur la table, dit le Benedicite, fit asseoir son fils et son hte, et commena de manger debout, refusant la place que le citoyen Brotteaux lui offrait ct de lui, car elle savait, disait-elle, quoi la politesse l'obligeait.

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Chapitre

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Dix heures du matin. Pas un souffle d'air. C'tait le mois de juillet le plus chaud qu'on et connu. Dans l'troite rue de Jrusalem, une centaine de citoyens de la section faisaient la queue la porte du boulanger, sous la surveillance de quatre gardes nationaux qui, l'arme au repos, fumaient leur pipe. La Convention nationale avait dcrt le maximum: aussitt grains, farine avaient disparu. Comme les Isralites au dsert, les Parisiens se levaient avant le jour s'ils voulaient manger. Tous ces gens, serrs les uns contre les autres, hommes, femmes, enfants, sous un ciel de plomb fondu, qui chauffait les pourritures des ruisseaux et exaltait les odeurs de sueur et de crasse, se bousculaient, s'interpellaient, se regardaient avec tous les sentiments que les tres humains peuvent prouver les uns pour les autres, antipathie, dgot, intrt, dsir, indiffrence. On avait appris, par une exprience douloureuse, qu'il n'y avait pas de pain pour tout le monde aussi les derniers venus cherchaient-ils se glisser en avant; ceux qui perdaient du terrain se plaignaient et s'irritaient et invoquaient vainement leur droit mpris. Les femmes jouaient avec rage des coudes et des reins pour conserver leur place ou en gagner une meilleure. Si la presse devenait plus touffante, des cris s'levaient "Ne poussez pas!" Et chacun protestait, se disant pouss soi-mme. Pour viter ces dsordres quotidiens, les commissaires dlgus par la section avaient imagin d'attacher la porte du boulanger une corde que chacun tenait son rang; mais les mains trop rapproches se rencontraient sur la corde et entraient en lutte. Celui qui la quittait ne parvenait point la reprendre. Les mcontents ou les plaisants la coupaient, et il avait fallu y renoncer. Dans cette queue, on suffoquait, on croyait mourir, on faisait des plaisanteries, on lanait des propos grivois, on jetait des invectives aux aristocrates et aux fdralistes, auteurs de tout le mal. Quand un chien passait, des plaisants l'appelaient Pitt. Parfois retentissait un large soufflet, appliqu par la main d'une citoyenne sur la joue d'un insolent, tandis

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que, presse par son voisin, une jeune servante, les yeux mi-clos et la bouche entrouverte, soupirait mollement. A toute parole, tout geste, toute attitude propre mettre en veil l'humeur grivoise des aimables Franais, un groupe de jeunes libertins entonnait le "a ira", malgr les protestations d'un vieux jacobin, indign que l'on compromt en de sales quivoques un refrain qui exprimait la foi rpublicaine dans un avenir de justice et de bonheur. Son chelle sous le bras, un afficheur vint coller sur un mur, en face de la boulangerie, un avis de la Commune rationnant la viande de boucherie. Des passants s'arrtaient pour lire la feuille encore toute gluante. Une marchande de choux, qui cheminait sa hotte sur le dos, se mit dire de sa grosse voix casse: Ils sont partis, les beaux bufs! ratissons-nous les boyaux. Tout coup une telle bouffe de puanteur ardente monta d'un gout, que plusieurs furent pris de nauses; une femme se trouva mal et fut remise vanouie deux gardes nationaux qui la portrent quelques pas de l, sous une pompe. On se bouchait le nez; une rumeur grondait; des paroles s'changeaient, pleines d'angoisse et d'pouvante. On se demandait si c'tait quelque animal enterr l, ou bien un poison mis par malveillance, ou plutt un massacr de Septembre, noble ou prtre, oubli dans une cave du voisinage. On en a donc mis l? On en a mis partout! Ce doit tre un de ceux du Chtelet. Le 2, j'en ai vu trois cents en tas sur le Pont au Change. Les Parisiens craignaient la vengeance de ces ci-devant qui morts, les empoisonnaient. variste Gamelin vint prendre la queue: il avait voulu viter sa vieille mre ls fatigues d'une longue station. Son voisin, le citoyen Brotteaux, l'accompagnait, calme, souriant, son Lucrce dans la poche bante de sa redingote puce. Le bon vieillard vanta cette scne comme une bambochade digne du pinceau d'un moderne Tniers. Ces portefaix et ces commres, dit-il, sont plus plaisants que les Grecs et les Romains si chers aujourd'hui nos peintres. Pour moi, j'ai toujours got la manire flamande. Ce qu'il ne rappelait point, par sagesse et bon got, c'est qu'il avait possd une galerie de tableaux hollandais que le seul cabinet de M. de Choiseul galait pour le nombre et le choix des peintures.

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II n'y a de beau que l'antique, rpondit le peintre, et ce qui en est inspir; mais je vous accorde que les bambochades de Tniers, de Steen ou d'Ostade valent mieux que les fanfreluches de Watteau, de Boucher ou de Van Loo; l'humanit y est enlaidie, mais non point avilie comme par un Baudouin ou un Fragonard. Un aboyeur passa, criant: Le Bulletin du Tribunal rvolutionnaire! la liste des condamns! Ce n'est point assez d'un tribunal rvolutionnaire, dit Gamelin. Il en faut un dans chaque ville. Que dis-je? dans chaque commune, dans chaque canton. Il faut que tous les pres de famille, que tous les citoyens s'rigent en juges. Quand la nation se trouve sous le canon des ennemis et sous le poignard des tratres, l'indulgence est parricide. Quoi! Lyon, Marseille, Bordeaux insurges, la Corse rvolte, la Vende en feu, Mayence et Valenciennes tombes au pouvoir de la coalition, la trahison dans les campagnes, dans les villes, dans les camps, la trahison sigeant sur les bancs de la Convention nationale, la trahison assise, une carte la main, dans les conseils de guerre de nos gnraux! Que la guillotine sauve la patrie! Je n'ai pas d'objection essentielle faire contre la guillotine, rpliqua le vieux Brotteaux. La nature, ma seule matresse et ma seule institutrice, ne m'avertit en effet d'aucune manire que la vie d'un homme ait quelque prix; elle enseigne au contraire, de toutes sortes de manires, qu'elle n'en a aucun. L'unique fin des tres semble de devenir la pture d'autres tres destins la mme fin. Le meurtre est de droit naturel; en consquence la peine de mort est lgitime, la condition qu'on ne l'exerce ni par vertu ni par justice, mais par ncessit ou pour en tirer quelque profit. Cependant il faut que j'aie des instincts pervers, car je rpugne voir couler le sang, et c'est une dpravation que toute ma philosophie n'est pas encore parvenue corriger. Les rpublicains, reprit variste, sont humains et sensibles. Il n'y a que les despotes qui soutiennent que la peine de mort est un attribut ncessaire de l'autorit. Le peuple souverain l'abolira un jour. Robespierre l'a combattue, et avec lui tous les patriotes; la loi qui la supprime ne saurait tre trop tt promulgue. Mais elle ne devra tre applique que lorsque le dernier ennemi de la Rpublique aura pri sous le glaive de la loi. Gamelin et Brotteaux avaient maintenant derrire eux des retardataires, et parmi ceux-l plusieurs femmes de la section; entre autres une belle grande tricoteuse, en fanchon et en sabots, portant un sabre en bandoulire, une jolie fille blonde, bouriffe, dont le fichu tait trs

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chiffonn, et une jeune mre qui, maigre et ple, donnait le sein un enfant malingre. L'enfant, qui ne trouvait plus de lait, criait, mais ses cris taient faibles et les sanglots l'touffaient. Pitoya