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Introduction Il y a quelques années encore, quiconque se promenait à l’aube dans les rues de Pékin pouvait observer les adeptes du qigong s’adonnant à leurs exercices matinaux. Un jour « typique », le promeneur pouvait croiser sur le trottoir des personnes âgées, debout, immobiles face aux buissons, les yeux fermés, les mains en cercle devant le ventre. Dans la cour d’une cité résidentielle, une douzaine de femmes décrivant des arcs de cercle avec leurs bras étirés, suivant le rythme d’une cassette de musique chinoise. Dans un jardin public, un jeune étudiant, assis sur une pierre dans la position du lotus, mar- monnant un mantra. Penché au-dessus d’un malade allongé sur un banc, un maître d’une quarantaine d’années, à coups de gestes saccadés dans l’air, écartant les souffles pernicieux. Quelques pas plus loin, une femme grasse entourant un arbre de ses bras, pendant qu’un groupe de personnes en transe roule sur le sol, crie, rie ou pleure, danse ou imite des mouvements de boxe chinoise. Avant huit heures, tous, sauf les retraités et les malades, se dispersent pour aller au travail. Le qigong matinal s’était trouvé une place paisible au milieu de la caco- phonie urbaine. Quel ne fut alors l’étonnement du monde à la vue d’adeptes de cette culture du souffle affluer soudainement par milliers, le 25 avril 1999, autour de Zhongnanhai, centre névralgique du Parti, pour manifester leur mécontentement… Et à nouveau lorsque, en guise de réponse, ce dernier lança une campagne de suppression systématique de leur mouvement, le Falungong. Depuis, les dirigeants du Parti et le maître de la Roue du Dharma sont pris dans un bras de fer, manifestations et arrestations se suc- cédant. Les premiers appellent à la vigilance contre la « secte hérétique », le deuxième vitupère contre les agissements « démoniaques » de Jiang Zemin, dirigeant suprême du Parti… Pour quelle cause ? Comment en est-on arrivé là ? Qu’y avait-il derrière cette gymnastique du souffle pour qu’elle aspire dans sa gestuelle des dizaines de millions de Chinois, et les entraîne dans un conflit religieux et politique ? Cet ouvrage est une tentative de réponse à ces questions. Dans les pages qui suivent, j’essaierai de montrer comment le qigong est passé d’une pratique

La fièvre du qigong

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  • Introduction

    I

    l y a quelques annes encore, quiconque se promenait laube dans les ruesde Pkin pouvait observer les adeptes du

    qigong

    sadonnant leurs exercicesmatinaux. Un jour

    typique

    , le promeneur pouvait croiser sur le trottoirdes personnes ges, debout, immobiles face aux buissons, les yeux ferms,les mains en cercle devant le ventre. Dans la cour dune cit rsidentielle,une douzaine de femmes dcrivant des arcs de cercle avec leurs bras tirs,suivant le rythme dune cassette de musique chinoise. Dans un jardinpublic, un jeune tudiant, assis sur une pierre dans la position du lotus, mar-monnant un mantra. Pench au-dessus dun malade allong sur un banc, unmatre dune quarantaine dannes, coups de gestes saccads dans lair,cartant les souffles pernicieux. Quelques pas plus loin, une femme grasseentourant un arbre de ses bras, pendant quun groupe de personnes entranse roule sur le sol, crie, rie ou pleure, danse ou imite des mouvementsde boxe chinoise. Avant huit heures, tous, sauf les retraits et les malades,se dispersent pour aller au travail.

    Le

    qigong

    matinal stait trouv une place paisible au milieu de la caco-phonie urbaine. Quel ne fut alors ltonnement du monde la vue dadeptesde cette culture du souffle affluer soudainement par milliers, le

    25

    avril

    1999

    ,autour de Zhongnanhai, centre nvralgique du Parti, pour manifester leurmcontentement Et nouveau lorsque, en guise de rponse, ce dernierlana une campagne de suppression systmatique de leur mouvement, leFalungong. Depuis, les dirigeants du Parti et le matre de la Roue duDharma sont pris dans un bras de fer, manifestations et arrestations se suc-cdant. Les premiers appellent la vigilance contre la

    secte hrtique

    , ledeuxime vitupre contre les agissements

    dmoniaques

    de Jiang Zemin,dirigeant suprme du Parti

    Pour quelle cause

    ? Comment en est-on arriv l

    ? Quy avait-il derrirecette gymnastique du souffle pour quelle aspire dans sa gestuelle des dizainesde millions de Chinois, et les entrane dans un conflit religieux et politique

    ?Cet ouvrage est

    une tentative de rponse ces questions. Dans les pages quisuivent, jessaierai de montrer comment le

    qigong

    est pass dune pratique

  • 10

    La fivre du

    qigong

    thrapeutique un mouvement religieux de masse, pour aboutir un affron-tement politique, et de suivre les phases de la recomposition du religieux enChine contemporaine, dans ses rapports avec la gurison et la politique.

    1. Gense et volution de ltude

    Quelques semaines aprs mon arrive Chengdu en mai

    1993

    , lors de monpremier sjour en Chine, je fus invit une confrence charismatique de

    qigong

    . Voici comment je dcrivais lvnement dans mon journal de voyage

    :

    Le cinma de lunit de travail [la Socit de transport du gaz naturel] est unegrande salle denviron

    500

    places. La socit lemploie pour les activits dani-mation culturelle des deux mille habitants de lunit. Des slogans politiquesornent les murs

    :

    Renforcer les rformes et louverture

    ,

    Approfondir le tra-vail idologique

    , etc.

    Une centaine de personnes taient venues assister la confrence. Deux matresde

    qigong

    ,

    habills en complet-cravate, occupaient lestrade. Le plus g restaitimmobile, assis sur une chaise, les deux mains sur les genoux. Le deuximedlivra un discours sur le

    qigong

    . Il faisait parfois des gestes comme pourattraper de lair.

    Aprs une dizaine de minutes, une dame est entre en convulsions, suivie dequelques autres. Plusieurs personnes se sont mises ructer, et dautres ontmis des cris et des billements. Une femme a vomi. Environ un tiers delassistance fut touch par ce phnomne qui dura une bonne vingtaine deminutes. Entre-temps, des enfants imitaient ces comportements en rigolant. la fin de la sance, un de m

    es lves

    me dit quil venait dtre guri dunedouleur chronique dans le dos.

    Ce fut mon premier contact avec ce

    qigong

    qui faisait rage en Chine.Jtais professeur danglais dans une cole de cadres du Parti. Tous lesmatins

    6

    h

    30

    , alors que les haut-parleurs de lcole commenaient cracherles bulletins dinformations de la Radio centrale du peuple, et que je sortaispour chercher mon bol quotidien de lait frais, je croisais un groupe devieilles dames qui pratiquaient le

    Xianggong , le Qigong des armes .Elles secouaient les mains devant leur corps et leur visage

    : elles disaient que

    cela dgageait des odeurs parfumes. Mes lves parlaient de matres de

    qigong

    qui pouvaient changer la structure molculaire de leau et teindredes incendies de fort par un simple jet de pense. Lun de mes tudiants,un ingnieur gologue dans un champ ptrolifre, tait lui-mme matre de

    qigong

    . Il organisa un petit stage du premier niveau du

    Qigong

    des neufimmortels ( Jiuxiangong ), auquel je participai. Pendant que nous

  • Introduction

    11

    essayions de rpter les mouvements gymniques de la mthode, il circulaitparmi nous, et nous lanait des bouffes de

    qi

    que je ressentais comme desnues de picotements dans mon corps.

    Je venais de terminer des tudes danthropologie et de chinois Montral,au cours desquelles je mtais intress aux cultures et aux modes de pensedes peuples non occidentaux. Aprs quatre annes dtudes thoriques, jevoulais me plonger dans laltrit totale dune culture trangre, connatre etpratiquer de lintrieur un mode de pense et de vie compltement diffrentde celui dans lequel javais grandi. Je mintressais aussi de plus en plus aulien entre culture et psychologie. Avant mon dpart pour la Chine, je ren-contrai Paris le professeur Tobie Nathan : il me conseilla de

    mapprentir

    auprs dun matre traditionnel chinois, en vue de prparer une recherchesur lethnopsychiatrie chinoise.

    Je choisis donc le

    qigong

    comme sujet denqute, ayant constat la popu-larit de cette pratique aprs mon arrive en Chine. Jai commenc fr-quenter les milieux du

    qigong,

    et jai pratiqu plusieurs mthodes. Je suisdevenu le disciple personnel dun matre, le professeur Wang, quimenseigna une mthode laquelle tait intgre ltude du

    Daodejing

    1

    .Mais lenqute de terrain par observation participante fut difficile

    mener. Les effets de la pratique du

    qigong

    taient puissants. Jentrais dansdes tats dont je navais jamais auparavant souponn lexistence. Leslimites de mon corps et de mon monde seffritrent. Je me sentais imbudune nergie immense, tout semblait possible. Je ne pensais plus en motsmais en formes et en symboles, qui surgissaient de mon ventre, de mesmains, de mes bras autant que de ma tte. Je voyais mes penses comme desobjets concrets et actifs, aussi rels et palpables que les choses matrielles dumonde extrieur. La frontire entre limaginaire et le rel seffaait. Je lisaisles textes chinois classiques avec un regard nouveau. Je plongeai dans ladcouverte de la mystique chinoise antique.

    Toutefois, jprouvais peu de plaisir frquenter le monde du

    qigong

    . Leprincipal sujet de conversation des adeptes tournait autour des gurisonsattribues au

    qigong

    , et aux pouvoirs paranormaux des matres. On faisaitbeaucoup de cas de la capacit de lire avec les oreilles ou de retirer une piluledune bouteille sans louvrir. Quand aux matres et aux organisations de

    1. Le Daodejing ou Livre de la Voie et de la Vertu, aussi connu sous le nom de sonauteur prsum,

    Laozi ( vi e sicle av. n..), est un grand classique de la philo-

    sophie chinoise, et un texte sacr du taosme.

  • 12

    La fivre du

    qigong

    qigong

    , ils me semblaient sintresser dmesurment largent et larenomme personnelle. Cas extrme

    : un matre ma demand lquivalentde

    1000

    dollars pour un stage dune demi-journe. Son disciple mexpliquaque ctait un bon investissement

    : je pourrais faire fortune en enseignant lamthode ltranger. Dautres se sont intresss moi, soit en vue dun gainfinancier immdiat, soit pour des avantages long terme, par exemple macollaboration la mise sur pied dune antenne de leur organisation dans unpays occidental.

    Il tait normal que la contribution des matres mon enqute se monnaiedune manire ou dune autre. Ce qui devint clair, ctait ma ncessaireimplication au cur de leurs rseaux. Javais des doutes. Les exercices de

    qigong

    taient enseigns par des personnes ou des organisations auxquellesje ne dsirais pas maffilier, et taient accompagns dune idologie laquelle,souvent, je ne pouvais souscrire. Je me rendais compte que ces organisationset ces discours taient des productions modernes, lies la configurationpolitique et sociale de la Chine populaire. Il fallait donc distinguer entre

    (1)

    les techniques enseignes, qui remontent lAntiquit,

    (2)

    les modalitsde leur transmission par des organisations sociales spcifiques, et

    (3)

    lido-logie vhicule par ces dernires. Cette division du

    qigong

    en trois compo-santes est la prmisse de cette tude. Elle fera lobjet dune discussiondtaille plus loin.

    Une fois cette distinction faite, ce travail pouvait sinscrire dans un cadreplus prcis. Suivant le conseil de mon directeur dtudes doctorales, le pro-fesseur Kristofer Schipper, il fut convenu quune enqute sur les techniquesde

    qigong

    en elles-mmes prsenterait peu dintrt. Par contre, une tudesur les associations populaires de

    qigong

    les lignes de transmission destechniques comblerait un vide dans la recherche. Comment ces associa-tions sont-elles organises

    ? Quelles sont leurs activits

    ? Qui en sont lesmembres

    ? Quels sont leurs rapports avec le Parti et ltat

    ?Je me prparai mener une enqute sur lune des plus grandes organi-

    sations de

    qigong

    , le Zhonggong

    .

    Mais il devint vident que le Zhonggongtait apparu un moment particulier de lhistoire des cercles du

    qigong

    .Cette histoire mouvemente est largement inconnue

    ; elle na jamais faitlobjet dune tude approfondie. Or, avant de mener une recherche dtaillesur un cas particulier dassociation, il fallait comprendre lhistoire et la configu-ration gnrale du monde du

    qigong

    , afin de restituer le contexte dans lequelse meuvent les diffrents matres et leurs organisations.

    Plus lanalyse des donnes historiques du qigong depuis 1949 avanait,plus elle devenait fascinante. Un pan indit de lhistoire de la socit et de

  • Introduction

    13

    la religion chinoises se reconstituait. Les similitudes entre les lignes detransmission du

    qigong

    et les groupes

    htrodoxes

    de la priode prcom-muniste soulevaient maintes questions

    : le

    qigong

    est-il le dernier avatar dusectarisme populaire chinois

    ? En mme temps, lengouement de llite duParti et de certains chefs militaires et scientifiques se rvlait comme unfacteur dterminant dans linvention du

    qigong

    moderne et dans sa propa-gation massive. Le

    qigong

    apparaissait comme le rsultat dun trangemariage entre les institutions politiques et le monde sectaire.

    Ltude historique des organisations de

    qigong

    depuis

    1949

    simposa dslors comme le noyau central de cette recherche. Au dbut de

    1999

    , je com-menai rdiger une premire version. Je voulais souligner la dimensionstructure du

    qigong

    : jusque-l, le

    qigong

    tait universellement considrcomme un simple ensemble de techniques

    ; rares taient ceux qui avaientremarqu, derrire ces techniques, un monde immense et bouillonnant,compos de milliers dassociations, de lignes, dorganisations dont la taillepouvait rivaliser avec celle du Parti communiste lui-mme, et constituer unpouvoir politique en puissance.

    Je fus rattrap par les vnements

    : la manifestation de dix mille adeptesdu Falungong autour de Zhongnanhai, le

    25

    avril

    1999

    , montra de faonclatante au monde entier que le

    qigong

    tait plus quune simple gymnas-tique pratique par les vieux dans les parcs. En Chine, pour russir unemanifestation dune telle ampleur, un tel endroit, linsu des services descurit, il fallait une organisation soude et bien rode. La thse des liensentre le

    qigong

    et le sectarisme se confirmait. Avec la campagne de suppres-sion du Falungong, un nouveau chapitre souvrait dans lvolution du

    qigong

    .Lhistoire avanait plus vite que mon travail. Je fixai donc le dbut de la cam-pagne anti-Falungong, en juillet

    1999

    , comme marquant la fin de lenqute.Depuis lors, je me suis efforc de restituer les vnements qui ont jalonnlhistoire du

    qigong

    de

    1949

    1999

    , et qui sont prsents dans cet ouvrage.

    2. Un modle anthropologique

    Marcel Mauss crivait en 1902 que les religions sont des agrgats de repr-sentations, de pratiques et dorganisations qui ont une existence historiquedfinie, dans des groupes dhommes et dans des temps dtermins 2. Cestsous cet angle que nous allons considrer le qigong.

    2. Mauss 1968.

  • 14 La fivre du qigong

    2.1. Reprsentations

    Le terme qigong apparat pour la premire fois dans un texte taoste dela dynastie des Tang (618-910), avec le sens de procds du souffle . Quel-ques sicles plus tard, sous les Song (960-1279), on le retrouve dans deuxtextes, avec le sens d efficience du souffle 3. Mais loccurrence du termeest rarissime jusquau dbut du xxe sicle. Parat alors un ouvrage sur lesarts martiaux, de la plume de Zun Wozhai , les Explications pr- cises du

    qigong ( Qigong miaojie ), et un livre de Dong Hao

    intitul Procds thrapeutiques du qigong ( Qigong liaofa ) 4 .Le mot

    qigong

    apparat aussi dans les

    Explications prcises du travail du

    souffle mental ( Yi qigong xiangjie ) ) ) , de Wang Zhulin ) .Louvrage dcrit la pratique par laquelle la pense (

    yi

    ) suit le souffle ( qi ) )

    et le dirige dans le corps. La mthode prescrite est la suivante

    :

    Concentrer

    lesprit sur une seule volont et chasser les penses dsordonnes

    ; dans levide, penser cette seule ide

    : que le

    qi

    circulant dans tout mon corps serunisse autour du cur et forme une sphre

    ; et ensuite se concentrer surcette sphre. 5 En 1934 , lhpital Xianglin de Hangzhou publie Untraitement spcial pour la tuberculose

    : la thrapie par le

    qigong

    (

    Feilaobing

    teshu liaoyangfa qigong liaofa

    !"#$%& ) 6 . galementdans les annes trente, Fang Gongpu

    '() fonde lInstitut thrapeutique

    de

    qigong

    de Gongpu (

    Gongpu qigong zhiliaoyuan

    ()*+ ), la pre- mire clinique porter le nom de

    qigong

    dans lhistoire moderne. Fang

    publie galement les

    Expriences de thrapie par le

    qigong

    (

    Qigongzhiyan lu

    *,- ) en 1938 7 . Mais ce nest quaprs 1949 que le qigong devient une catgorie gnrale et autonome, universellement utilise dansles discours mdical, scientifique et populaire, et regroupant toutes les tech-niques traditionnelles de respiration, de mditation, de visualisation et degymnastique, auxquelles sagrgent au fil des annes des techniques mar-tiales, de spectacle, de transe, de divination, de gurison charismatique etdutilisation de talismans, ainsi que ltude des phnomnes paranormaux,des ovnis, du

    Livre des mutations

    (

    Yijing

    . ), etc.

    3. Sur ltymologie du terme

    qigong

    et pour les rfrences de ses premires utilisations,cf.

    Despeux

    1997

    : 267.4.

    Ibid., loc. cit.

    5. Cit

    in

    Li

    Zhiyong 1988

    : 404-405.6.

    Hu

    Meicheng 1981

    : 42.7.

    Li

    Zhiyong 1988

    : 409.

  • Introduction

    15

    Le

    qigong

    voque en chinois une foule dimages et de symboles quilconvient dexpliciter ici. Le mot

    qigong,

    dabord, est form des deux caractres

    qi et gong . Qi est souvent traduit par souffle , et gong par travail , cequi explique le choix du terme

    qigong

    pour dsigner les techniques chinoises de

    respiration. Mais examinons les nuances des caractres tels quils sont employsdans le monde du

    qigong

    . Le

    qi

    est compris comme lnergie animatrice delunivers, une substance qui circule dans et travers le corps. Dans son accep-tion officielle, le terme dcoule de la thorie de la mdecine chinoise

    ; mais ilrenvoie aussi la cosmologie traditionnelle. Dans la pratique, le

    qi

    peut tredirig mentalement (

    xingqi / ), il peut tre projet vers lextrieur ducorps (

    faqi 0 ), il peut scouler du corps involontairement ( xieqi 1 ),

    il peut tre extrait dautres objets (

    chaiqi2 ), il peut mme tre vol uneautre personne (

    touqi

    3 ). Il peut tre dispos en sorte de crer un champ

    nergtique (

    qichang 4 ) entre pratiquants runis dans un mme espace,ce qui augmente lefficacit du

    qigong

    .

    G

    ong

    est un terme qui renvoie aux arts martiaux

    : compos des deuxcaractres, travail 5 et force 6 , gong sapparente au gongfu 7 , mot intra- duisible qui dsigne le talent de virtuose des arts de combat

    : une matrise

    du corps et de lesprit, fruit dune longue discipline de pratique couronnepar la manifestation de pouvoirs magiques. Le

    gong

    est insparable de lasubstance essentielle dune personne, de son caractre moral

    ; il se manifestedans la lutte contre un mal ou contre un ennemi. Le

    gong

    est parfoisentendu comme la force magique dune personne ayant atteint un hautniveau de

    gongfu

    ; dans ce cas, je traduis le terme par le mot

    Force

    . Celle-ci peut tre projete vers dautres personnes (

    fagong 0 ), cest ici unemanire diffrente de parler de lmission de

    qi

    . Elle peut aussi maner dun

    objet ou dune action

    : on parle alors de

    cassettes imbues de Force

    (

    daigong cidai

    898 ) ou de confrences imbues de Force ( daigongbaogao

    8:; ). On retrouve le caractre gong dans gongneng < qui

    signifie

    fonction

    , terme qui prend souvent dans le

    qigong

    un sens parti-

    culier dsignant les

    fonctions exceptionnelles du corps humain

    (

    rentiteyigongneng

    =>$?< ), cest--dire les pouvoirs magiques ou paranor- maux qui apparaissent un niveau lev de pratique de

    qigong.

    Dans le

    mme sens, on emploie parfois lexpression

    shengong @ , Force divine ,pour dnoter les aspects magiques du

    qigong.

    La pratique du

    qigong

    lian

    qigong

    A est souvent abrge en liangong A , formulation qui connotelentranement ou lexercice de la force magique du

    gongfu

    afin dentrer en tat de qigong ( qigongtai B ), tat de relaxation profonde qui peut res- sembler lhypnose

    8

    . Un autre terme employ pour parler de cet entranement,

  • 16

    La fivre du

    qigong

    un niveau suprieur, est

    xiulian

    CD : travail de discipline spirituellencessaire pour forger llixir de limmortalit, qui renvoie aux traditionstaostes dalchimie intrieure (

    neidan

    EF ) et que je traduis par ascse .Dans les mots composs, le caractre

    gong

    est souvent une abrviation de

    qigong

    , comme dans les noms de mthodes : le Falungong G , parexemple, signifie donc le

    Qigong

    de la roue du Dharma

    , mais, en mme

    temps, implique la Force de la Roue du Dharma.Les concepts, symboles et images associs au

    qigong

    sont des objets intellec-tuels qui donnent un sens aux techniques et aux expriences que celles-ci pro-voquent, et indiquent le but ou lidal recherch travers la pratique. Ilsfournissent aussi un langage commun aux adeptes. Les reprsentations recou-vrent les noms des puissances et nergies invisibles mises en jeu par la pratique,les noms des phnomnes, des sensations et des effets produits par les exercices,et les thories explicatives du sens de ces phnomnes les relient des systmesconceptuels religieux, scientifiques ou philosophiques.

    Ce bref expos du champ du

    qigong

    montre la facilit avec laquelle onpeut glisser dune description purement technique des images magiquesou religieuses. Or le terme

    qigong

    exprime, lors de son adoption officiellepar des cadres du Parti en

    1949

    , un projet politique

    : celui dunifier les pra-tiques corporelles chinoises extraites de leur contexte

    fodal

    et religieux,pour les mettre au service de ldification dun tat lac et communiste.Mais dans les annes

    1980

    , le

    qigong

    devient synonyme, dans le discourspopulaire, de divination, de gurison miraculeuse et de pouvoirs magiques,pendant que des intellectuels et dirigeants politiques forgent une idologiede la renaissance de la nation chinoise travers une nouvelle rvolutionscientifique mondiale dclenche par la matrise des pouvoirs paranormauxdu

    qigong

    . Quelques annes plus tard, cette vision est dcrie comme tantdu pseudo- qigong (H weiqigong ) par des polmistes qui appellent un retour au

    vrai

    qigong

    pur de toute

    superstition

    , pendant que Li

    Hongzhi propose aux adeptes de transcender le

    qigong

    , pratique

    infrieure

    dattachement au monde dici-bas, par lascse spirituelle du Falungong.

    Cette tude trace lvolution des reprsentations et des pratiques qui sesont cristallises autour du terme de

    qigong

    de

    1949

    1999

    , ainsi que les stra-tgies duniformisation, de systmatisation et de contrle mises en uvrepar certains groupes officiels et populaires. Le

    qigong

    est une traditioninvente

    9

    . Comme lexplique Catherine Despeux

    :

    8. Cf.

    Despeux

    1997

    : 275.

  • Introduction

    17

    Dans cette affaire du

    qigong,

    lenjeu principal de la Chine est certainement lorigine le maintien dune tradition typiquement chinoise et son adaptation la modernit. Pour cela est cr, partir dun terme dj attest dans le pass,un nouveau champ smantique regroupant des techniques qui taient jadisdsignes par des termes diffrents et avaient pour base commune un travailsur le

    qi

    . Pour garantir lauthenticit de cette nouvelle technique , il conve-nait de la faire remonter le plus loin possible dans lantiquit. Aussi, par effetrtroactif, les historiens du

    qigong

    en commencent-ils lhistoire la priode desRoyaumes Combattants, y englobant les techniques de

    daoyin

    10

    , de mdita-tion, de visualisation, etc.

    11

    2.2.

    Pratiques

    Cette tradition invente rpond au projet idologique driger le

    qigong

    au rang de science chinoise. Lobjet est de prsenter le

    qigong

    sous un anglepurement technique, de reconstituer lhistoire de ses techniques en les spa-rant de leur contexte religieux, politique et social. On procde ensuite leurclassification raisonne. On divise normalement les techniques en formes dures ( ying qigong I ) drives des arts martiaux et comportant unedimension spectaculaire (avaler une bouteille de verre casse, casser des bri-ques ou des pierres avec la main, soulever une voiture avec la langue, etc.),et en formes souples ( ruan qigong J ) 12 . Celles-ci sont regroupesen formes immobiles ( jinggong K ), qui comprennent les techniquesde mditation, de concentration et de visualisation pratiques en positionassise, debout ou allonge, et en formes mobiles ( donggong L ), dri- ves des traditions gymniques du

    daoyin

    ou encore, lorsquil sagit du

    qigong des mouvements spontans ( zifa donggong M0L ), de prati- ques comparables des phnomnes de transe et de possession.

    9. Sur la notion de

    tradition invente

    , cf.

    Hobsbawm

    &

    Ranger

    (eds.) 1983. 10. Le daoyin NO est une forme traditionnelle de gymnastique. Pour une brve des-

    cription du

    daoyin

    , cf.

    Despeux

    1988

    : 8-44. Plus loin dans le mme ouvrage, Des-

    peux prsente une traduction des mthodes de

    daoyin

    dcrites dans le texte

    Lamoelle du phnix rouge

    (p. 101-221). Cf. aussi

    Despeux

    1989.11.

    Despeux

    1997

    : 276. Certaines gnalogies du

    qigong

    font remonter son histoireencore plus loin, comme Lin Zhongpeng qui, dans son

    Guide historique du qigongchinois

    situe son origine durant la prhistoire, il y a 1,7 million dannes (

    Lin

    Zhongpeng 1988

    : 32). Un autre auteur situe lorigine du

    qigong

    dans le culte de lafertilit au commencement de la culture chinoise (

    Zhang

    Fangsong 1994

    : 6, 17). 12. Cf.

    Despeux

    1997 : 268.

  • 18 La fivre du qigong

    La quasi-totalit des travaux savants sur le qigong suit cette approchetechnique. Les recherches en Chine continentale ont port essentiellementsur trois domaines : (1) lextraction, partir de la littrature religieuse etmdicale classique, des techniques du souffle, et leur classification, leur sys-tmatisation et explication 13 ; (2) lobservation empirique des effets chimi-ques, physiques, biologiques, cliniques, etc., de ces techniques sur des sujetshumains, sur des animaux, des vgtaux, ou sur des formules chimiques 14 ;(3) enfin, des laborations conceptuelles et thoriques scientifiques surces techniques et leurs effets 15 .

    La dfinition technique du qigong est parfois reprise de manire non cri-tique par des auteurs occidentaux. Exemple :

    Le qigong contemporain, exercices de lnergie vitale , pratiques du qi , ouencore travail du qi , est un ensemble de techniques corporelles fins thra-peutiques qui senracinent dans la tradition chinoise [] Ces pratiques []visent lentretien de la sant, au prolongement de la vie humaine et largression des tats pathologiques. 16

    Or jaffirmerai que stricto sensu, il ny a pas de technique de qigong. Lestechniques de gymnastique, de respiration et de mditation dfinies commeqigong taient largement pratiques dans la socit chinoise davant 1949,mais ntaient pas connues sous cette dnomination, ni regroupes sous uneseule catgorie distincte. Elles taient appliques dans des contextes divers,et rattaches diffrents systmes de reprsentations et dorganisationssociales : institutions monastiques, groupes sectaires, groupes darts martiaux,milieux lettrs, lignes de thrapeutes traditionnels. Ce nest quen 1949 quele qigong devient une catgorie globale runissant lensemble des techniquesde respiration, de mditation et de gymnastique chinoises. Comme le remarqueJian Xu :

    13. Cf., par exemple, Li Yuanguo 1987, 1988 ; Zhang Wenjiang & Chang Jin 1989 ;Li Zhiyong 1988 ; Zhang Youjun et al. (eds.) 1996, etc.

    14. Cf., par exemple, Wang Jisheng 1989 ; Liu Shanglin 1999. 15. Cf., par exemple, Lu Liu 1994 ; Liu Zhidong (ed.) s.d. [1993 ?] ; Qian Xuesen

    1996, 1998a, 1998b.16. Micollier 1999 : 22. Cette approche est galement suivie par Miura 1989 et

    Heise 1999.

  • Introduction 19

    En un certain sens, les diffrentes formes dexercices du qi dsignes par leterme moderne de qigong ont toujours t au centre de la culture chinoise, bienquelles ne fussent jamais considres comme des pratiques culturelles auto-nomes, mais toujours comme auxiliaires dautres pratiques culturelles. [] Lesmatres et lves qui transmettaient la connaissance des techniques du qi le fai-saient habituellement au nom dune religion, ou dune cole de mdecine oudarts martiaux. Il tait inimaginable dtudier le qi uniquement pour sesformes et techniques et non au service dautres buts. 17

    Cette tude montrera que la vision purement technique du qigong sertelle-mme des fins politiques. Il est impossible de sparer laspect techniquedu qigong de ses dimensions idologiques et sociales.

    Cependant, il est indniable que la Chine a une riche histoire de prati-ques gymniques, respiratoires et de mditation, et que, bien quon lesretrouve toujours intgres dautres traditions, ces techniques ont leurpropre histoire 18. Ainsi, une distinction simpose entre les pratiques en tantque telles et le qigong en tant que forme particulire dorganisation idolo-gique et sociale de ces mmes pratiques. Afin de faciliter cette distinction,je propose le terme de culture corporelle pour dsigner les pratiques cor-porelles chinoises dans leur sens gnral. La notion de culture corporelleintgre deux sens qui sont pertinents pour notre analyse : en premier lieu, la culture corporelle chinoise est analogue la culture physique en Occi-dent, dfinie comme le dveloppement mthodique du corps par des exercicesappropris et gradus 19. Le choix du mot corporel plutt que physique se rapproche de la notion chinoise du corps comme contenant aussi bien lapense, les motions et les souffles, que la chair physique 20. Dans la culturecorporelle chinoise, laide de diffrentes techniques, on cultive le corps, on nourrit le principe vital 21. Deuximement, lemploi du mot culture renvoie galement au sens anthropologique du terme : un ensemble de concep-tions, de pratiques et de traditions en rapport avec le corps, qui sont trans-mises et modifies au fil des gnrations, et dont les configurations particuliresselon les lieux et les poques sont lies un contexte social prcis. Dans cetteoptique, le qigong est une expression moderne de la culture corporelle chinoise.

    17. Xu 1999 : 968.18. Cet aspect est soulign par Michel Strickmann, concernant le rapport entre les

    techniques de longvit et le taosme (Strickmann 1979 : 166).19. Dictionnaire le Robert.20. Schipper 1982. 21. Maspero 1971 [1937].

  • 20 La fivre du qigong

    Il est le produit dun changement de structure politique qui provoque uneredistribution de formes techniques, conceptuelles et sociales. Cette redistri-bution se manifeste par de nouvelles combinaisons de techniques, de nou-velles constructions idologiques, et de nouveaux modles de transmission etde pratique collective 22.

    2.3. Organisations

    Cette enqute prend donc le qigong comme objet social. Il sagit dtudierla naissance et lvolution dun groupe social constitu par la pratique,ltude et la promotion des techniques de culture corporelle, qui se dsignepar le nom de monde du qigong ( qigong jie P ) et consiste en unenbuleuse de rseaux et dassociations qui, avec lencouragement des litesdu Parti, de lArme et des institutions scientifiques chinoises, ont connuune expansion fulgurante dans les annes

    1980

    : tel point quon parla dune fivre du qigong ( qigong re Q ) en Chine. Le monde du qigong taitun espace de relative libert dans lequel, entre

    1979

    et

    1999

    , foisonnrent

    toutes sortes dactivits et de rseaux populaires : groupes de pratiquantsdans les jardins publics, associations de chercheurs, revues, colloques,changes internationaux, vnements artistiques et cologiques, etc. On ypratiquait aussi bien la voyance que des expriences de laboratoire

    ; les

    22. Sur les configurations antrieures de la culture corporelle chinoise, cf.

    Maspero

    1971 [1937]. Sur les origines chamaniques de la culture corporelle, cf.

    Eliade

    1968. Sur lvolution historique des concepts chinois du corps en rapport avec lastructure politique, cf.

    Unschuld

    1985. Sur la culture corporelle taoste, cf.

    Kohn

    (ed.) 1989

    ;

    Kohn

    1992

    ;

    Stein

    1999. Sur les techniques corporelles des

    hommes recettes ( fangshi 'R ), cf. Robinet 1990 : 39. Sur la mditation du garderlUn

    du mouvement taoste des Matres clestes, cf.

    Schipper

    1982

    : chap. 8. Sur

    la culture corporelle des coles taostes du Shangqing et du Lingbao, cf.

    Robinet

    1979. Sur lalchimie intrieure taoste, cf.

    Baldrian-Hussein

    1984

    ;

    Robinet

    1991

    ,

    1995

    ;

    Baryosher-Chemouny

    1996. Sur lalchimie intrieure fminine, cf.

    Despeux

    1990. Sur la cartographie taoste du corps, cf.

    Despeux

    1992. Sur lestechniques no-confucennes de contemplation, cf.

    Gernet

    1981. Sur la culturecorporelle des mouvements sectaires dits du

    Lotus Blanc

    , cf.

    Overmyer

    1976

    :188-191

    ;

    Naquin

    1976

    : 26-32

    ;

    Id. 1985. Sur les techniques corporelles desBoxers, cf. Esherick 1987 : 50-62 ; Cohen 1997 : 16, 99-118. Sur le taijiquan, cf.Despeux 1990 ; Wile 1996. Sur les arts sexuels chinois, cf. Wile 1992. Sur leyangge en Chine contemporaine, cf. Graezer 1999. Sur la construction sociale etpolitique du corps en Chine, cf. Zito & Barlow (eds.) 1994. Pour la gnalogie his-torique du qigong contemporain, cf. Lin Zhongpeng (ed.) 1986 ; Li Yuanguo 1988.

  • Introduction 21

    discussions touchaient au bouddhisme, au taosme, la mthode scienti-fique, aux techniques dhygine, au progrs de la culture chinoise Desmilliers de matres et de lignes se faisaient concurrence, chacun proposantsa palette dexercices et de concepts. Des dbats faisaient rage sur les effetset pouvoirs attribus au qigong. Jusqu cent millions de personnes prati-quaient le qigong, constituant la principale expression de religion populaireurbaine dans la Chine post-maoste, son plus grand ensemble dassociationspopulaires, et, comme le soulignent Zhu Xiaoyang et Benjamin Penny, probablement le plus grand mouvement de masse en Chine moderne qui soithors du contrle direct du gouvernement 23. Malgr son ampleur et soninfluence, ce monde a presque totalement chapp au regard des chercheursuniversitaires. Comment sest-il constitu ? Quelle est sa configuration interne ?Comment est-il devenu si rapidement un mouvement de masse dune telleampleur ? Quelles furent les phases de sa formation et de sa dcomposition ?Comment a-t-il donn naissance au Falungong ? Quels sont ses rapports avecle Parti et ltat ? Quel est son discours idologique ? Voil quelques-unes desquestions auxquelles cet ouvrage tentera dapporter des rponses.

    Depuis laffaire du Falungong, la question de la nature sectaire de cesgroupes sest pose. Aussi bien le gouvernement chinois que des commen-tateurs et chercheurs occidentaux 24 ont soulev lhypothse des liens entrele qigong et ce que les spcialistes appellent le sectarisme chinois davant lapriode communiste, ainsi que des analogies avec les sectes en Occidentou ailleurs dans le monde. tant donn la nature problmatique du terme secte et sa connotation politique trs charge dans le contexte chinois, ilest manier avec prudence, et je lviterai dans le corps du rcit. Je nabor-derai la problmatique du sectarisme en Chine quen conclusion, aprsavoir prsent lensemble des faits.

    Je suivrai plutt la nomenclature tablie par Barend ter Haar dans sa dis-cussion du problme de la dnomination des groupements populaires ditsdu Lotus Blanc qui se sont largement propags en Chine depuis la dynastiedes Yuan (xiiie s.) 25, et dont on peut considrer le qigong comme lavatar leplus rcent en Chine contemporaine. Ter Haar propose de remplacer lappel-lation vague de secte par celles de groupe et de mouvement , selon leurforme dorganisation interne :

    23. Zhu & Penny (eds.) 1994 : 3.24. Voir notamment Ownby 2000, 2002 ; Chang 2004.25. Ter Haar 1992.

  • 22 La fivre du qigong

    Un groupe religieux est une collection dtres humains qui entrent indivi-duellement et volontairement dans des rapports sociaux mutuels et distincts,sur la base de convictions religieuses et de pratiques partages. Le manque despcificit quant leur degr dorganisation ou leur type de croyance est inten-tionnel. Un tel ensemble de groupes religieux, qui partagent un certain nombrede convictions et de pratiques religieuses distinctes, sera dnomm mou-vement religieux. Les groupes, dans un tel mouvement, sont ventuellementtous issus des adeptes dun mme prdicateur, ou bien sa cohsion religieusepeut tre le rsultat dune diffusion long terme, sans traces concrtes dansdautres sources. Ces groupes peuvent, mais pas ncessairement, interagir lesuns sur les autres et donner la mme forme dexpression sociale leurs idauxreligieux. Une organisation commune nest pas un attribut ncessaire dunmouvement. 26

    Suivant la dfinition de ter Haar, le qigong est un mouvement social com-pos dun ensemble de groupes qui partagent un certain nombre de pratiques etde croyances relatives au corps. Mais, contrairement la dnomination deLotus Blanc qui fut souvent une tiquette employe par le gouvernement imp-rial pour dsigner certains groupes comme hrtiques, et pas forcment le nomemploy par ces groupes eux-mmes, qui navaient pas dorganisation unifie, leqigong est un mouvement qui se reconnat par son nom et qui, travers desnotions comme la cause du qigong ( qigong shiye ST . ) et des associa- tions semi-officielles fondes avec le patronage de dirigeants politiques, entendagir collectivement sur le cours de lhistoire. Il ne sagit pas dun classementopr de lextrieur, regroupant arbitrairement tous les pratiquants de certainestechniques corporelles sans que ceux-ci aient pris conscience de ces lmentscommuns comme tant le fondement dune identit collective

    27

    . Les prati-quants de

    qigong

    sont engags, consciemment ou non, dans un projet idolo-gique, politique et religieux qui les distingue de ceux qui adoptent destechniques semblables, voire identiques, dans le cadre de mouvements ou detraditions comme le

    taijiquanUVW . , le taosme ou le bouddhisme.Le

    qigong

    en tant que mouvement comprend quatre principaux types de

    groupes organiss. Dans leur ordre dapparition historique, il sagit dinsti-tutions mdicales, de lignes de masse, dassociations semi-officielles etdentreprises commerciales. Les institutions mdicales sont des cliniques etsanatoria de

    qigong

    intgrs au systme mdical de ltat. Jappelle

    lignes

    26.

    Ter Haar

    1992

    : 12. 27. lisabeth Alls fait une distinction analogue dans son tude de la construction poli-

    tique des musulmans chinois en tant quethnie

    huizu

    XY . Cf. Alls 2000 : 17.

  • Introduction

    23

    de masse

    des chanes de transmission de mthodes de

    qigong,

    cres pardes matres et dissmines travers la Chine et dans le monde par des rseauxdanimateurs et de moniteurs reliant les niveaux national, provincial, muni-cipal, de quartier et jusque dans les jardins publics. Les associations semi-officielles dpendent dinstitutions dtat telles que lAssociation scienti-fique nationale, la Commission nationale des sports, etc. Leur objectif estde promouvoir le

    qigong

    tout en unissant et en contrlant les matres et leurslignes. Les entreprises commerciales proposent des services thrapeu-tiques ou des stages de formation payants

    ; elles dpendent souvent dungroupe relevant de lun des trois autres types. Entre ces organisations circulela masse des pratiquants, qui peuvent aussi former des petits groupes ourseaux phmres d amis de qigong ( gongyou Z ).

    Les groupes de

    qigong

    sont des rseaux plus ou moins structurs detransmission. Ils crent des dispositifs dinteraction entre matres et lveset entre thrapeutes et patients, permettant lenseignement et la diffusiondes pratiques et des reprsentations. Sans ces groupes, les pratiques et lesreprsentations ne pourraient tre conserves ou transmises

    ,

    de nouveauxadeptes, matres ou spcialistes ne sauraient tre forms. Cette tude dcritlmergence, lorganisation et les stratgies de ces groupes, et leurs rapportsavec ltat. Elle dmontre que le

    qigong

    en tant que mouvement social futle produit dun mariage ambigu entre ltat et ces groupes populaires, etque la crise du Falungong est le rsultat du dlitement de cette alliance.

    Reprsentations, pratiques et organisations composent un agrgat indis-sociable. Mais chaque lment possde sa propre histoire

    : ce sont des objets

    nomades

    28

    qui circulent et voluent dans lespace et dans le temps. Selonles poques ou les lieux, les mmes pratiques peuvent tre associes desconcepts diffrents et diffuses dune organisation vers une autre. Parexemple, en

    1949

    , une technique de mditation en position debout esttransmise, travers Liu Guizhen [\] , dune ligne traditionnelle vers lesinstitutions mdicales modernes de lArme populaire de libration, don-nant naissance au

    qigong

    moderne. Avec ce changement dorganisation, lonessaie, tout en gardant la mme technique, de remplacer des notions reli-gieuses par des concepts matrialistes compatibles avec lidologie du Particommuniste chinois. Catherine Despeux souligne lanalogie entre cettesituation et celle qui permit la propagation grande chelle du

    taijiquan

    :cette technique tait en effet transmise par une famille du Henan allie la

    28.

    Stengers

    1995.

  • 24

    La fivre du

    qigong

    secte anti-mandchoue des Piques Rouges, jusqu ce que lun des disciples,Yang Luchan ^_` , originaire de Pkin, retourne la capitale pour enpropager lenseignement avec laide de ses enfants et avec le soutien visiblede fonctionnaires du Palais imprial

    :

    Ainsi, dans le cas du

    taiji quan

    comme dans celui du

    qigong

    , le rsultat est lemme

    : lappropriation par le pouvoir central dune technique sortie duncontexte gnant pour tre rpandue et diffuse.

    29

    Les mmes images connaissent une diversit demprunts et dadap-tations. Par exemple, la notion de

    Roue du Dharma

    , symbolise par leswastika et connue en Chine travers la philosophie et lart bouddhiques,devient dans le Falungong une sorte de talisman giratoire dpos tlpathi-quement par Li Hongzhi dans le bas-ventre de ladepte, crant un lienviscral entre le matre et le disciple dans la chane de transmission et dansles pratiques de mditation

    30

    .Une mme organisation peut se perptuer tout en modifiant les tech-

    niques et lidologie conceptuelle quelle diffuse. Ainsi le Falungong, dansses premires annes, propose une mthode de

    qigong

    , mais plus tard aban-donne la notion de

    qigong

    pour celle dune

    ascse

    de niveau suprieur etsouligne la primaut du livre sacr sur les exercices de culture corporelle.

    Nous nous retrouvons donc devant des combinaisons plus ou moinsphmres dlments

    nomades

    . Un agrgat peut clater ou se disperser,certains des lments constitutifs se recombinant ultrieurement sous uneforme autre. Ainsi le

    qigong

    , dans ses dbuts, veut sparer les techniquescorporelles du monde de la religion populaire. Mais dans les annes

    1980

    et

    1990

    , des formes dorganisation religieuse se reconstituent autour du

    qigong

    ,et des notions messianistes, millnaristes et eschatologiques sy rattachent.Notre modle pour ltude du

    qigong

    doit ainsi tenir compte de sa naturecomposite et instable, et donc de lhistoire de la distribution et de la recom-position de ses lments originels.

    3. Un schma thmatique

    Le rcit est divis en trois parties qui correspondent des phases distinctes delhistoire du

    qigong

    . La premire partie relate la phase de linstitution mdicale,de la fondation du

    qigong

    par ltat en tant que composante du systme de

    29.

    Despeux

    1997

    : 270.30. Cf.

    infra,

    section 13.3.2, p. 351.

  • Introduction

    25

    sant, de

    1949

    la Rvolution culturelle. La deuxime partie dcrit lexplosion

    religieuse du qigong , de la fin de la Rvolution culturelle jusquen 1989 ,priode au cours de laquelle le

    qigong

    devient un mouvement religieux de

    masse et acquiert une idologie lgitimatrice se rfrant aussi bien la Tradi-tion antique qu la Science. La troisime partie analyse la crise politique du

    qigong

    des annes

    1990

    ; plusieurs stratgies saffrontent alors, visant aucontrle des milliers de matres et des millions dadeptes, et la gestion dupotentiel symbolique, conomique et politique du mouvement. Au bout ducompte, cest une radicalisation idologique, religieuse et politique quiprend le dessus, exprime par le militantisme du Falungong et sa rpressionpar ltat.

    Le

    qigong

    peut tre apprhend sous langle de ses dimensions thrapeu-tique, religieuse et politique. En simplifiant de manire schmatique, onpeut dire que durant la premire priode dcrite dans le rcit historique,cest la fonction thrapeutique qui est mise en avant pour justifier linstitu-tionnalisation du

    qigong

    . Dans la deuxime priode, cest laspect religieuxqui explique lengouement des masses comme de llite pour le

    qigong

    . Etdans la troisime priode, cest lenjeu politique qui est au centre des proccu-pations des acteurs. Mais comme on le verra, les trois aspects sont en ralittoujours prsents et imbriqus.

    3.1.

    Gurison

    En tant que mthode de gurison, le

    qigong

    a dj t lobjet de cinq tudesdanthropologie mdicale menes par Thomas Ots

    31

    , Nancy Chen

    32

    , velyneMicollier

    33

    , Thomas Heise

    34

    et Elizabeth Hsu

    35

    . Chen et Ots ont soulign lafaon dont, travers le

    qigong

    , les adeptes se rapproprient leur corps et entrentdans des tats de conscience altre qui leur permettent de pntrer dans ununivers autre, libre des contraintes et des pressions de ltat, du travail et de lafamille. Allant plus loin, Chen analyse la mdicalisation par les institutionspsychiatriques des cas extrmes de ces tats mentaux en tant que

    ractionpsychotique au

    qigong

    36

    . Micollier explique que diffrentes formes de

    qigong

    peuvent servir soit comme moyen de dfoulement, soit, au contraire,

    31. Cf.

    Ots

    1994.32. Cf.

    Chen

    1995

    ,

    2003.33. Cf.

    Micollier

    1995

    ,

    1999.34. Cf.

    Heise

    1999. 35. Cf.

    Hsu

    1999. 36.

    Chen

    2003 ; cf. aussi infra, section 9.1, p. 243-246.

  • 26 La fivre du qigong

    comme mthode de contrle des motions. Micollier et Hsu ont suivi, lorsdenqutes de terrain Canton et Kunming, les interactions entre matreset patients de qigong, et tudi les concepts de maladie et de gurison qui res-sortent de diffrents types de dispositif thrapeutique. Hsu sest galementpenche sur la transmission dune ligne secrte de qigong par un matrevers son beau-frre, et sur les rapports entre cette transmission et les rela-tions familiales.

    Les travaux dOts et de Hsu restituent la richesse du ressenti des acteurset de leurs interactions. Haruhiko Murakawa, travers une tude appro-fondie de trois matres, a pos lamorce dune phnomnologie des exp-riences mentales et corporelles de la pratique du qigong 37. Mais ces tudes sesont focalises sur des cas spcifiques et locaux. Ici, nous allons plutt suivrele qigong dans une perspective gnrale et historique. Ce sont des politiquesde ltat, des interventions de personnalits influentes ou charismatiques, etdes lignes de masse qui ont cr le cadre dans et autour duquel se sont runisdes millions de trajectoires thrapeutiques et de rencontres cliniques indivi-duelles. Le corps, la maladie et la gurison sont le terreau fertile dans lequelles groupes de qigong se sont enracins au sein du peuple ; la sant et lamdecine sont les instances auprs desquelles ils ont dabord acquis unelgitimit institutionnelle. Mais rester au niveau de lanalyse des interac-tions thrapeutiques, cest manquer la question essentielle souleve par leqigong, qui est son glissement inexorable vers le religieux et le politique.

    3.2. Religion

    Dire que le qigong est un mouvement religieux, cest l une affirmationque contesteront avec vhmence la plupart des groupes de qigong, et passeulement par un conformisme de faade aux normes idologiques du Parti.En effet, bien que les groupes de qigong puisent volontiers dans le fondssymbolique de la religion chinoise, il existe un discours de la suprioritscientifique et morale du qigong sur la religion 38. Il convient donc de justi-fier le sens dans lequel jemploie le concept de religion.

    Les dfinitions de la religion peuvent se diviser en deux types : dune part,les dfinitions substantives, fondes sur le contenu des croyances, notammentla croyance en des puissances surnaturelles ; de lautre, les dfinitions fonc-tionnelles, bases sur la capacit des religions donner du sens la vie,

    37. Murakawa 2002.38. Cf. infra, section 4.4, p. 135-138.

  • Introduction 27

    proposer des systmes globalisants de significations 39. Ces deux types de dfi-nition sont applicables au qigong. Au niveau du contenu des croyances, aussibien le qi que le gong sont des substances ou des forces magiques ou immat-rielles, et la croyance dans les phnomnes paranormaux caractrise unegrande partie du discours du qigong. Certes, le courant intellectuel du qigonga fortement tendu accorder ces phnomnes avec le matrialisme, mais cetravail a produit des thories globalisantes qui intgrent en un seul systme lanature ordinaire et le supra-normal, sans se dpartir de la fascination pour lepotentiel miraculeux des pouvoirs paranormaux 40.

    Mais, comme le souligne Danile Hervieu-Lger 41, dfinir la religion enfonction du contenu des croyances nous obligerait oprer une distinctionartificielle entre les lments religieux du qigong et ses lments nonreligieux (mdicaux, scientifiques, etc.) ce qui fut dailleurs le projet desinstitutions officielles et des intellectuels du monde du qigong. Et si lon suitla dfinition fonctionnelle, on noie alors les phnomnes religieux dans lanbuleuse insaisissable des systmes de significations 42.

    La rflexion mene par Hervieu-Lger pour sortir de cette impasse ouvredes voies fcondes et pertinentes pour ltude du qigong. Elle considre la reli-gion comme tant fonde sur une ligne croyante runissant trois lments :(1) lexpression dun croire, le croire tant ici compris dans un sens largeenglobant aussi bien les croyances que les pratiques dans lesquelles celles-ciprennent corps de manire consciente ou inconsciente ; (2) la mmoire dunecontinuit ; et (3) la rfrence lgitimatrice une tradition, cest--dire uneversion autorise de cette mmoire 43. Une religion est donc un dispositifidologique, pratique et symbolique par lequel est constitue, entretenue,dveloppe et contrle la conscience (individuelle et collective) de lapparte-nance une ligne croyante particulire 44. Rejoignant lanalyse de C. K. Yangsur la religion dans la socit chinoise 45, Hervieu-Lger souligne que le croire

    39. Hervieu-Lger 1993 : 49.40. Voir par exemple le marxisme paranormal de Qian Xuesen (infra, section 4.4.5,

    p. 138-139), lomni-science de Yan Xin (infra, p. 140-142), la culture totale deZhang Hongbao (infra, section 12.1, p. 315-318) et le Grand Dharma cosmiquede Li Hongzhi (infra, section 13.3, p. 345-349).

    41. Hervieu-Lger 1993 : 162. 42. Hervieu-Lger 1993 : 4e de couverture.43. Hervieu-Lger 1993 : 142.44. Hervieu-Lger 1993 : 119.45. Yang 1961 : 295.

  • 28 La fivre du qigong

    est rpandu de manire diffuse dans toutes les dimensions de la vie indivi-duelle et sociale. La question qui se pose alors est celle des facteurs quiproduisent, dans des circonstances historiques concrtes, lmergence deces traits religieux, leur cristallisation, et ventuellement leur organisationsous la forme dune religion. Il sagit de comprendre comment sopre lepassage de ce croire virtuellement religieux au croire proprement religieux,voire la religion organise 46.

    Cest l le problme fondamental du qigong : comment est-on passdune simple gymnastique une explosion religieuse de masse, avec toutesles consquences politiques que cela implique dans le contexte chinois ?Suivant le sentier balis par Hervieu-Lger, on partira de la conscience delexistence dun croire virtuellement religieux ingalement diffus dans laculture chinoise contemporaine. Ensuite, on tentera de situer le moment ole qigong devient une expression concrte dun croire qui runit sous uneforme spcifique des pratiques et des notions autour du corps et de la gu-rison, des rcits de divination et de gurison miraculeuse, des discours apo-calyptiques, des symboles bouddhiques et taostes, etc. On se posera laquestion de llaboration dune mmoire de lorigine du qigong remontanttoujours plus loin dans le pass et de la faon dont, par la pratique du qigong,ladepte cherche donner corps cette mmoire, en sinscrivant dans sacontinuit. On suivra les matres, les intellectuels et les institutions quisattellent llaboration de traditions faisant autorit. Et on tudiera lesdispositifs quils construisent afin de produire, grer et diffuser des lignesspcifiques de qigong, dtablir des normes de lgitimit, et de lutter contredes formes rivales, fausses ou pernicieuses de qigong. Il sagit donc,pour reprendre lexpression de Jean-Paul Willaime, de placer, au centre delinvestigation, la question du pouvoir, celle de sa lgitimation et celle desa transmission 47.

    3.3. Politique

    Ces considrations relient la dimension religieuse du qigong sa dimen-sion politique. Lhistoire du qigong est une histoire politique. Quil sagissede la naissance institutionnelle du qigong en 1949, de llaboration duneidologie national-scientiste du qigong, de la promotion des pratiques pardes dirigeants du Parti, des tentatives de rgulation des matres ou de la

    46. Hervieu-Lger 1993 : 163.47. Willaime 1995 : 123.

  • Introduction 29

    suppression du Falungong en 1999, les enjeux politiques ont t centraux chaque tape de son dveloppement. Le qigong est le produit dune inter-action entre ltat et des groupes populaires. Cette tude restitue les tapesde cette interaction, ses retournements et son dnouement.

    4. Le cadre de rfrence

    Prcisons les limites dans lesquelles se cadre cette tude. Le qigong institu-tionnel est fond en mars 1949 ; la rpression du Falungong en juillet 1999entrane la fin du monde du qigong tel quil avait exist depuis 1979. Le cadretemporel de ce travail se situe donc entre ces deux dates.

    Gographiquement, lenqute porte uniquement sur la Chine continen-tale. Le qigong sest rpandu et a pris des formes nouvelles Hong Kong, Taiwan, et en Occident. Mais ces dveloppements sont hors du cadre de laprsente tude. Celle-ci porte sur la configuration gnrale du qigong enChine continentale : bien quil y ait des particularits rgionales en Chinemme, elles ne sont pas traites ici 48.

    Le monde du qigong englobe une trs grande diversit de pratiques et delignes. Il aurait t impossible de dpeindre tous ces groupes dans le dtail ;nous tentons ici de prsenter une image densemble, de fournir le canevas surlequel pourront se baser, dans lavenir, des recherches subsquentes sur deslignes particulires. Dans la troisime partie, lorganisation de trois groupes estdcrite en dtail : il sagit dexemples concrets de cas reprsentatifs, exposs dansle but de donner au lecteur une meilleure ide des points communs, mais ausside la diversit des stratgies dorganisation au sein du qigong.

    Le cas du Falungong prsente une difficult supplmentaire. Le Falun-gong et le monde du qigong saccordent pour dire que celui-l nappartientpas celui-ci. Sur cette base, on aurait pu justifier dexclure de cet ouvragele Falungong. Il possde ses caractristiques propres au niveau de la pra-tique et de lidologie, qui, certains gards, signifient une rupture radicaledavec le qigong. Il a aussi sa propre histoire qui, depuis 1996 et surtout 1999,est de moins en moins lie celle du qigong. Une analyse approfondie desvolumineux crits de Li Hongzhi abc ferait elle seule lobjet dun livre.Mais tant donn que le Falungong est n en tant que mthode de

    qigong

    ,

    quil a connu ses premires annes de dveloppement dans le giron du

    48. Sur la gographie du Falungong, cf. Robin

    Evrard

    , Gopolitique du Falun-gong , mmoire de matrise sous la direction de Thierry Sanjuan, Universit deParis-I, soutenue en juin 2003.

  • 30

    La fivre du

    qigong

    monde du

    qigong

    , que son volution fut fortement influence par les pro-blmes qui travaillaient le monde du

    qigong

    , et que la campagne anti-Falun-gong

    a t fatale au monde du

    qigong

    , jai jug ncessaire den intgrer ici lesaspects essentiels. Il est impossible de comprendre lvolution rcente du

    qigong

    sans sintresser de prs au Falungong, tout comme il est impossiblede comprendre le Falungong sans resituer ses racines dans le

    qigong

    . Maisje ne traite pas des changements, parfois importants, dans la doctrine, lespratiques et lorganisation du Falungong depuis

    1999

    .

    5. Les sources

    Cette tude a commenc par une enqute de terrain par observation parti-cipante dans la ville de Chengdu (Sichuan) et ses alentours, lors de troissjours entre

    1994

    et

    1997

    . La participation sur le terrain ma surtout donnune connaissance intime, de lintrieur, du monde du

    qigong

    , qui a guid marflexion et ma permis dvaluer les sources documentaires dont sont tiresla plupart des donnes prsentes dans cet ouvrage.

    Les principales sources sont les suivantes

    :

    1

    .

    Les revues de

    qigong

    . Ces revues populaires, mensuelles, bimensuellesou trimestrielles, sont les principaux mdias dchange dinformations ausein du monde du

    qigong

    . Dans les annes

    1990

    , le monde du

    qigong

    compteune dizaine de revues spcialises de diffusion nationale. Piliers de la com-munaut du

    qigong,

    ces revues font le lien entre les diffrents matres, leslignes, les chercheurs, les journalistes et crivains spcialiss, les entre-prises qui servent le march du

    qigong

    , et les adeptes et pratiquants de tousles niveaux. Les revues de

    qigong

    contiennent des articles sur les matres etmthodes de

    qigong

    ; des tudes de textes classiques et de conceptsthoriques

    ; des rapports dexpriences de laboratoire et dautres enqutessur les effets du

    qigong

    ; des conseils pratiques

    ; des tmoignages dadepteset de gurisons

    ; des reportages sur divers vnements et activits dans lemonde du

    qigong

    ; des publicits pour maintes coles de formation et desproduits thrapeutiques

    ; des ditoriaux refltant la ligne officielle relative

    aux bonnes et mauvaises tendances au sein du monde du

    qigong

    . traversces revues, les diffrents acteurs changent nouvelles, ides et des informa-tions, formant ainsi une communaut nationale, partageant une idologiecommune, consciente delle-mme, de ses espoirs et de ses intrts, dusommet la base des adeptes ordinaires du

    qigong

    .Alors que les mdias de masse crent les grandes clbrits nationales

    du

    qigong

    , cette presse spcialise influe sur lascension et la renomme de

  • Introduction

    31

    certains matres et lignes. Ainsi, le matre voulant sortir de lobscuritcherchera une couverture bien visible dans les revues de

    qigong

    , afin quesa ligne soit reconnue par lensemble du monde du

    qigong

    .Le rle de la presse spcialise dans la lgitimation des matres et lignes

    de

    qigong est dautant plus important que les revues affrentes entretiennentle mme type de rapport avec le pouvoir que les autres mdias chinois. Cequi est publi dans une revue de qigong sera peru comme ayant laval desautorits, et donc comme jouissant dun certain degr de soutien politiqueet de lgitimit. La plupart de ces revues appartiennent une fdrationsemi-officielle de qigong. Leurs comits de rdaction doivent, en principe,sassurer de lorthodoxie idologique du contenu. Ainsi, travers la pressespcialise du qigong, le Parti communiste et ltat cherchent orienterlvolution du monde du qigong.

    Mais, dans la pratique, la presse du qigong se soucie peu dorthodoxieidologique. Son contenu est souvent en flagrante contradiction avec les raresditoriaux dictant la ligne officielle. Seule la revue Le Qigong oriental delAssociation de Pkin pour ltude du qigong publie rgulirement des dito-riaux et discours des cadres des fdrations semi-officielles, soulignant la ligneorthodoxe, et recueille des textes relativement conformes celle-ci.

    Les principales revues de qigong sont les suivantes 49:

    Qigong Cest le plus ancien des priodiques de

    qigong,

    publi Hangzhou

    par lInstitut de recherches en mdecine chinoise de la province duZhejiang (

    Zhejiang sheng zhongyiyao yanjiuyuan

    defgh+ ) etdit par la

    Revue de mdecine chinoise du Zhejiang

    (

    Zhejiang zhongyi

    zazhi

    degic ). Le premier numro est paru en dcembre 1980 . Lalivraison est dabord trimestrielle, puis bimensuelle partir de janvier

    1983

    , pour enfin devenir mensuelle en janvier

    1987

    .

    Qigong et Science ( Qigong yu kexue j ) Revue mensuelle publie Canton par lAssociation de la province du Guang-dong pour ltude de la science du

    qigong

    (

    Guangdong sheng qigong kexueyanjiu xiehui klfm ), partir daot 1982 .

    49. Cf.

    Despeux

    1997

    : 279-280

    ; cf. aussi

    Wu

    Hao (ed.) 1993

    : 600-619 pour la des-cription de plusieurs autres revues plus obscures.

  • 32

    La fivre du

    qigong

    Le Qigong en Chine ( Zhonghua qigong n ) Revue bimensuelle publie Pkin par le Comit de la science du

    qigong

    de lAssociation nationale de la mdecine chinoise (

    Zhonghua quanguo

    zhongyi xuehui qigong kexue weiyuanhuinogpqr ), partir de

    1983

    .

    Le Qigong de Chine ( Zhongguo qigong ) Revue mensuelle publie Beidaihe par lHpital de rtablissement par le

    qigong

    de Beidaihe (

    Beidaihe qigong kangfu yiyuan stuvwg+ ), partir de septembre

    1984

    . Le nom originel de la revue tait

    Beidaihe qigong

    stu ; le titre actuel fut adopt en 1986 .

    Qigong et Sports ( Qigong yu tiyu j>x ) Revue mensuelle publie Xi'an par le bureau du Front uni du Comit duParti de la province du Shaanxi (

    Shaanxi shengwei tongzhanbu yzfq{|} ), partir de 1985 . Devient, en 1987 , le priodique officiel de la Fd-ration internationale de la science du

    qigong

    (

    Guoji qigong kexue lianhehui

    ~ . ). Une dition russe est lance Moscou en 1991 . Le Qigong oriental ( Dongfang qigong l' )

    Revue bimensuelle publie Pkin par lAssociation de Pkin pour ltudedu

    qigong

    (

    Beijing qigong yanjiuhui

    s . ), partir de fvrier 1986

    . Son rdacteur en chef est Xu Yixing, directeur gnral adjoint de

    l

    acesq

    50

    . Accorde plus de place que les autres priodiques spcialiss auxditoriaux politiques, ainsi qu la ligne Zhineng Qigong

    du matre PangHeming

    51

    , rdacteur adjoint.

    Journal international du qigong ( Guoji qigong bao ~: ) Hebdomadaire publi Xi'an par la Fdration internationale de la sciencedu

    qigong

    ,

    partir de

    1994,

    en collaboration avec lAssociation chinoisepour ltude du

    qigong

    sportif

    (

    Zhongguo tiyu qigong yanjiuhui

    >x . ). Lquipe de rdaction est essentiellement la mme que cellede la revue

    Qigong et Sports

    .

    2

    . La presse chinoise. La plupart des tournants dans lhistoire du

    qigong

    sont marqus par des articles de presse parus dans des journaux tels que le

    Quotidien du peuple

    (

    Renmin ribao=: ), le Quotidien des lumires (

    Guangming ribao

    : ), le Journal de la jeunesse pkinoise ( Beijing qing-

    nian bao s: ), etc. Lintrt de ces articles provient non seulement

    50. Cf.

    infra,

    section 14.2, p. 373.51. Cf.

    infra

    ,

    section 2.6, p. 83.

  • Introduction

    33

    des vnements quils rapportent, et qui constituent la charpente du rcithistorique, mais de limpact de leur publication sur le dveloppement du

    qigong.

    La couverture positive du

    qigong

    par la presse est en effet un impor-tant facteur de propagation rapide et massive

    tout comme, partir de

    1995

    ,les critiques de mme source provoquent une rosion rapide de son soutienpolitique et populaire

    52

    .

    3

    . Les ouvrages des chroniqueurs du

    qigong.

    Il sagit de livres manantde personnes actives dans le monde du

    qigong,

    qui dcrivent les vnementset phnomnes entourant le

    qigong.

    Qi juan shenzhou @ [Remous de qi

    dans le Continent des Esprits] de Zheng Guanglu

    53 , matre de

    qigong

    et darts martiaux, dcrit avec objectivit la monte de la

    fivre du

    qigong , la vague de Yan Xin , et lopposition au qigong. Cest le seulouvrage qui donne une narration chronologique des faits marquants dans lemonde du

    qigong

    des annes

    1980

    . Bien quil ne sagisse pas dune tude scien-tifique, son contenu, fond sur des articles de presse et des tmoignages, estune source utile dinformations anecdotiques. Les principales prises de posi-tion des dfenseurs et adversaires du

    qigong

    sont prsentes dans

    1995

    Qigongda lunzhan | [ 1995 : la grande polmique du qigong ], par les journa- listes Li Jianxina et Zheng Qin 54 . Malgr labsence dobjectivitinhrente aux crits de ce type, cet ouvrage contient nanmoins des tmoi-gnages utiles et des entretiens indits avec des personnalits du monde du

    qigong.

    Les travaux du journaliste Ji Yi sur Zhang Hongbao et sur le monde du

    qigong

    55

    proposent aussi des donnes clairantes.

    4

    . Les livres et les publications internes des lignes de

    qigong.

    Lesprincipales lignes de

    qigong

    ont fait paratre un ou plusieurs ouvrages surle matre, sur sa mthode, sa philosophie, etc. Les crits sur Yan Xin

    56

    , surle Zhonggong

    57

    , et luvre volumineuse de Li Hongzhi

    58

    sont des sources

    52. Le rle des mdias dans le monde du

    qigong

    est analys dans la section 8.3, p. 240-242.53.

    Zheng

    Guanglu 1991.54.

    Li

    &

    Zheng

    1996a.55. Ji Yi 1990a, 1990b, 1991, 1993.56. Li Lun 1989 ; Qian Xin & Pei Jin (eds.) 1990 ; Wu Xutian (ed.) 1992. Cf. aussi

    Yan Xin 1991, 1996, 1998.57. Ji Yi 1990a, 1991 ; Liu Zhidong (ed.) s.d. [1993 ?] ; Zhang Hongbao [s.d.]a,

    [s.d.]b, [s.d.]c, [s.d.]d.58. Cf. infra, Bibliographie, p. 459-461.

  • 34 La fivre du qigong

    riches en donnes. La documentation interne de ces lignes est aussi unesource prcieuse dinformations indites : le Bulletin du Qigong tantrique(Zangmi qigong xinxi ), journal du Zangmigong publi sursimple feuille A

    3

    polycopie

    ; le

    Journal des sciences de la vie

    (

    Shengming

    kexue daobao

    N: ), organe interne du Zhonggong, ainsi que lesmanuels des animateurs de stages de cette organisation

    59

    ; des tracts polycopis

    et lectroniques du Falungong

    60

    reclent de renseignements sur le systmedorganisation de ces lignes. tant donn la nature polmique et apolo-gtique dune grande partie de ces documents de mme que les textesanti-Falungong provenant des organes dtat , les donnes sur le Falun-gong sont manier avec prudence

    ; aussi ai-je essay, dans la mesure dupossible, de reconstituer les vnements en confrontant diffrentes sourcessur le Falungong.

    5.

    Les ouvrages de rfrence sur le

    qigong.

    Zhongguo dangdai qigongquanshuo [Le livre complet du qigong chinois contempo- rain], dit par Wu Hao 61 , directeur du bureau de politique intrieuredu

    Quotidien du peuple,

    est une mine de renseignements indispensable pourmon tude. Le texte, organis comme un dictionnaire encyclopdique,comporte quatre parties, couvrant les mthodes, les livres, les matres, et lesorganisations de

    qigong.

    La premire partie prsente les mthodes de

    qigong

    de

    161

    lignes. La deuxime est une bibliographie de

    389

    ouvrages chinois sur le

    qigong.

    La troisime partie contient des notices biographiques sur

    556

    matresde

    qigong,

    et la quatrime donne une brve description et les coordonnes de

    182

    associations de

    qigong.

    Ce livre a servi de fondement pour la cration debases de donnes informatiques sur les matres et les associations de

    qigong,

    auxquelles jai ajout des donnes venant dautres sources. Notons que

    Lelivre complet

    ... nest pas dit de manire critique

    : les entres sous chaquecatgorie semblent reproduire intgralement des textes soumis par les dif-frentes lignes. On ne peut donc pas confirmer la vrit des faits. En outre,les articles ne sont pas homognes au niveau du contenu ou de la forme, cequi ne facilite pas la comparaison de diffrents matres ou organisations.Enfin, le choix des entres prsente dimportantes lacunes

    : par exemple,Yan Xin, pourtant le plus clbre des matres de

    qigong,

    ne figure pas dans

    59. Qingchengshan 1997a

    ,

    1997b. 60. Voir notamment

    Defa xuefa

    [s.d.]

    ;

    Lishi huigu

    2000

    ; Yipi Falungong xueyuan1999.

    61.

    Wu

    Hao (ed.) 1993.

  • Introduction

    35

    la liste des

    556

    matres, alors que les principaux disciples de ZhangHongbao ont leur propre notice biographique. Cela sexplique probable-ment par le fait que Yan Xin fut exil aux tats-Unis au moment de lacompilation de louvrage. Un autre livre de rfrence important,

    Zhongguo qigong daquan

    o [Le livre complet du qigong chi- nois]

    62

    contient aussi la description de plus de deux cents mthodes de

    qigong,

    mais peu dlments utiles.

    6

    .

    Les sites Internet. Quelques sites chinois vous au

    qigong,

    dont la plu-part ont disparu, contenaient des dpches sur les actualits du monde du

    qigong

    , les textes de la politique officielle, et des dbats intressants sur lestendances futures du

    qigong

    63

    . Les sites de Zhang Hongbao

    64

    et de YanXin

    65

    , bass aux tats-Unis, proposaient des informations utiles, de mmeque ceux du Falungong

    66

    . Barend ter Haar a cr un site en langue anglaisequi comporte une description critique et presque exhaustive de tous les sitesWeb et publications sur le Falungong et le

    qigong

    en langues europennes

    67

    .

    62.

    Zhang

    Youjun et al. (eds.) 1996.63. Voir notamment , ferm en 2003.64. , ferm en 2003.65. Les meilleurs adresses Web du Qigong de Yan Xin nexistaient plus en 2002. Le

    site actuel de son association internationale est .66. .67. Falun Gong : Evaluation and Further References , .